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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 07:00

Lewis-Le-Moine.gif 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Matthew G. LEWIS
Le Moine
traduit de l’anglais
par Léon de Wailly
Flammarion
GF, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

L’un des topoi de la littérature gothique du XVIIIème et du XIXème siècle est le moine vaniteux et libidineux. Apparu dans les fabliaux du Moyen-Âge, ce motif a périclité grâce aux nouvelles du XVIème et du XVIIème siècle, s’inscrivant de fait durablement dans l’imaginaire collectif.

Cependant, l’originalité apportée par le roman gothique à ce cliché de la littérature, est de lui conférer une psychologie et une aura démoniaque dans son irrésistible ascension vers le Mal. En un mot, de faire du moine paillard traditionnel, un personnage complexe, sombre et tourmenté, à l’image de la trame du roman gothique.

Ce modèle atteint son apogée avec la publication du Moine de Matthew G. Lewis en 1796. Cet ouvrage au succès retentissant servira de modèle aux romans gothiques qui suivront, tels que Les élixirs du Diable de Hoffmann (1816), ou bien encore à Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831).

Lewis-The-Monk-01.jpg

Présentation

Le Moine est probablement le plus célèbre roman « terrifiant » anglais du XVIIIème siècle, mais aussi l’un des plus transgressifs. En effet, il est le premier récit à mettre en scène un moine dans le rôle du héros maléfique. Sa publication fit scandale et Lewis fut obligé d’en expurger certains passages dans la deuxième édition (l’ouvrage en connut cinq avant la fin du XVIIIème siècle !). De plus, il valut à son auteur d’être surnommé Matthew « Monk » Lewis, et lui octroya une réputation sulfureuse lorsqu’il devint membre de la Chambre des Communes.

Le Moine n’est pas un récit continu. En fait, il est constitué d’une multiplicité de récits, avec dans chacun d’eux, une série d’histoires et d’événements. Cette surcharge narrative est caractéristique du gothique. À cela s’ajoutent des personnages aux intériorités troublées, envahies par le décor, l’extérieur. Les limites du réel se trouvent perturbées, voire effacées dans une confusion également gothique. Pour créer cette illusion, Lewis s’est beaucoup inspiré du Château d’Otrante de Walpole (1764), texte fondateur du roman gothique.

Écrit vers l’âge de vingt ans, Le Moine fut à la fois le premier et le meilleur roman de Matthew Lewis. Le personnage d’Ambrosio, moine orgueilleux et libidineux fait désormais partie du cercle littéraire très fermé des « génies du mal », tels que le Melmoth de Mathurin ou le Faust de Goethe.

Nous allons dès à présent nous intéresser au portrait du prieur Ambrosio dans l’œuvre de Lewis.

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Artaud dans le rôle d'Ambrosio

 

 

 

Le prieur Ambrosio

Dès le début du roman, la personnalité d’Ambrosio est présentée comme trouble.

En effet, sa beauté mystérieuse ne cadre pas avec l’image que le lecteur peut se faire du moine idéal. Ambrosio possède « une figure remarquablement belle », et « de grands yeux noirs et étincelants » (pages 26- 27), signe d’une intériorité agitée, les yeux étant le miroir de l’âme. Ces même yeux maléfiques feront naître la peur chez la jeune Antonia (l’héroïne) : « Vos yeux flamboyants m’épouvantent ! » (page 414). De plus, le teint d’Ambrosio, « d’un brun foncé » (page 27) est le même que celui du démon, dans le rêve prémonitoire de Lorenzo (le héros tragique) : « son teint basané » (page 37).

De fait, le narrateur s’attache à susciter le doute, la méfiance au sujet de son personnage. L’orgueil qui habite le prieur des Capucins peut déjà se deviner dans le surnom que lui a donné la ville de Madrid : « l’Homme de Piété » (page 27). À ce stade, il semble évident que quelque chose ne va pas, que le prieur est en quelque sorte « trop parfait pour être honnête ».

C’est le narrateur lui-même qui par une digression vient mettre en doute le mérite d’Ambrosio : « l’humilité était sur tous ses traits : était-elle aussi dans son cœur ? » (page29). La réponse à cette question laissée en suspens, est donnée (à nouveau !) par le narrateur lors du retour du prieur dans le couvent lorsqu’il évoque « un air où l’apparence de l’humilité luttait contre la réalité de l’orgueil » (page 49). Le péché d’orgueil est ainsi le premier péché déclaré d’Ambrosio, mais il ne sera pas le dernier comme l’annoncent les termes écrits sur le front du démon, dans le rêve prémonitoire de Lorenzo : « Orgueil ! Luxure ! Inhumanité ! » (page 37).

Ambrosio est un modèle de vertu aux yeux de ses pairs et de la communauté madrilène ; aussi est-il capital pour lui de dissimuler ses vices, s’il veut garder son statut de « saint homme » (cette ambivalence du personnage est un motif typique du genre gothique).

Néanmoins, l’inhumanité dont il fait preuve envers Agnès, l’héroïne secondaire, lui vaut d’être démasqué par celle-ci : « Lâche ! Vous avez fui la séduction, vous ne l’avez pas combattue. Mais le jour de l’épreuve arrivera » (page 60). La malédiction d’Agnès annonce le nouveau péché auquel Ambrosio va être confronté ; il s’agit de la luxure incarnée par la redoutable Mathilde.

Ambrosio envisage le cloître comme un lieu de refuge face aux tentations extérieures ; mais en réalité, le couvent est un écrin, un exhausteur des désirs intérieurs et inavouables, dans la plus pure tradition gothique. Faute d’être combattus, les désirs du prieur vont s’enflammer et diriger ses actions. Bien qu’initiatrice au plaisir véniel, Mathilde ne fait qu’attiser un feu qui couvait dans le cœur du moine corrompu. Poussé par la fatalité, Ambrosio entre donc dans une spirale infernale, celle de la gradation du Mal.

La concupiscence qu’il éprouve à la vue des charmes de Mathilde, est décrite par le narrateur de la même façon que lors de la scène de l’intrusion nocturne dans la chambre d’Antonia. D’abord, il y a la même « faible lueur » qui éclaire la « blancheur éblouissante » d’un « globe charmant » (page 77), ou d’un « bras d’ivoire » (page 328). La nudité d’un sein provoque chez Ambrosio une violence identique causée par des « désirs effrénés » (page 77), qui le plonge dans une « horrible confusion » (page 290). Les mêmes doutes l’assaillent, puis viennent les remords qui suivent « l’énormité de son crime » (page 332) ; celui-ci étant de plus en plus grave !

En effet, les désirs d’Ambrosio ne sont jamais assouvis ! Après avoir profité des charmes de Mathilde, il lui faut désormais se tourner vers un nouvel objet de désir ; ce sera Antonia, archétype de l’héroïne gothique. De fait, le prieur franchit un nouveau barreau de l’échelle du crime, puisqu’il prémédite le viol de la jeune fille : « Il faut que tu sois à moi, et tu seras à moi ! » (page 412).

La résistance d’Antonia excite les désirs d’Ambrosio, mais une fois le viol consommé, la jeune fille cesse d’être un objet désirable : « Celle qui était un instant auparavant l’objet de son adoration n’excitait plus dans son cœur d’autre sentiment que l’aversion et la rage » (page 417). Tout comme avec Mathilde, la passion ardente que le moine éprouvait pour la jeune fille s’est dissipée. De plus, il réalise qu’Antonia pourrait révéler au monde sa véritable nature ! Cette idée lui est insupportable, aussi décide-t-il de la tuer, comme il a tué Elvire, la mère d’Antonia.

En s’attaquant à Antonia, le moine s’en prend à un double inversé de lui-même ; la chasteté et l’innocence d’Antonia s’opposant à sa concupiscence et à sa dépravation. Le crime accompli, il devient impossible pour le prieur de regagner le droit chemin et d’obtenir le pardon pour ses fautes. Il est intéressant de noter que ces transgressions sont toujours suivies d’une volonté de « fuir » (page 333), d’effacer de la mémoire « la scène qui venait de se passer » (page 419).

En vérité, Ambrosio est bien un lâche, comme l’a deviné Agnès. Il refuse de prendre ses responsabilités et de reconnaître ses péchés, ce qui lui vaut les reproches de Mathilde : « Honte à l’âme pusillanime qui n’a pas le courage d’être ami sûr ou ennemi déclaré » (page 296), et même de Lucifer en personne : « Être pusillanime » (page 474).

À la fin du roman, malgré ses transgressions répétées, Ambrosio espère toujours obtenir la rédemption divine pour ses péchés : « je ne veux pas renoncer à l’espoir d’obtenir un jour mon pardon » (page 471). En proie aux souffrances causées par la torture, seule la peur de la mort le décidera à signer le pacte avec Satan. Celui-ci lui dévoile alors qu’en plus d’être un violeur et un assassin, il est coupable d’inceste et de matricide : « Cette Antonia que tu as violée, c’est ta sœur ! Cette Elvire que tu as assassinée t’a donné la naissance ! » (page 477). Cette révélation finale était attendue par le lecteur attentif, puisque le narrateur avait laissé des indices en ce sens.

Elvire a eu « un petit garçon » qu’elle « avait été obligée de laisser derrière elle » (page 21) et « le dernier prieur des Capucins » trouva Ambrosio « encore enfant, à la porte du monastère » (page 25). Le lecteur pouvait donc deviner dès le début du roman ce que Lucifer dévoilerait à Ambrosio.

De plus, le démon déclare ceci au moine pétrifié : « sache, homme vain, que je t’ai depuis longtemps marqué comme ma proie » (page 477), ce qui signifie qu’il n’y avait aucun moyen pour Ambrosio d’échapper à l’emprise de ce fatum. Sa chute était donc assurée, tout comme la funeste destinée d’Antonia, prédit à la fois par la bohémienne et par le rêve de Lorenzo. En cela, le déroulement du récit est conforme à la tragédie grecque antique, puisqu’il lui emprunte cette irréversibilité du destin, ce fatum ou fatalité, qui se dévoile derrière l’apparente liberté d’action des personnages.
 
La mort d’Ambrosio est causée par une chute autant métaphorique que physique, puisque le démon, ulcéré par sa lâcheté, le précipite dans l’abîme. Les six jours d’agonie du moine ont pour objectif de faire apparaître une moralité finale ; les souffrances physiques et morales d’Ambrosio devenant ainsi le châtiment de tous ses crimes. Quant au déluge qui surgit au septième jour, il semblerait qu’il ait pour but non seulement d’achever Ambrosio, mais également de purifier la terre, souillée par l’existence d’un tel monstre.



Conclusion
 
En conclusion, je dirai que l’orgueil et la concupiscence sont des facteurs essentiels de la chute de l’homme d’Église, dans Le Moine. Ce sont ces transgressions qui, associés à une Fatalité qui prive les personnages de leur libre-arbitre, constituent l’intrigue du roman gothique. Ce modèle se retrouve ainsi brillamment mis en scène dans ce chef6d’œuvre de Matthew Lewis.



Mon avis


Ce roman est véritablement dévastateur. Pourquoi ? En premier lieu, parce qu’il est très difficile de le refermer quand on en a commencé la lecture. Ensuite, parce qu’il vient balayer tous les ouvrages du genre. Même le Dracula de Bram Stoker fait pâle figure en comparaison (si, si !). Il y a dans ces lignes une puissance évocatrice, une énergie que je n’avais jamais rencontrée dans aucune autre de mes lectures auparavant. Et l’écriture est tellement moderne ! Bref, je pense que ce roman est tout simplement l’œuvre d’un génie !


A.M., AS édition-librairie



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