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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 07:00

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Mathias ÉNARD
Rue des Voleurs
Actes Sud, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'auteur

mathias-enard.jpgMathias Enard est un auteur français né à Niort en 1972. Il a étudié l’arabe et le persan à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il enseigne l’arabe à l’université autonome de Barcelone où il réside aujourd’hui. Cette ville a une grande importance comme nous le verrons plus tard dans notre analyse. Mathias Énard participe également à la revue Inculte. Cette revue française est un collectif auquel participent plusieurs écrivains. Elle a été créée en 2004 et a pris fin en 2011 au bout du vingtième numéro. Elle a pour objectif la diffusion d’une pensée littéraire collective et contemporaine ainsi que le partage d’expérience. Lors d’une conférence de Mathias Énard chez Mollat en octobre 2012, ce dernier déclarait qu’il est important de théoriser sur le genre du roman, cela permet de l’ouvrir à beaucoup de choses depuis le XXème siècle.

 

Rue des voleurs est le septième et dernier roman de Mathias Énard. Il a publié divers ouvrages avant celui-ci, dont  Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens et le Prix du livre en Poitou-Charentes. Rue des voleurs a obtenu le premier prix « Liste Goncourt-Le choix de l’Orient », organisé à Beyrouth.
 
Rue des voleurs raconte l’histoire itinérante d’un jeune Marocain de 18 ans, originaire de Tanger, prénommé Lakhdar, qui se retrouve à la rue du jour au lendemain pour avoir fauté charnellement avec sa cousine Meryem. Le jeune Lakhdar est avide de liberté et de connaissance du monde extérieur. Mais il est conscient de vivre dans une société qui offre peu de liberté. Il a appris un peu l’espagnol et le français, assez pour s’intéresser à la lecture de romans policiers, la « Série noire ». Commence alors pour lui un véritable cheminement qui va l’amener à repousser les limites du territoire marocain. Il se trouvera confronté au Printemps arabe, aux mouvements des indignés et à la montée de l’islamisme.

Dans une interview accordée à France Culture, l’auteur nous révèle la naissance du projet de ce roman. À la vue d’un jeune Tunisien, Muhammed Bouazizi, s’immolant par le feu à Sidi Bouzid, Mathias Énard prend conscience que la fiction est nécessaire pour faire passer un message politique sur des faits qui ont bouleversé le monde arabe mais aussi l’Europe. Le jeune Lakhdar est une sorte de témoin de la crise en Europe et des révolutions arabes.



Un voyage initiatique et un roman d’initiation

Avant de fuir de chez lui, le protagoniste n’a jamais dépassé la frontière marocaine si ce n’est par les romans policiers qui lui procurent un réel plaisir et une envie de liberté qu’il ne possède pas. Nous pouvons parler de voyage initiatique car tout au long de l’œuvre Lakhdar va voyager à travers plusieurs lieux symboliques. Tout d’abord, son voyage initiatique commence par l’accumulation de plusieurs emplois. Pendant un temps il est « libraire du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique » (p.21) ; la librairie est située dans une mosquée de Tanger. Il sera ensuite matelot à bord du ferry « l’Ibn Batouta », puis assistant d’un croque-mort pour un service de pompes funèbres à Algésiras. Enfin, et c’est dans cette ville que le roman se termine, Lakhdar arrive à Barcelone, ville qui le fait beaucoup rêver et dans laquelle il retrouve Judit, une Espagnole qu’il a rencontrée à Tanger et avec qui il a eu une aventure. La référence qui est faite ici à l’explorateur du XIVème siècle Ibn Batouta est un hommage aux romans d’aventure, de voyage et d’errance. Je pense même que Rue des voleurs fait partie de cette catégorie de romans. C’est en ce sens que nous pouvons parler de voyage itinérant.

« Lorsque Ibn Batouta commence son périple, au moment où il quitte Tanger en direction de l’est, en 1335, je me demande s’il espère revenir un jour au Maroc ou s’il croit son exil définitif. » (p.85).

 

Par le biais des multiples activités professionnelles du narrateur, nous suivons également les situations politiques des villes et pays dans lesquels ils circulent.

Tanger, la ville de départ du roman, est une ville-frontière, elle est la limite entre l’Europe du Sud et l’Afrique du Nord, et entre le monde européen et le monde arabe. Ces aventures aident le personnage de Lakhdar à reconstruire son identité déchue, dans un monde enclin à la violence dans lequel il se retrouve complètement dépossédé. Ces voyages donnent un état du monde qui entoure les personnages mais aussi le lecteur car l’histoire est proche de notre réalité.



Construction du roman

Le roman est découpé en trois parties : « Détroits », « Barzakh » et « La rue des voleurs ». Néanmoins, on pourrait lire le roman en deux parties seulement car la troisième partie est différente des deux premières. En effet, elle correspond au moment où Lakhdar se pose enfin après ses nombreux voyages. Lorsqu’il est à Tanger, à Tunis ou à Algesiras nous sentons le narrateur prêt à tout pour partir à l’aventure, il est assez instable. À partir de son arrivée à Barcelone, le style du récit change bien que l’histoire continue d’être narrée à la première personne du singulier. Le lecteur observe une évolution du personnage de Lakhdar, comme s’il avait grandi, mûri lors de son parcours. Nous pouvons parler d’une écriture qui dit « je ».

Par ailleurs, la présence d’un fil rouge tout au long du récit est quelque chose de symbolique. Ce fil rouge est représenté par les romans policiers pour lesquels Lakhdar a un penchant. Ceux-ci représentent pour lui une échappatoire, ils lui permettent de se cultiver et de  s’ouvrir à d’autres langues telles que le français et l’espagnol. Lakhdar a le sentiment d’être dans un récit noir et le livre est le seul endroit où il fasse bon vivre.

C’est comme si nous étions en présence d’un double voyage : un voyage réel, celui que fait le narrateur et les personnages qui l’entourent, et un voyage culturel par l’intermédiaire de ses lectures.

Enfin, il est intéressant de parler du titre, Rue des voleurs, qui est le nom d’une rue de Barcelone où Lakhdar va vivre jusqu’à la fin du roman. La rue se nomme « Carrer robadores » (p.181), c’est une rue d’un des quartiers populaires et pittoresques de Barcelone où se côtoient quotidiennement « des putains, des drogués, des voleurs, des ivrognes, des paumés en tout genre qui passaient leurs journées dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et les samoussas. » (p.181).
 


Des personnages emblématiques

Lakhdar

Il est le personnage principal du roman. Nous pouvons dire que Lakhdar est dépossédé de tout mais surtout d’avenir. Il est en quelque sorte le témoin des événements qui ont marqué le monde arabe ces deux dernières années. Il a entre 18 et 20 ans et raconte l’histoire avec un écart par rapport aux révolutions arabes. En effet, il narre les événements d’un point de vue décalé, comme un observateur. L’histoire est racontée entre cinq et dix ans plus tard, c’est bien Lakhdar qui parle mais avec le recul du futur. Néanmoins, il ne faudrait pas faire de confusion avec l’auteur qui n’est pas présent dans le récit, nous sommes bien dans une fiction. L’histoire se déroule sur deux ans, car le narrateur rend compte de ces deux dernières années. La position du narrateur est d’autant plus décalée que le Maroc n’a pas connu le Printemps arabe comme l’ont connu la Tunisie, l’Égypte, la Libye ou la Syrie.

Nous parlions de roman d’initiation, nous pouvons ajouter qu’il s’agit également du passage à l’âge adulte de ce jeune homme. Mais il s’agit ici d’un itinéraire individuel et non collectif car le personnage est en quête d’une identité du début à la fin.  Nous pouvons dès lors faire un parallèle avec l’histoire de l’errance propre au patrimoine arabe. En effet, c’est un peuple qui a beaucoup erré. Une des œuvres du célèbre voyageur Ibn Batouta s’intitule La Rihla ce qui signifie « le voyage » en langue arabe.

Cette langue apparaît à plusieurs moments au cours du récit car elle accompagne le personnage, elle symbolise sa pensée. Malgré le goût pour son pays, sa langue et sa culture, Lakhdar préfère s’exiler. À force de voyager, Lakhdar se retrouve épuisé et transformé. En arrivant à Barcelone, il prend vite conscience que ce n’est pas le paradis qui le faisait tant rêver et il se retrouve vite confronté à des réalités socio-économiques désastreuses. Parallèlement à ce constat, Lakhdar est un jeune homme de son époque qui aime les filles, la bière et l’Occident, goût qu’il partage avec son meilleur ami, Bassam, jusqu’à ce que d’autres chemins les séparent.

 
 
Bassam

Il est le meilleur ami de Lakhdar. Au début du roman il apparaît comme un jeune homme en quête de liberté lui aussi mais n’a pas les mêmes aspirations que Lakhdar : « Bassam rêvait de partir, de tenter sa chance de l’autre côté comme il disait […]. » (p.13).

À partir du début des soulèvements révolutionnaires, Bassam devient plus distant avec Lakhdar, plus discret et plus dépendant de la religion. C’est grâce à lui que Lakhdar trouvera son emploi à la librairie du Groupe pour la diffusion de la pensée coranique. Nous pouvons rapprocher cette librairie de la mouvance islamiste salafiste.

Lorsque Lakhdar rencontre Judit, une Espagnole venue améliorer sa culture et son apprentissage de l’arabe et qu’il rejoindra à Barcelone à la fin du roman, Bassam disparaît. Nous supposons, tout comme le narrateur, qu’il est parti en Afghanistan pour poursuivre une formation pratique pour commettre des attentats. À plusieurs reprises au cours du récit, Lakhdar le soupçonne d’avoir commis des actes de terrorisme mais c’est une question tabou entre les deux amis. Un parallélisme peut être fait entre Bassam et Mohammed Merah. Pour l’auteur, ce qui importe c’est de donner une vision de l’ensemble de tous ces actes, de tous ces problèmes accumulés et non celle de l’acte isolé.



D’autres personnages apparaissent de façon récurrente dans le récit comme Judit, Meryem la cousine de Lakhdar et le Cheick Nouredine, l’imam de la mosquée ainsi que tous ceux qui contribuent à la formation du héros au cours de son itinéraire.
 
 
Conclusion
 
Après la lecture de ce roman, nous pouvons parler d’un roman politique d’une certaine violence. Un constat est fait sur les violences économiques de l’Espagne et les violences physiques du Moyen Orient. Ce n’est qu’en suivant le sombre et long voyage d’initiation de Lakhdar que nous prenons conscience du monde dans lequel il vit. D’après Mathias Énard, si une telle violence politique est retranscrite dans son œuvre c’est qu’elle est présente autour de nous.

Ce livre est une sorte de témoignage sur la révolution arabe, le mouvement des indignés et la montée de l’islamisme à travers le personnage de Lakhdar. Il représente une certaine jeunesse confrontée à la vie dans ce monde. De plus, il y a une réelle communauté d’esprit entre la jeunesse barcelonaise et la jeunesse marocaine.

En somme et pour résumer la pensée générale du roman, l’auteur aborde tous ces thèmes par la fiction tout en faisant le constat que les promesses faites par les gouvernements à différentes échelles n’aboutissent jamais. Lakhdar pense que la société casse l’individu et l’empêche d’accéder à ses désirs. Pour lui,

 

« les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. » (p.11).

 

La comparaison des hommes aux chiens est continuelle dans le roman, ce qui montre que pour le protagoniste l’existence humaine se résume à très peu de chose.

 
M.S., A.S Bibliothèques.

 

Mathias ÉNARD sur LITTEXPRESS

 

Mathias Enard Parle leur de batailles

 

 

 

 

Articles de Julie et de Pauline sur Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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