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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 07:00

Kundera-La-Plaisanterie.gif









Milan KUNDERA
La Plaisanterie, 1967
Titre original : Žert
Edition Gallimard 1968
pour la traduction française
1980 pour la traduction française révisée
1985 pour la traduction française définitive
2003 pour la postface de François Ricard.







 
Biographie

Milan Kundera est une figure importante de la littérature française et internationale. Il est né à Brno en Moravie en 1929. Son père étant pianiste et musicologue,  la musique va avoir une influence importante sur son œuvre et sur sa vie. Il fait des études de littérature et d’esthétique mais change de voie en s’orientant rapidement vers une école de cinéma. En 1952, il entre au parti communiste mais en sera exclu pendant un an « suite à des agissements contre le pouvoir. » Réintégré, il en sera pourtant définitivement exclu en 1970.

1953 est l’année de sa première publication, un recueil de poèmes lyriques, L’Homme, ce vaste jardin, où il essaie d’adopter une attitude critique face à la littérature dite de « réalisme socialiste ».  Il est très apprécié comme auteur dans son pays, il donne un souffle libérateur à la littérature. Il deviendra une figure du mouvement pour la liberté avec notamment deux ouvrages où la critique se fait plus virulente : La Plaisanterie et Risibles Amours. Déchu de sa nationalité tchèque, il vient s’installer en France. Il trouve rapidement un poste de professeur à l’université de Rennes et entreprend la correction des traductions de ses divers ouvrages déjà parus. C’est ici qu’il signera ses plus grands succès et son chef-d’œuvre, L’insoutenable légèreté de l’être paru en 1984. Aujourd’hui, il est le seul auteur vivant qui fasse partie de la Pléiade.

http://www.epl.auch.educagri.fr/pages/pdfcdi/Milan%20Kundera.pdf
http://www.alalettre.com/kundera.php
http://www.evene.fr/celebre/biographie/milan-kundera-185.php



La plaisanterie

« Il n’y avait vraiment pas eu d’autres issues, il m’avait fallu balayer cette histoire piteuse, cette plaisanterie mauvaise qui ne se contentait pas d’elle-même mais se multipliait monstrueusement en d’autres et d’autres plaisanteries. » (p. 354).

Achevée le 5 décembre 1965, La plaisanterie ne sera publiée qu’au printemps 1967 à Prague. La Tchécoslovaquie est encore officiellement communiste même si le printemps de Prague a déjà commencé à exercer son influence depuis plusieurs années déjà. L’œuvre connut un grand succès dans son pays. La critique des « méfaits du stalinisme » n’étant qu’un thème banal pour l’époque, le succès du roman succès fut lié à sa richesse d’un point de vue « thématique et formel ». À l’étranger, l’accueil fut tout autre puisque l’œuvre fut interprété ecomme un geste courageux de dénonciation politique du régime.

Selon François Ricard, La Plaisanterie reste « le roman le plus traditionnel qu’il ait écrit [car] il s’écarte peu des grandes conventions formelles du genre romanesque. »



Structure de l’œuvre

Le roman  est divisé en sept grandes parties, chacune d’entre elles se subdivisant en une vingtaine de chapitres. La nouveauté qu’instaure Kundera est d’établir une narration polyphonique avec des récits rétrospectifs de quatre personnages principaux qui prennent la parole à tour de rôle.

 

 

 

Un récit polyphonique

1. Ludvik

Lorsque la première partie commence, c’est le personnage de Ludvik qui parle à la première personne. Il revient dans sa ville natale, totalement perdu et dans le but d’accomplir une tâche. Mais laquelle ?
 
Il s’installe dans une chambre d’hôtel peu accueillante et décide de retrouver une vieille connaissance qu’il a aidée auparavant, Kostka. Généreux, celui-ci accepte à sa demande de lui prêter son appartement pour le lendemain, pour un rendez-vous avec une jeune femme encore inconnue du lecteur. Kostka décide alors d’amener Ludvik dans le salon de coiffure de la ville pour le faire raser de près pour son rendez-vous. Mais voici que la jeune femme qui va s’occuper de lui, Lucie, est une personne qu’il a connue dans son passé.

2. Helena

On découvre le personnage d’Helena, jeune femme qui n’a plus goût à la vie. Vie de famille brisée, elle se réjouit de sa rencontre avec Ludvik. Son couple est détruit, son mari ne l’aime plus, il la trompe. Fervente adhérente du parti communiste, elle y croit mais ne supporte plus d’y être mal vue. Elle va nous raconter comment elle a connu Ludvik, ce qu’il a changé dans sa vie. La partie se termine lorsqu’elle évoque son prochain rendez-vous avec lui qui se déroulera lors de la Chevauchée des rois.


3. Ludvik

Alors que Ludvik se balade dans sa ville natale, il va être assiégé par ses souvenirs. Le fait de revoir Lucie va raviver le passé. Cette partie est entièrement un flashback. Nous revoici en 1949, alors que Ludvik était un jeune adhérent du parti communiste, heureux de vivre. Il évoque son rôle au parti, l’importante que cela a eu pour lui. Il passe son temps avec ses camarades à taquiner son amie Marketa, dont il est secrètement amoureux. Pourtant, celle-ci fervente membre du parti, saisit l’opportunité d’un stage durant ses vacances. Ravie de sa formation, elle n’en fait que des louanges. Déçue qu’elle ne soit pas plus affectée par leur séparation, Ludvik va alors décider de lui envoyer une carte postale pour la choquer, la taquiner :
« L’optimisme est l’opium du peuple ! L’esprit sain pue la connerie .Vive Trotski ! »
 
Malheureusement, celle-ci ne sera pas interprétée comme une plaisanterie. Ses nombreux sourires faisaient déjà douter certains au sein du parti. Leur correspondance sera contrôlée et Ludvik convoqué rapidement dès la rentrée par un comité composé de trois de ses anciens camarades. Il est pris pour un trotkiste. Il pense trouver un allié dans un de ses camarades, Pavel Zemanek, qui est le futur président de l’organisation. Cependant, il sera tout de même exclu du parti et on lui interdit de continuer ses études. Il perdra aussi Marketa qui ne veut pas avoir de problèmes et désire rester au parti.

Ludvik part alors au service militaire, dans une unité réservée aux personnes comme lui qui sont sous surveillance du parti. Ils sont appelés « les noirs ». On va alors découvrir sa vie à la caserne, les nouveaux amis qu’il se fait et l’évolution de sa vision du parti. C’est lors d’une permission qu’il rencontre Lucie. Va alors commencer toute une stratégie de séduction ; pourtant Lucie reste très secrète et distante. Un nouveau chef arrive à la caserne, beaucoup plus strict et autoritaire. Ludvik va perdre petit à petit ses amis, l’un sera exclu, un autre fuguera et le dernier fidèle au parti se suicidera lorsqu’il en sera exclu. Un soir, Ludvik fugue pour retrouver Lucie.

Pourtant, alors qu’il s’apprête à passer à l’acte, elle se refuse à lui ; il va presque la violer et s’enfuit. Il fugue à nouveau pour essayer de la retrouver. Elle aura néanmoins déjà déménagé, et il perdra sa trace. Cependant, il sera pris, et fera dix mois de prison. Sa mère décédera pendant ce temps ; c’est alors qu’il prolongera son service. S’ensuit une ellipse de plusieurs années de sa vie et le chapitre s’achève ainsi.

4. Jaroslav

Jaroslav est un vieil ami de Ludvik, attaché aux traditions musicales de son pays ; le festival de la Chevauchée des rois est très important pour lui. Il aimerait que son fils accepte de devenir le roi de la chevauchée, ce serait un honneur pour lui. Mais celui-ci n’a pas la même vocation. Jaroslav va chercher à lui faire partager sa passion. Cette partie est très centrée sur la musique et illustre bien son importance pour l’auteur qui insère même des extraits de partitions.

Jaroslav croise Ludvik qui arrive sur le trottoir en face en rentrant de sa réunion avec le comité qui prépare le festival. C’est un clin d’œil à la première partie où l’on voit la même scène du point de vue de Ludvik. Déçu que ce dernier l’évite, Jaroslav réussira néanmoins à le revoir et l’invite à dîner. Il s’aperçoit que Ludvik a changé, garde une certaine réserve dans ses propos, a peur de parler.

5. Ludvik

On comprend ici que le but que s’est assigné Ludvik en revenant dans sa ville natale est de séduire Helena afin de se venger. Elle est la femme de Pavel Zemanek, celui qui l’a exclu du parti alors qu’il était son ami. Un flashback du procès nous fait comprendre l’impuissance de Ludvik face à la commission, et le désespoir que lui inspire la trahison de son ami. Il va réussir à mener son plan à exécution puisqu’il couche avec Helena, mais cette dernière lui fait comprendre un peu trop tard que son couple n’en est plus un depuis longtemps.

6. Kostka


On retrouve Kostka, l’ami qui prête son appartement à Ludvik dans la première partie. C’est un fervent catholique qui lui aussi, va avoir des soucis avec le parti. Il va rencontrer Lucie qui fuyait Ostrava après la rencontre avec Ludvik. C’est grâce à lui qu’elle va retrouver confiance en elle. On apprend qu’elle a été violée à seize ans par une bande de garçons de son village ; sa famille a décidé de l’envoyer en pension à Ostrava. C’est là qu’elle rencontrera Ludvik et elle racontera à Kostka qu’elle a failli se faire violer par un soldat. On a ainsi à nouveau une autre interprétation de la réalité.

Kostka va coucher avec Lucie et se sentir coupable. Il saisit une opportunité de partir en ville pour s’éloigner d’elle mais il la retrouvera plus tard dans la même ville que lui avec son mari.

A la fin de cette partie, on se rend compte que tous les personnages sont réunis dans la ville natale de Ludvik. C’est comme si la boucle se refermait.

7.  Ludvik-Helena-Jaroslav

Ludvik rate son train pour Prague. Il se balade alors dans les rues de la ville. Il se retrouve face à la Chevauchée des rois. En même temps, Jaroslav voit son fils couronné. Cependant, il apprend peu après qu’il a été dupé : ce dernier est parti à un festival de moto dans le village voisin. Il se sent trahi par sa famille. Va s’ensuivre une discussion violente avec sa femme où il lui fait part de son amertume.

Pendant ce temps, Helena fait une interview sur l’événement et tombe sur son mari au bras de sa maîtresse. Elle lui annonce fièrement qu’elle est avec Ludvik. Celui-ci la félicite. Ludvik se retrouve ainsi nez à nez avec son rival, mais finalement se rend compte qu’il ne lui en veut car il est comme lui. Il est même prêt à accepter ses excuses.

Il décide de rompre avec Helena qui le prend mal et, espérant que Ludvik reviendra vers elle, fait une tentative de suicide.

Ludvik retrouve Jaroslav dans les prés en train de réfléchir et lui propose de se joindre à son orchestre comme lorsqu’ils étaient jeunes. Ils joueront ensemble jusqu'à l’excès, et Jaroslav est victime d’une crise cardiaque à la fin du concert. Dans la dernière scène, Ludvik accompagne Jaroslav dans l’ambulance.



La nouveauté du récit rétrospectif.

Quatre personnages vont prendre la parole à tour de rôle en utilisant le pronom« je ». On assiste ainsi à une démultiplication des points de vue : chacun a sa subjectivité et un style propre. Le roman va avancer au fil des narrations ; un personnage raconte, un autre prend le relais. J’ai l’impression que Kundera tisse une toile d’araignée au fil des pages où chaque élément est important pour la suite. Tout est relié, l’histoire avance avec la prise de parole des personnages et un même événement peut être narré à plusieurs reprises par des personnes différentes. Pourtant, cela n’apporte pas d’objectivité au lecteur. Les interprétations diverses des personnages peuvent être complémentaires comme contradictoires. Le lecteur doute et ne sait plus ce qu’il doit croire. La vérité se perd.

Cela permet au lecteur de comprendre l’histoire comme un tout ; on s’attache aux personnages, on s’interroge sur leurs choix, leurs actes, leurs soucis et leurs vies.

L’importance de la vérité est un leitmotiv dans l’œuvre. Avec les différents sens et interprétations qu’on nous offre, on est face à une vérité multiple. On peut utiliser l’exemple de la scène du viol de Lucie. Nous ne savons pas réellement comment les choses se sont déroulées ; d’un côté, Lucie avait dit à Ludvik qu’elle serait consentante, de l’autre, Ludvik donne sa vision de la scène, tandis qu’on a plus tard le récit de Kostka rapportant le point de vue de Lucie. Le lecteur doit se faire une opinion en fonction des différentes visions des personnages.



Des personnages solitaires

Toujours seuls face à leurs choix, nous pouvons voir des personnages qui ont peur de vieillir, d’évoluer. La jeunesse est dénigrée tandis que le temps qui passe aura une incidence sur leurs opinions. On a l’impression de se retrouver face à des personnages désespérés, à qui il n’arrive que des ennuis. Ils sont tristes dans leurs vies, insatisfaits. La seule échappatoire que donne Kundera à ses personnages dans ce roman est la musique. C’est la seule chose qui les attendrit. Il y a deux tentatives de suicide, Kostka, malgré sa foi, ne se sent pas bien dans la religion qui devrait l’apaiser, Ludvik est animé par le désir de vengeance, Jaroslav trahi par sa famille donne une image négative du couple, même Lucie qu’on croit s’en être sortie se fait battre par son mari. Le passé ronge les personnages mais les retient, tandis que l’avenir leur fait peur.

« […] cette irréalité apparente me fit penser que tout ce qui m’entourait était non pas le présent mais le passé, un passé vieux de quinze ou vingt ans, que les holà, holà ! étaient le passé, Lucie était le passé Zemanek était le passé et Helena était la pierre que, sur ce passé, j’avais voulu jeter ; ces trois derniers jours n’étaient qu’un théâtre d’ombres.
Quoi ? ces trois journées seulement ? Ma vie entière a toujours été surpeuplée d’ombres, et le présent y tenait une place probablement assez peu digne. Je me représente un trottoir roulant, (c’est le temps) avec un homme (c’est moi) qui court dessus en sens inverse ; mais le trottoir se meut plus vite que moi, ce qui fait qu’il m’emporte lentement à l’opposé du but vers lequel je me dirige ; ce but (étrange but situé en arrière !) c’est le passé des procès politiques, le passé des salles où des mains se lèvent, le passé des soldats noirs et de Lucie, passé dont je demeure ensorcelé, que je m’évertue à déchiffrer, débrouiller, dénouer, et qui m’empêche de vivre comme l’homme doit vivre, face à l’avant. » (p. 419)



Une vision précise de l’Histoire… mais à nuancer

Plus qu’une histoire ancrée dans une Tchécoslovaquie communiste des années 40 à 60, le lecteur se retrouve face à un roman original qui cherche à rendre compte de fragments de vies universelles. Il est vrai que Kundera ancre son récit dans son pays natal pris dans un système totalitaire mais il ne cherche pas à le dénoncer. La richesse de ce livre est de mettre des personnages en situation et d’analyser les réactions qu’ils pourraient avoir. On va néanmoins voir une évolution de la société de l’époque à travers leurs regards. C’est ce qui pourrait expliquer la méprise dans l’interprétation lors de la première publication lorsque Aragon fera une magnifique préface sur son courage, texte jugé par la suite hors sujet. Cette œuvre a le mérite d’être ainsi le miroir d’une société sans pour autant être un roman historique.

Les personnages se retrouvent confrontés à des questions existentielles. Dans sa préface de la dernière publication en 2003, François Ricard, fervent analyste de Kundera nous parle « d’expérience du monde comme espace dévasté. »

« Et voila que de nouveau Lucie resurgit devant mes yeux […] peut être avait-elle voulu me dire que son destin […] était proche du mien, que, nous deux, nous étions sans doute manqués, faute d’avoir pu nous comprendre, mais que les histoires de nos deux vies étaient fraternelles et conjointes, étant tous les deux histoires de dévastations ; ainsi qu’on avait en Lucie dévasté l’amour charnel et privé son existence d’une valeur élémentaire, ma vie aussi fut spoliée des valeurs sur lesquelles elle voulait s’appuyer […]. » (p. 448).

C’est une constante de l’œuvres de Kundera : l’important n’est plus l’aspect historique mais une interrogation sur l’Histoire elle-même. L’homme est face à la fatalité de l’histoire, comme s’il était pris au piège de son univers. Pris dans son engrenage, il est impuissant.

« Comme j’aimerai révoquer toute l’histoire de ma vie ! Seulement, de quel droit pourrais-je la révoquer, si les erreurs dont elle est née ne furent pas les miennes ? En fait, qui s’était trompé, quand la plaisanterie de ma carte avait été prise au sérieux ?[…] De telles erreurs étaient si courantes et si communes qu’elles ne représentaient pas des exceptions ou des « fautes » dans l’ordre des choses, mais constituaient au contraire cet ordre. » (p.414)

 

 

Élodie Lapierre, 2e année Édition-Librairie

 

 

 

 

Milan KUNDERA sur LITTEXPRESS

 

  Milan Kundera Risibles amours

 

 

 

 

Article d'E. Maréchal sur Risibles amours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kundera La vie est ailleurs

 

 

 

 

 

 Article de Marie sur La Vie est ailleurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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