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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 07:00

Cervantes--La-Petite-Gitane.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Miguel de CERVANTÈS  
La Petite Gitane
Titre original : La gitanilla
Traduit de l’espagnol

par Claude Allaigre
Gallimard,

Folio 2 €, 2005


 

 

 

 

 

 

 

 

L'histoire que nous conte Miguel de Cervantès en 1613 est celle de la petite gitane.

Cette histoire de Preciosa, la petite gitane, nous entraîne au cœur de l'Espagne baroque. Car cette gitanette chante et danse ses romances sur les places des villages. Tant et si bien que tous les hommes qui la voit tombent sous son charme. Car elle est belle, très belle même. Et intelligente. Elle a une répartie incroyable. Et peut discourir sur nombre de sujets.

Elle fait parler d'elle du côté de Madrid. Jusqu'au jour où un homme lui déclare sa flamme. Il n'a qu'un souhait emporter la faveur de la belle. Mais celle-ci lui précise en retour que pour s'assurer de son amour elle souhaite qu'il se fasse gitan.

L'auteur, dès le début de la nouvelle, écrit un paragraphe qui vient fort à propos et permet d'entrée dans le monde des gitans :
 
« Il semble que gitans et gitanes ne soient venus au monde que pour être voleurs : nés de parents voleurs, élevés parmi des voleurs, ils mettent leur étude à devenir voleurs et, en définitive, finissent par être voleurs tout le temps, comme on respire : avoir envie de voler et voler sont chez eux comme des accidents inséparables dont on ne se défait qu'avec la mort.» (p.9)


Cet autre extrait permet d'illustrer ce qui vient d'être dit sur Preciosa et sur son pouvoir de séduction :

« Et la première entrée que fit Preciosa à Madrid, ce fut un jour de Sainte-Anne, patronne et avocate de la ville, sur une danse où évoluaient huit gitanes, quatre vieilles et quatre jeunes, et un gitan, grand danseur qui menait le bal. Or, bien que toutes fussent nettes et bien attifées, l'élégance de Preciosa était telle que c'est elle qui peu à peu fit la conquête de tous les regards. Au milieu du son du tambourin et des castagnettes, au plus fort de la danse, s'éleva une rumeur pour célébrer la beauté et la grâce de la gitane, et les hommes pour la regarder.
Mais lorsqu'ils l'entendirent chanter, puisque la danse était chantée, ah ! mes aïeux ! Là, oui, c'est là que la renommée de la petite prit son envol (...) » (p.11)

La musique décrite ici ainsi que tout au long de la nouvelle nous renvoie à la musique de cette époque et rend le livre particulièrement sonore. Car l'histoire nous dit que la gitanette chante, danse, joue de la musique, récite les poèmes qu'on lui a donnés. On peut dire que cette œuvre est empreinte d'une certaine musicalité renforcée par le rythme soutenu de l'écriture. Il y a un côté un peu virevoltant. Cette musicalité ainsi décrite nous a donné envie d'entrevoir ce que pouvait être la musique à l'époque de Cervantès.

Nous avons ainsi écouté une chanson composée par Juan Vasquez (1510-1560), Gentil señora mia, et un air de musique du XVIe appelé Folias joué par deux guitares baroques, un théorbe et une viole de gambe. La Folia d'Espagne est une danse d'origine portugaise, une tradition très ancienne puisqu'elle remonte au XVe siècle. Elle se cristallisera au XVIIe sur un schéma harmonique répété inlassablement et donnant lieu à de multiples variations, improvisées ou non.1
 
Cette musique, comme d'autres arts, art pictural, art littéraire, etc. renvoie à une création artistique importante à cette époque. On parle ainsi pour qualifier cette période de Siècle d'Or.

Le peintre Diego Velásquez (1599-1660), quasi contemporain de Cervantès, en est un des grands représentants. Il peindra notamment des nombreux portraits équestres ou en cuirasse de Philippe IV dont Preciosa chante la naissance dans une des ses romances.
   
Miguel de Cervantès est un écrivain surtout connu pour un ouvrage passé à la postérité littéraire et devenu un classique de la littérature occidentale. Nous parlons de Don Quichotte de la Manche publié en 1605. Toutefois, l'ensemble du recueil de ces nouvelles sans doute moins connu est particulièrement intéressant. C'est en 1613 que Cervantès s'attelle à la publication des Nouvelles Exemplaires. Et il nous livre en tout premier lieu cette histoire si singulière de la belle et intelligente petite gitane.

Cervantès est maître en la matière pour l'histoire courte et le rythme soutenu. Il y a un petit côté haletant qui fait que l'on ne lâche pas l'histoire ainsi. Car rien au demeurant ne semble arrêter  la lecture ; il n'y pas de début ou de fin de chapitre clairement indiqué. Seules en somme les romances semblent changer le rythme du récit.

Pour poursuivre sur le style, il semble que Cervantès s'amuse des références nombreuses qu'il fait de la mythologie antique présente à la fois dans le texte de l'histoire et dans les romances. Pour désigner les gitans, il nous parle de Cacus2, connu pour avoir volé Hercule. Il poursuit avec Argus pour désigner la grand-mère de la gitanette qui veillait sur elle. Argus dont on nous dit que c'est un personnage mythique aux cent yeux, qui symbolise la vigilance ou la surveillance3.


La Petite Gitane est la première des Nouvelles exemplaires de Cervantès.

Cette œuvre composée de 12 nouvelles est peut-être la moins connue de cet auteur. Toutefois, à l'époque où l'ouvrage est publié, l'œuvre fait grand bruit. « Le succès du volume fut extraordinaire comme l'attestent les quatre éditions sorties dans les dix mois ayant suivi sa parution. Il y en eut vingt-deux au total durant le XVIIe siècle (...)  »4.

On ne tarit pas d'éloge. Dans la préface de l'édition Folio classique, on parle du génie de Cervantès et du recueil qui est la plus riche des Comédies humaines5. Cette même préface nous précise que « (…) la nouvelle cervantine rompt les modes, les conventions, les mécanismes »6. On pressent alors à quel point cet ouvrage initie une démarche novatrice.


Démarche qui propose un certain réalisme7.
 
Le titre du livre de Cervantès, Nouvelles exemplaires ou en espagnol Novelas ejemplares, nous a intriguée. Et, c'est l'auteur lui-même qui  apporte la réponse en s'adressant à nous dans le prologue de son recueil : « Ainsi te dirai-je, aimable lecteur, que ces nouvelles que je t'offre (...) »8 et il poursuit pour montrer toute la singularité de son œuvre.

Singularité de son œuvre et de ce titre : Raphaël Carrosco pense que Cervantès est bien le premier à employer ce terme, novela, pour désigner un genre encore en herbe9.
 
L'auteur espagnol va plus loin dans sa démarche. Il décide ainsi d'enraciner ces nouvelles dans le sol espagnol. Par ailleurs, il refuse de présenter en fin de récit une sanction morale. Enfin, la référence au surnaturel est bannie, Cervantès veut présenter des situations concrètes c'est-à-dire « la vie réelle »10.

Et pourquoi ces nouvelles sont-elles dites exemplaires ?

Cervantès répond ainsi au lecteur : « Je leur ai donné le nom d'exemplaires, car, si tu y regardes bien, il n'en est aucune dont on ne puisse tirer quelques profitables exemples (...) »11.

Raphaël Carrosco confirme : « Exemplaires, ces nouvelles le sont, par le style, la vision littéraire et les potentialités nouvelles qu'elles portaient en germe et qui allaient féconder immédiatement toute une génération d'écrivains. »12


Ce livre allait alors connaître une postérité importante. Car « un genre nouveau était né qui allait connaître un profond enracinement dans les lettres espagnoles, non démenti jusqu'à aujourd'hui. »13

De fait, juste à la suite de leur publication en 1613 en Espagne, « (…) elles furent rapidement connues en France grâce à une traduction que François de Rosset (l'auteur des Histoires tragiques) et Vital d'Audiguier publièrent en 1615, soit deux années seulement après leur première publication en Espagne. »14

D'ailleurs, l'abbé Prévost précise que « Miguel Cervantès mérite la gloire d'être l'inventeur d'une sorte de nouvelle plus estimable que tout ce que l'on avait eu en ce genre (...) »15.

C'était l'histoire de La Petite Gitane.


Claire C., A.S. Ed.-Lib.

 

Notes


1.  Le grand théâtre  de la musique occidentale, CD n° 3 et livret d'accompagnement, Arles, Harmonia Mundi, 2004, p.53 
2. Miguel de Cervantès, La Petite Gitane, Paris, Folio, 2005, p.9
3. Miguel de Cervantès, La Petite Gitane, Paris, Folio, 2005, p.14
4. Raphaël Carrosco, L'univers de Miguel de Cervantès, Paris, Ellipses, 2010, p. 119
5. Miguel de Cervantès, Nouvelles exemplaires, Paris, Folio classique, 1981, p.17
6. Miguel de Cervantès, Nouvelles exemplaires, Paris, Folio classique, 1981, p.10
7. Miguel de Cervantès, Nouvelles exemplaires, Paris, Folio classique, 1981, p.9
8. Miguel de Cervantès, Nouvelles exemplaires, Paris, Folio classique, 1981, p.26
9. Raphaël Carrosco, L'univers de Miguel de Cervantès, Paris, Ellipses, 2010, p.127
10. Raphaël Carrosco, L'univers de Miguel de Cervantès, Paris, Ellipses, 2010, p.123
11. Miguel de Cervantès, Nouvelles exemplaires, Paris, Folio classique, 1981, p. 27
12.  Raphaël Carrosco, L'univers de Miguel de Cervantès, Paris, Ellipses, 2010, p.127
13. Raphaël Carrosco, L'univers de Miguel de Cervantès, Paris, Ellipses, 2010, p.119
14. Jean-Pierre Aubrit, Le conte et la nouvelle, Paris, Armand Colin, collection Cursus, 1997, p.30
15. Jean-Pierre Aubrit, Le conte et la nouvelle, Paris, Armand Colin, collection Cursus, 1997, p.30

Bibliographie


Miguel de Cervantès, La Petite Gitane, Paris, Folio, 2005, 119 p.
Miguel de Cervantès, Nouvelles exemplaires, Paris, Folio classique, 1981, 633 p.
Jean-Pierre Aubrit, Le conte et la nouvelle, Paris, Armand Colin, collection Cursus, 1997, 191 p.
Raphaël Carrosco, L'Univers de Miguel de Cervantès, Paris, Ellipses, 2010, 203 p.
Norbert Wolf, Velázquez, Cologne, Tashen, 2006, 95 p.

 

 

 

 

 Voir aussi l'article d'Isabelle.

 

 

 

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Published by Claire - dans Nouvelle
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