Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 07:00

Couv.-Blue-Angel-Motel.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Matthew O’BRIEN
Blue Angel Motel
Nouvelles traduites de l’anglais (US)
parJérôme Schmidt
éditions Inculte
  Collection « Afterpop », 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le traducteur

Jérôme Schmidt est également l’un des fondateurs de ces éditions. Il est l’auteur d’ouvrages et documents culturels, notamment sur le thème des casinos et du gambling. Après lecture du texte, il semblait tout naturel qu’il en soit le traducteur.



L’éditeur

 Les éditions sont nées en septembre 2004 autour de la revue Inculte et de son collectif d’écrivains, traducteurs et essayistes. La revue cessera les publications en fin 2010 – 2011.

Depuis janvier 2009, des parutions grand format, articulées en six collections – essais, fictions [Afterpop], documents, anthologies, collectifs et monographies. Les éditions Inculte remettent au goût du jour le livre en tant qu’objet, le culte du livre-objet. Et en effet, le design des collections a également été primé, aux États-Unis par l’AIGA (Institut Américain des Arts Graphiques) et en France par le Concours des plus beaux livres français.



L’auteur

Matthew O’Brien est un écrivain et un journaliste américain. Il vit à Las Vegas depuis 1997, et c’est de là qu’il tire ses thèmes pour ses deux uniques livres publiés pour le moment.

Depuis les années 2000, O’Brien est rédacteur en chef et directeur de publication dans un journal alternatif de Las Vegas (Las Vegas City Life). O’Brien est interpellé par la poursuite de Timmy Weber, un homme suspecté d’avoir commis meurtres et viol sur sa petite amie et ses enfants, qui échappe à la police en passant par le système d’évacuation des eaux pluviales. Il se lance alors dans l’exploration de ces égouts. C’est évidemment avec stupeur qu’il découvre des centaines de personnes y vivant.

Il s’agit du thème principal de son recueil de nouvelles Sous les néons, qui sera repris dans deux autres nouvelles de Blue Angel Motel, « Notes sur les souterrains de Vegas » et « Le ventre de la bête ».

Après cette « découverte » médiatisée mondialement, plusieurs journalistes partiront à leur tour investir ces  réseaux abandonnés.

À côté de son activité littéraire et journalistique, O’Brien est le fondateur d’un projet communautaire, « Shine a light », visant à fournir un toit, faire de la prévention sur les drogues, et autres services aux sans-abris vivant dans les égouts.



Les thèmes

Ce qui est le plus récurrent dans le recueil, c’est le thème cher à l’auteur des sans-abris, de toutes ces zones dissimulées de Las Vegas, les motels, les parcs à caravanes, les égouts, où on retrouve « les parias, les paumés, les désespérés du bord de route ».

 

« Si les murs adjacents se mettaient à tomber – et cela ne saurait tarder –, vous verriez des couples tatoués en train de baiser et de se tabasser, des veuves en fauteuil roulant scotchées devant Judge Judy à la télé, des vétérans du Vietnam piquant du nez, des femmes obèses avachies sur leur lit en lisant un roman à l’eau de rose, des hommes aux cheveux gras rotant leur bière, des poètes en fuite rédigeant fiévreusement leur journal de bord.

Parmi les clients (personne, ici, n’oserait les qualifier d’ « invités »), on retrouve une foule de stripteaseuses, de prostituées, de prêteurs sur gages, de bookmakers à la petite semaine, d’ouvriers du bâtiment, de vagues fermiers, d’employés de fast-food, de guichetiers de supérettes et toute autre âme perdue et arnaqueur en herbe imaginable à Las Vegas ».

 

 

 

Les nouvelles

Toutes ces nouvelles sont tirées d’articles véritablement rédigés par Matthew O’Brien en tant que journaliste. Il me semble important de dresser un portrait rapide de chaque nouvelle du recueil pour se faire une idée aussi proche que possible de ce qu’il tend à transmettre.


Où est passée Jenny ?

Le lecteur se retrouve dans le même vol que le personnage, une mère à la recherche de sa fille disparue à Las Vegas. On se rend compte très vite que l’on n’accompagne pas ce personnage pour les mêmes raisons que la plupart des autres passagers. Ici, nous n’irons pas du côté des lumières de l’« Entertainment Capital of the World », bien au contraire. C’est à la recherche de sa fille que l’on découvre peu à peu les côtés les plus sombres de LV, les réseaux de prostitution notamment. L’auteur nous plonge doucement dans cet univers de déchéance, où même la police ne prend plus la peine de mener l’enquête. On tombe dans un monde totalement à l’abandon. C’est une nouvelle qui laisse présager l’insoutenable paupérisme qui va s’offrir à notre lecture.


Suivre Hunter à la trace

Dans cette nouvelle, l’auteur part sur les traces d’Hunter S. Thompson, auteur du livre préféré d’O’Brien : Las Vegas Parano (Fear and Loathing in Las Vegas : a Savage Journey to the Heart of the American Dream). Thompson est un journaliste célèbre pour avoir notamment inventé et popularisé le concept du journalisme gonzo, où le journaliste assume totalement sa subjectivité et va creuser au mieux son sujet pour être le plus fidèle à la réalité. C’est un style de journalisme qu’O’Brien tend à adopter tout au long du recueil.


La dernière tentative de Larry

Encore une fois, O’Brien cherche à mettre en avant ce qui est volontairement dissimulé lorsqu’on évoque Las Vegas. Dans cette nouvelle, il interviewe le propriétaire en fin de vie d’un célèbre club de strip-tease. D’abord intrigué par la personnalité qui peut se cacher derrière ce genre de propriété, il est confronté à une toute autre image, un homme qui se lance dans la construction d’une église pour mettre sa fortune au service de sa religion.


Ma semaine au Blue Angel Motel

Il s’agit de la nouvelle qui donne son titre au recueil (en anglais du moins). Le récit prend des allures de journal de bord. C’est au cours d’un voyage dans une zone de motels plus miteux les uns que les autres qu’O’Brien va véritablement entrer dans le vif du sujet. L’auteur dresse un portrait cinglant mais qui se veut totalement objectif.


Libéré sur parole

Après une incarcération d’une dizaine d’années, un homme de 28 ans est libéré.  C’est l’histoire d’un homme, auteur d’un homicide involontaire à main armée dont il s’est mille fois repenti, qui se retrouve enlisé dans sa condition d’ex-bagnard. Il est condamné par son passé, mais aussi par les statistiques (« 70% de récidive ») qui l’empêchent de se réinsérer professionnellement et socialement.


Le cimetière des caravanes

L’auteur nous plonge dans l’Amérique de l’après-crise et de ses oubliés.


Notes sur les souterrains de Las Vegas | Le ventre de la bête

Dans ces deux nouvelles abordant le même thème, l’auteur est parti d’une simple curiosité : savoir comment un meurtrier a pu échapper à la police par ces souterrains ; il cherche à les sillonner et découvre avec stupéfaction qu’un véritable monde souterrain s’est développé, tel un monde d’abris de derniers recours. L’investigation dans les souterrains de Vegas est le thème principal de son autre livre, Sous les néons.


Le royaume des eaux usées

En lien avec les deux nouvelles précédentes, O’Brien explique et raconte ce que sont les étapes préliminaires à un article de journal tel qu’il le conçoit. C’est une étape nécessaire pour pouvoir maîtriser son sujet. Ici, il part investir une station d’épuration, en lien direct avec les égouts. Au final, dans cette nouvelle, O’Brien n’aborde pas spécialement les aspects négatifs de la vie à Las Vegas, mais plutôt une réflexion sur son métier, le métier de journalisme.


Le cimetière des caravanes

J’ai choisi de présenter cette nouvelle car elle est à mi-chemin des différents textes de ce recueil qu’ elle illustre bien car elle est comme un carrefour de tous ces oubliés de la société américaine.

Dans cette nouvelle, O’Brien part enquêter dans les « campements de caravanes sédentaires » de la ville de Las Vegas. Ce sont des parcs de mobile homes et de caravanes où des gens vivent à l’année, à défaut de pouvoir se payer des maisons, des appartements, des motels à la semaine.

 

« Si vous êtes du genre froussard, n’explorez pas un casino abandonné. N’explorez pas les arrière-cours de Fremont Street. Ne lisez pas du Poe dans les égouts de Vegas. Contentez-vous de vous balader à minuit au beau milieu du Tropicana Mobile Home Park, un campement de caravanes sédentaires comme il en existe tant dans le Nevada. Vous aurez le souffle court et l’estomac noué, et n’aurez qu’une envie : fuir. »

 

Il s’intéresse au profil de ces habitants, à leurs conditions d’habitation, et surtout au fait qu’ils se font tous peu à peu expulser à cause du rachat des terrains par des promoteurs immobiliers.


Les profils

Les personnes qui habitent dans ces campements privés en perdition sont les retraités, ceux qui cumulent les petits boulots, les invalides de guerre, les handicapés, les familles nombreuses, les ouvriers, les bas-salaires d’une manière générale. Mais de plus en plus des sans-abris et des squatteurs. Ce sont toutes ces personnes qui voient dans ces campements une alternative financièrement très intéressante, des lieux où ils peuvent s’établire. Sans distinction d’âge et de genre, il dresse le profil type de ceux que la société cherche à évincer, à mettre de côté. Ce sont des personnes à qui on ne laisse plus rien, que l’on n’épargne pas, à qui l’on n’hésite pas à dissimuler la réalité, des personnes que l’on ne craint plus et envers qui l’on se croit tout permis. Des personnes qui sont même oubliées par les travailleurs sociaux.


Les conditions de vie

Alors même que toutes ces personnes vivent dans la précarité, les conditions se détériorent à cause de la destruction prévue de ces campements, au profit de terrains immobiliers plus chers.

Les gens vivent dans un « endroit ni fermé, ni ouvert, ni abandonné, ni habité ». Ils sont contraints à vivre dans un avenir incertain, dans un climat de peur (à 18h, ils n’osent plus sortir de chez eux à cause de l’insalubrité des lieux), au côté des pilleurs qui viennent au grand jour dérober les caravanes abandonnées.

Las Vegas tend à se débarrasser de tous ces campements qui nuisent à l’image de la ville. Ainsi ils sont démolis au fur et à mesure, et il n’y en a plus aucun en construction. Toutes ces personnes sont condamnées à quitter Las Vegas ou à vivre dans la rue, ils n’ont pas les moyens financiers pour vivre dans d’autres endroits que ceux-là.
 


Unité du recueil

Tout au long de ce recueil, on s’aperçoit que le style d’O’Brien reste inchangé. Il est très particulier dans le sens où l’on ne s’attend pas à ce type d’écriture. En effet, en lien avec son métier, son style est très journalistique, il garde un ton qui se veut neutre, il relate des faits précis, des chiffres, des noms, des déclarations.

Cependant, et O’Brien en a conscience,  car le journalisme gonzo transparaît dans ses textes, il n’est pas totalement impartial. Bien au contraire, il donne son avis clairement et n’accorde pas de crédit à la parole de ceux qui accablent toujours un peu plus les personnes en difficulté.

De fait, la critique est omniprésente, elle suinte dans chaque choix de mot, de discours. L’auteur utilise des termes forts et percutants, des images qui interpellent. Il mise beaucoup sur les contrastes entre Las Vegas telle qu’on se l’imagine, telle qu’on la connaît avec son « océan de néons, ses maisons de Monopoly, ses lumières clinquantes », et le Las Vegas avec ses quartiers suburbains où les gens vivent sous le seuil de pauvreté, dans la misère, dans la précarité, dans la peur du lendemain incertain.

O’Brien met en avant que rien n’est fait, que les travailleurs sociaux sont de mauvaise foi, que les promoteurs et les propriétaires ne sont obnubilés que par l’appât du gain, que l’État et les collectivités n’en ont que faire et se soucient davantage des profits et du rayonnement que Las Vegas apporte

C’est dans ce contexte qu’O’Brien s’insurge à sa façon en publiant ce recueil. On sent sa difficulté à accepter que tant d’indifférence règne dans une ville où tout n’est que luxe, abondance, opulence, richesse et exubérance. Ce recueil est un véritable plaidoyer sous forme de témoignages pour que les choses changent.



Avis

Surprise à la lecture, je ne m’attendais pas à des textes aussi proches de la réalité. Mais une agréable surprise car O’Brien a réussi à allier poésie, sincérité et l’effroyable réalité de beaucoup d’Américains dans ce contexte d’après crise. Je le recommande vraiment, d’autant plus que je ne pense que la seule volonté de l’auteur soit de dénoncer mais véritablement de bouleverser, de faire prendre conscience de l’existence de tout cela et par-dessus tout de faire changer les choses.


Mathilde, 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives