Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 07:00

tokyo-express.jpeg 

 

 

 

 

 

 

MATSUMOTO Seichō
Tokyo express
Publié au Japon en 1958
sous le titre Ten to sen
Traduit du japonais
par Rose – Marie Fayolle
et publié en 1989 en France.
C’est un des premiers romans publiés
par Philippe Picquier
Picquier poche.

 

 

 

 

 

 

 

 


Quelques personnages…

Toki : serveuse retrouvée morte dans la baie de Kashii. Suicide apparent.

Kenechi Sayama : membre du ministère X en proie à une affaire de corruption politique. Retrouvé mort dans la baie de Kashii en compagnie de Toki.

Jutaro Torigai : inspecteur subalterne émettant des doutes sur la nature de la mort de Toki et Kenechi Sayama.

Kiichi Mihara : commissaire adjoint inspecteur de police de Tokyo s’intéressant à l’affaire dans le cadre de l’affaire de corruption.

Kaissai : commissaire, supérieur de Kiichi Mihara.

Tatsuo Yasuda : entrepreneur fournisseur du ministère X, témoin de l’enquête.

Ryoko Yasuda : femme de Yasuda malade, obligée de rester chez elle à cause d’une tuberculose incurable.

 

L’histoire

Deux cadavres sont retrouvés côte à côte sur la baie de Kashii. La cause apparente de la mort semble être un suicide amoureux. Alors que la police pense rapidement classer l’affaire, l’inspecteur Jutaro Torigai, inspecteur mineur dans la hiérarchie, émet des doutes sur la nature de cette mort et des éléments l’entourant. L’histoire vient lui donner raison. Si la femme morte, Toki, se révèle être une serveuse, en revanche l’homme, Kenechi Sayama, est un membre du ministère X, impliqué dans une affaire de corruption.

L’affaire se complique de plus en plus, et la police de Tokyo intervient, envoyant l’inspecteur Mihara sur l’enquête car Kenechi Sayama était un témoin clé de l’enquête dans l’affaire du ministère X. Malgré ce regain d’intérêt au sujet du double suicide de la baie Kashii, peu d’éléments nouveaux viennent aider la police, et les pistes se font rares.

C’est l’inspecteur Mihara qui mène désormais l’enquête et l’inspecteur Torigai s’efface peu à peu jusqu’à disparaître de l’intrigue. Mihara s’intéresse beaucoup aux horaires de train et son attention se concentre sur Yasuda, un témoin clé qui s’avère plus trouble qu’il ne paraissait au premier abord. Néanmoins la majorité des hypothèses qu’émet Mihara se trouvent toutes sans fondement. A force de persévérance, il parvient à comprendre que Yasuda est un des fournisseurs du ministère X et que celui-ci a une femme malade, Ryoko. Cette dernière est un esprit brillant, nullement entravé par sa tuberculose inguérissable.



Dénouement de l’intrigue

L’enquête se conclut par un rapport de Mihara à Toragai. On apprend alors que les deux personnes retrouvées mortes sur la plage se connaissaient mais que rien ne prouve qu’ils entretenaient une liaison.

Yasuda avait une maîtresse qui se révèle être Toki, avec l’aval de sa femme, Ryoko, avec qui il ne peut avoir de relations sexuelles en raison de sa maladie. Cependant Ryoko ne peut s’empêcher de jalouser sa « remplaçante ». Ainsi, quand Yasuda projette de « suicider » Sayama en raison de ce qu’il sait au sujet de l’affaire de corruption au ministère X, elle décide de tuer Toki pour rendre le suicide de ce dernier plus crédible et se débarrasser de sa rivale. Si Yasuda agit ainsi, c’est pour aider le chef de service du ministère très fortement impliqué dans l’affaire de corruption. En retour celui-ci pourra lui retourner la pareille pour son entreprise. Il forme des alliances de choix pour la prospérité de son entreprise.

Yasuda a très précisément fourni témoins et indices pour masquer son crime et, sans l’acharnement du commissaire adjoint Mihara, il n’aurait pas été confondu.

Contre toute attente, les meurtriers ne sont pas arrêtés car ceux-ci se suicident avant, et il n’existe malgré tout pas de preuves tangibles de leur double assassinat. La santé de Ryoko s’étant fortement aggravée, celle-ci a convaincu son mari de se suicider avec elle. Quant aux membres du ministère X impliqués dans l’affaire, ils sont promus à des postes importants.

 

Titre

La version française du titre ne me semble qu'en partie pertinente. En effet, si « l’express » ou train est un point central de l’intrigue, les références à Tokyo sont fort vagues. Seule l’affaire de corruption du ministère X et l’inspecteur Mihara ont un lien avec la capitale.

En japonais le titre Ten to sen peut se traduire par des points et des lignes. Les points et les lignes peuvent faire référence à l’aspect métrique et mathématique de l’œuvre. Les lignes peuvent également figurer les chemins de fer ou bien la forme d’un train longiligne. Les points peuvent quant à eux être des points de repères, des lieux précis, ou même l’emplacement des villes sur la carte du Japon introduisant le récit.

 

Construction du récit

Étrangement, la première scène constituant le premier chapitre se trouve très développée alors que dans tout le reste du livre, l’auteur va à l’essentiel. Les policiers ne sont que des instruments pour suivre l’enquête et faire avancer l’intrigue.

On observe une déshumanisation de l’intrigue policière qui se résume plus au final à un ensemble de faits, commentés par les enquêteurs et quelque peu romancés.

La fin est particulière car elle rompt avec le temps de l’action et le récit en cours, les faits sont narrés au passé par rapport au temps de la narration. Le dernier chapitre clôt le livre avec une lettre, le rapport d’enquête que Mihara envoie à Torogai. Même l’écriture change, on passe du « romain » à l’italique.



Dialogues

La présence des dialogues est assez faible dans le récit. Ils ne lui donnent pas de plus de consistance ou de profondeur, mais permettent d’effectuer des pauses dans l’histoire. On sort de l’action, une distanciation avec le présent s’opère reléguant les faits dans le passé. Les dialogues sont pour la plupart des discussions entre le commissaire Kaissai et Mihara qui servent à faire le point sur l’enquête. Par ailleurs, on suit le cheminement du raisonnement des enquêteurs qui, en parlant, font émerger de nouvelles hypothèses et de nouvelles pistes dans l’affaire en cours. Néanmoins ces discussions s’avèrent bien souvent redondantes.

Il faut cependant souligner que les dialogues avec d’autres personnages servent eux aussi à faire surgir d’autres pistes, hypothèses.

 

Réalisme de l’intrigue

Effet de réel

L’affaire se passe en 1947. Tous les vols, les horaires des trains sont vrais de manière à créer un roman le plus réaliste possible.

 

 

 

Recherches

C’est la ténacité des enquêteurs qui permet de trouver la solution au problème. Les personnages de Matsumoto ne sont pas des surhommes qui se battent et multiplient les péripéties épiques pour à la fin tuer tous leurs ennemis à coups de revolver.

L’enquête est lente et minutieuse, et elle en devient finalement très réaliste.

 

Temporalité et rapport au temps

Le récit est intemporel. Il pourrait très bien se tenir de nos jours.

 

 

Dans le récit

Le rapport au temps est une des particularités de cette œuvre. Tout est chronométré, les trains, les horaires, les distances, les chiffres ont une importance considérable, ils sont le nœud de l’intrigue. Ainsi un intervalle de quatre minutes entre les trains change tout un témoignage en une machination orchestrée et fait véritablement basculer le récit.

L’écriture est également « minutée », rien n’est superflu. Le peu de descriptions sur les lieux, les personnages, et quelques réflexions sur les thèmes centraux du livre (le temps et les transports) donnent un peu de couleur au récit, tout en laissant une grande part à la réflexion et à l’action.

L’action est très lente pour laisser le temps de la réflexion. L’auteur détaille même ce que le personnage prévoit de faire pour arriver à son but ; demande d’indices ou de renseignements à un organisme précis, interrogation de témoins ; sachant qu’après on suivra le personnage dans ces mêmes pérégrinations pour prouver son idée.

Seichō Matsumoto attache une grande importance au cheminement de la pensée. Pour lui, la réflexion mène à la réussite, l’action ne vient qu’en second temps.

La progression du récit, donc de l’enquête, est très lente, ce qui diffère avec les romans policiers « nerveux » actuels. Ainsi, ce n’est qu’à la moitié du roman que la thèse du double homicide est confirmée, alors que dès le second chapitre, Torigai émet des doutes sur la nature de la mort de Sayama et Toki. Les policiers ont des doutes, mais mettent un temps considérable pour prouver leurs hypothèses.

Torigai réapparaît à la fin en envoyant une lettre à Mihara. Son intervention dans le récit sert d’indicateur temporel. On a alors conscience du temps qui s’est écoulé depuis leur rencontre datant du mois de janvier. À la mi-mars, Mihara n’a toujours pas confirmé son hypothèse. Il met en tout sept mois pour résoudre l’enquête.

Cette nouvelle indication temporelle confère à l’intrigue un aspect plus « réaliste ». Contrairement aux idées reçues, les enquêtes ne sont pas résolues en un mois.

 

La thématique du train

Le train revêt une importance particulière dans l’enquête : tous les personnages sont liés à ce moyen de transport. Les suspects et les témoins sont rattachés à l’affaire par un train : Yasuda qui prend plusieurs trains, et aperçoit en compagnie de deux serveuses, le couple Toki et Kenechi Sayama monter dans le train les menant à leur fin.

Pour interroger les différents suspects, aller sur les lieux du crime…, les inspecteurs l’utilisent constamment. Ils vont même jusqu’à en étudier précisément les horaires et le fonctionnement ce qui en fait le point névralgique du livre. On peut même le considérer comme le personnage principal car il a plus d’importance que les policiers qui mènent l’enquête.

Cette importance du train s’explique également par l’infrastructure japonaise privilégiant le train comme moyen de transport.

 

Psychologie des personnages

Mihara

Il est obstiné, il cherche à prouver que ses hypothèses sont valides ; néanmoins, la majeure partie du temps, celles-ci se révèlent fausses. Matsumoto dévoile avec ce personnage la faiblesse humaine et il montre que personne n’est infaillible.

 

 

Yasuda

Le personnage de Yasuda est intéressant et intrigant. Il est séduisant et agréable, décrit de manière extrêmement méliorative contrairement à l’inspecteur Torigai. Il ne fait rien au hasard et semble tout calculer de manière ingénieuse. C’est le personnage le plus travaillé de tout le roman : « 35 ans ou 36 ans, ses cheveux étaient légèrement frisés, ses yeux ronds et charmants, et son visage au teint coloré avait une expression un peu boudeuse. » Le fait qu’il soit décrit de manière méliorative lui confère une certaine forme de supériorité face aux autres personnages, ce qui se confirme tout au long de l’histoire. Il surpasse les deux policiers et gagne la partie.

 

 

Jutaro Torigai

Le personnage n’attire pas l’attention, il est présenté comme presque insignifiant, personne ne lui prête attention. Il porte des vêtements usés par le temps et semble s’être érodé lui aussi à leur allure. Très pris par son travail, il passe peu de temps en compagnie de sa famille, en partie ignoré par sa femme qui s’est habituée à son absence. Jutaro Torigai se déprécie, se considère comme un homme sénile, incapable de réfléchir et de penser face à la jeunesse de Mihara. Après plusieurs chapitres de stagnation, Torigai fait subitement avancer l’enquête. Ses suppositions éclairent l’affaire et proposent une vision de celle-ci qui s’avère très pertinente, plus pertinente que celle de Mihara. Par conséquent, ses idées contrebalancent sa « prétendue sénilité » et son complexe d’infériorité vis-à-vis de Mihara.

 

L’enquête policière selon Matsumoto

À travers le personnage de Torigai, Seichō Matsumoto parle de la persévérance qu’il faut avoir dans une affaire, suivre ses intuitions, ses instincts, revérifier les indices, encore et encore jusqu’à trouver la solution et ne pas laisser échapper de criminels. Il faut être suspicieux, ne pas se fier aux apparences. Il est nécessaire de tout envisager, tout examiner, de délaisser les préjugés qui faussent le jugement afin de résoudre une enquête.

 

Instrumentalisation des personnages

L’inspecteur Torigai prend de l’importance lorsqu’il met en évidence l’étrangeté de l’affaire du double suicide. En revanche, lorsqu’il commence à stagner dans son enquête, l’inspecteur Mihara vient le remplacer. Torigai s’efface peu à peu jusqu’à disparaître complètement de l’intrigue. Il ne réapparaît qu’à la fin car il délivre quelques hypothèses servant Mihara, redevant « utile ». Cela montre l’importance que Matsumoto donne à l’écriture de l’intrigue. Les personnages servent l’histoire, font avancer l’intrigue, sont des instruments ou des pions qu’il déplace à sa guise. Ce sont des personnages-objets qui sont au final assez peu développés. Le lecteur possède peu d’éléments sur eux, leur personnalité et leur caractère se perdent dans l’action, leur donnant juste la consistance nécessaire pour les faire exister en tant que personnages. L’impression qu’ils laissent est froide, dénuée de la moindre émotion, du moindre sentiment, comme s’ils étaient des machines.

 

Portait et critique de la société japonaise

Culture japonaise

Les références à la culture japonaise telles que les descriptions de pièces où la largeur se compte en nattes, les mets et vêtements traditionnels, restent très faibles dans l’œuvre. Une à deux notes de l’éditeur donnent de rares précisions sur le sujet.

En définitive, seule la géographie du pays, le changement de climat selon les régions, les noms de lieux et des personnages rappellent au lecteur que l’histoire se déroule au Japon. On sent à travers l’écriture de Seichō Matsumoto l’occidentalisation du pays et l’impact de la culture américaine. Le roman est écrit en 1958, et les Américainscontrôlent le Japon depuis une dizaine d’années. À travers cette œuvre, on perçoit la perte d’identité japonaise au profit d’une culture américaine plus ou moins imposée.

 

 

Préjugés

La société de l’époque présente beaucoup de clivages : la ville est supérieure à la campagne. On l’observe dans la relation entre Mihara et Torigai.

Mihara est ravi du soutien que lui apporte Torigai, mais cela ne l’empêche pas de juger ses théories farfelues, voire quelque peu absurdes. Cela confirme bien cette idée que l’intelligence se concentre dans les villes. Le personnage se sent d’autant plus supérieur. Il est invité à repasser dans la région pour profiter du beau temps, comme si la ville, la capitale était loin de tout, coupée du reste du monde par son importance.

 

 

Corruption

La corruption régit le monde. C’est sur cette note pessimiste que conclut Seichō Matsumoto, comme s’il n’y avait aucune échappatoire. Par leur suicide, Ryoko et Yasuda passent entre les mailles de la justice, démontrant qu’ils possèdent une longueur d’avance sur les policiers, et une remarquable intelligence. De même les représentants du pouvoir liés à cette affaire de meurtre s’en sortent sans aucun accroc et sont promus. Le crime semble profiter aux gens, conférant plus de puissance et d’avantages, tandis que les représentants de la justice n’obtiennent rien en retour pour avoir résolu l’enquête. Il n’y a pas la moindre reconnaissance.

Pour caricaturer grossièrement, le mal triomphe sur le bien, la vérité et les valeurs morales.

C’est un monde cynique, cruel et déchu que présente Seichō Matsumoto. Le Japon semble avoir perdu de la valeur à ses yeux.

 

Biographie

Seichō Matsumoto (1901-1992) est le plus grand auteur de romans japonais d’après-guerre. Très reconnu, il est une référence en matière de romans policiers.

Ce journaliste participe à différents prix avant d’être reconnu comme écrivain. C’est en publiant dans la revue Mita Bungaku en 1953 son œuvre Aru Kokura nikki den qu’il reçoit le prix Akutagawa.

Il commence sa carrière dans le domaine de l’intrigue policière avec sa nouvelle Harikomi en 1955.

Publié en 1958, Ten to sen, son premier roman policier est un véritable best-seller et lance définitivement sa carrière.

Par la suite, il produira un grande nombre d’œuvres romanesques, principalement policières, ainsi que quelques romans historiques, et notamment un roman de science-fiction.

Huit de ses œuvres ont été adaptées au cinéma, dont Le Château de sable. Pour chacune de ces adaptations, il a travaillé avec le réalisateur. Cependant, seules ses œuvres les plus connues ont été traduites en France, la plupart par l’éditeur Philippe Picquier.

On trouve notamment chez cet éditeur :

    La Voix (声)
    Tōkyō express (点と線)
    Le Vase de sable (砂の器)
    Journal local (地方紙を買う女)

L'Endroit dont elle ne lui avait pas parlé (聞かなかった場所)(2010) est le dernier livre paru aux éditions Actes Sud.

Plus de détails sur http://www.shunkin.net/Auteurs/?author=83 site sur lequel je me suis fondée pour rédiger la biographie.
 
 
Aloïs Duneau-Délis, 1ère année édition-librairie

 

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Aloïs - dans polar - thriller
commenter cet article

commentaires

dasola 08/11/2011 18:51


Bonsoir, Tokyo Express est le premier polar japonais que j'ai lu (il y a plusieurs années): très bien. Sinon, je trouve remarquable la politique éditoriale de Philippe Picquier qui a fait découvrir
ces romans japonais. Bonne soirée.


Recherche

Archives