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Matthias PICARD
Jeanine
L’Association, mars 2011
Étudiant aux arts décoratifs de Strasbourg, Matthias Picard se rend régulièrement chez sa voisine Jeanine, une prostituée de 64 ans. Cette
dernière parle d’elle, de sa vie, qui se révèle être trépidante et bouleversante. Le jeune homme prend alors des notes, puis s’équipe d’un dictaphone pour recueillir la totalité de ce qui est
conté par Jeanine. En 2009, Matthias Picard se voit offrir la possibilité de publier ce qu’il a recueilli de ses entretiens sous forme de bande dessinée. Le feuilleton Jeanine
paraît entre 2009 et 2010 au sein de la revue Lapin, éditée par la prestigieuse maison d’édition l’Association. Les épisodes de la série sont ensuite rassemblés, prolongés de quarante
pages, afin de composer l’album Jeanine, qui paraît en mars 2011 à l’Association.
Au cours de la bande dessinée, la vieille dame raconte sa jeunesse en Algérie au sein d’une famille extrêmement pauvre, son don pour la natation,
son séjour en prison, son militantisme à la tête de la délégation des prostituées de Strasbourg… Tout en représentant ces aventures, l’auteur se met en scène dans l’appartement de sa voisine,
recueillant des bribes de son quotidien. Cela confère à l’ouvrage une double dimension, à la fois romanesque et emplie de simplicité. La bande dessinée Jeanine est ce qu’on appelle un «
roman graphique » dans le sens où elle aborde un thème mature, celui de la prostitution, et s’approprie un genre qui n’est pas habituellement attribué à la bande dessinée mais à la littérature
écrite : la biographie. Ce qui fait toute l’originalité et la qualité de cet album c’est qu’il donne à voir le processus de composition de l’œuvre, tout en dévoilant peu à peu la personnalité
profonde de l’héroïne, Jeanine.
Justesse et authenticité
L’album Jeanine est fortement ancré dans le réel : tout au long de l’album sont représentées les visites de l’étudiant chez Jeanine, les
quelques questions qu’il lui pose, leurs rencontres fortuites au bas de l’immeuble… L’auteur se met donc lui-même en scène dans ce que l’on pourrait alors appeler une mise en abyme de la création
: le processus de réalisation de l’œuvre est révélé au lecteur, ce qui a pour effet de créer un fort sentiment de proximité avec le personnage de Matthias Picard. En effet, l’étudiant se fait le
passeur des propos de Jeanine : ses étonnements, interrogations, doutes sont partagés par le lecteur. En témoignent les expressions de fascination voire de tristesse représentées sur le visage de
l’étudiant et qui sont aussi provoquées chez le lecteur.
Cette justesse dans la manière de représenter les personnages, leurs émotions, en collant au plus près de leurs personnalités réelles, donne au
livre son caractère authentique, vrai.
Matthias Picard se détache des représentations qui sont faites habituellement de la prostitution, à savoir une insistance sur les conditions de vie
difficiles ou une mise en avant de la dimension sexuelle propre au métier. Si certaines pages évoquent
effectivement ces réalités, c’est avant tout par souci de vérité. L’album est certes émouvant, mais il comporte aussi beaucoup d’humour dans sa façon de représenter Jeanine. Son
langage, sa vision des choses, sa manière de raconter sont transcrits afin de correspondre le plus possible à la véritable personne. Cette authenticité se ressent à travers l’oralité du langage,
sa spontanéité. La simplicité, le naturel avec lesquels Jeanine raconte des épisodes stupéfiants de sa vie sont à la fois désarmants et drôles, tout comme sa façon de mêler à ses récits
extraordinaires des observations banales sur son quotidien.
Cette naïveté est aussi rendue au travers du trait spontané de l’auteur, qui dessine directement au feutre, sans chercher à reproduire des
personnages à l’identique mais plutôt à les modeler de façon à ce qu’ils puissent rendre compte de de sa propre vision des choses.
Du personnage à la personne

L’album fourmille de ces récits extraordinaires, touchants, contés par Jeanine. Celle-ci apparaît comme une véritable héroïne de roman : elle a
sauvé des vies à plusieurs reprises, s’est battue contre des policiers pour sauver son compagnon, a défendu la cause des prostituées au congrès de l’ONU… Pourtant, ce qui semble intéresser le
plus l’auteur, au-delà de ces aventures, c’est Jeanine, non en tant que personnage mais comme personne humaine. Cet intérêt pour le quotidien de cette dame apparaît clairement dans l’album :
alors que Jeanine met un terme à une visite de l’étudiant, celui-ci est représenté dans une case en train de noter d’un air satisfait les anecdotes banales dont lui fait part sa voisine en le
raccompagnant à la porte.
Les pages retranscrivant les conversations d’ordre privé prennent de plus en plus de place : on fait la connaissance de Jean-Pierre, son colocataire
et compagnon de vie, on la voit accomplir des gestes quotidiens comme donner à manger à son chien… Les souvenirs, au contraire, sont souvent condensés sur des pages qui comportent une majorité de
texte, entrecoupé de petites illustrations. Ces planches diffèrent du reste de l’album, aménageant des sortes de pauses. Ce constant balancement entre entretiens et reconstitution des événements
vécus par Jeanine donne à l’ensemble de l’œuvre un caractère composite, varié, rendant ainsi la lecture agréable.
Matthias Picard entre peu à peu dans l’intimité de sa voisine et met en scène le lien qui se crée entre les deux personnes. Cette complicité qui
s’instaure se révèle à travers le dessin. On remarque que le trait évolue entre le début et la fin du livre : dans les premières pages, une importance est accordée aux détails du visage de
Jeanine : ses rides, son maquillage sont mis en avant, évoquant les atours d’une prostituée. En revanche, à la fin du roman, le trait s’est simplifié, le visage est plus naturel, sans
fard.
L’affection de l’étudiant pour sa voisine est transmise au lecteur qui s’attache, peu à peu, à cette vieille dame friande de courses hippiques et de
jeux télévisés.

Un album à deux voix
En montrant Jeanine dans toute sa simplicité, en mettant l’accent sur son quotidien, Matthias Picard rend un véritable hommage à cette femme qui
confie avoir longtemps caressé l’idée d’écrire un livre poignant sur sa vie. La grande majorité du texte de la bande dessinée est une retranscription du discours de Jeanine, à la première
personne : ainsi, c’est elle qui transmet son histoire à travers ses propres mots. En outre, la vieille dame choisit ce qu’elle souhaite raconter de sa vie. Les questions que lui pose son
interlocuteur sont rares, et souvent éludées. L’histoire se compose ainsi au gré des souvenirs de Jeanine, qui refont surface de manière arbitraire et se révèlent parfois incertains, ou exagérés.
En effet, un doute s’installe à un moment donné quant à la véracité de ces récits lorsque le personnage de l’auteur fait des recherches sur internet qui se révèlent infructueuses.
Le caractère incertain du récit est totalement assumé par l’auteur, qui montre aussi que ses dessins dépendent de son imagination, correspondent à
sa propre vision des choses, quitte à paraître parfois stéréotypés. La forme que prend l’œuvre dépend donc à la fois de la mémoire et de la volonté de Jeanine mais aussi de la manière dont
l’auteur se représente ce qui lui est raconté. Il est évident que la transmission des entretiens entre Matthias Picard et sa voisine sous forme de bande dessinée se fait à travers le filtre du
créateur, qui décide de représenter ou d’éluder tel ou tel détail. En témoigne cette représentation graphique qui est donnée des aléas de la vie amoureuse de Jeanine, à l’aide d’une double
planche qui permet de résumer des faits et de les représenter sans insister sur leur caractère douloureux.
Jeanine est donc un album très personnel, au sein duquel deux rapports au monde se trouvent intimement liés. Les techniques propres à la bande
dessinée, c'est-à-dire la composition de chaque image, mais aussi l’enchaînement entre les cases sont conviées afin de traduire la vision de l’auteur. Il en est ainsi par exemple lorsque Jeanine
confie sa détresse, puis son recours à la prostitution pour exorciser sa haine des hommes. Dans cette planche, le personnage se fond peu à peu dans le décor noir, éclairé par quelques points
blancs qui donnent aux images un caractère abstrait. Le fourmillement de ces points permet de transmettre un sentiment de désarroi, le lecteur se sent perdu dans ces cases qui s’enchaînent et se
ressemblent. Finalement, le plan d’ensemble de la dernière case de la page révèle que les points blancs ne sont autres que des phares de voitures dans la nuit, ce qui appuie le discours de
l’héroïne en représentant de manière symbolique le travail à la chaîne auquel elle s’est adonnée.
Le travail du dessin, tout en contrastes, exacerbe le côté personnel de l’album. En effet, on a l’impression de pouvoir accéder à la manière dont
les images ont été réalisées car les traits au feutre, les quadrillages au crayon, les aplats à l’encre de chine apparaissent de manière brute.

Mon avis
J’ai eu la chance de rencontrer Matthias Picard à la librairie Mollat : il m’a dit avoir éprouvé des difficultés à dessiner seulement en noir et
blanc, selon la consigne donnée par l’éditeur, ce qui l’a poussé à explorer de nouvelles techniques graphiques. La composition de l’album est à mon sens tout à fait réussie.
Matthias Picard m’a aussi confié avoir attaché beaucoup d’importance, au cours de la réalisation de la bande dessinée, à montrer la vie de Jeanine
sous un jour qui ne soit ni scabreux ni pathétique. Le défi est réussi : l’album est remarquable par sa capacité à faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un personnage en évitant l’écueil de
l’intrusion, du voyeurisme. Cet accomplissement est dû selon moi à la délicatesse et à la profonde empathie avec lesquelles Matthias Picard dépeint sa voisine. La lecture de Jeanine m’a donné la
sensation de connaître véritablement cette femme, et j’ai refermé l’album à contrecœur, avec la sensation que l’histoire n’était pas finie, que Jeanine avait encore beaucoup d’autres choses à
raconter. Cette frustration m’a poussée à aller plus loin dans la lecture de la bande dessinée, d’où la réalisation de cette fiche de lecture.
Noémie, AS Bib.
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