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22 juin 2010 2 22 /06 /juin /2010 07:00

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Milan KUNDERA
La vie est ailleurs

Titre original Život je jinde
Traduit du tchèque

par François Kérel
Gallimard, Folio, 1973


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peut-être aurais-je dû attendre d’avoir fini Une rencontre, essai aux multiples références qui ne m’ont pas toujours parlé, mais dont les réflexions ne me laissent pas indifférente ? Peut-être aurais-je du choisir le Livre du rire et de l’oubli, dont je suis ressortie songeuse, perplexe, flottant entre deux airs dans la ronde du rire, ou bien L’insoutenable légèreté de l’être, le premier Milan Kundera que j’ai lu, que j’ai dévoré, et qui m’a retourné le ventre, l’âme, si bien que j’en ai marqué toutes les pages et souligné toutes les phrases ?

Mais c’est La vie est ailleurs qui est tombé dans mes mains, et qui, en quelques jours, s’est dissous sous mes yeux affamés de mots.

Je ne saurais pas expliquer ce qui, dans l’écriture de Kundera, me touche tant, et semble toucher en même temps énormément d’autres personnes. C’est l’auteur « à la mode », qui fait bien à placer dans une conversation : « Oui, en ce moment je lis du Kundera ». Mon esprit de contradiction n’aime pourtant pas se confondre à l’avis général, mais je ne peux pas nier. Ces mots me transportent, me troublent, si bien que j’aimerais garder jalousement ces œuvres pour moi, comme si je voulais être seule à accéder à ces réflexions. Et pourtant… Pourtant ces autres, qui qu'ils soient, quand ils lisent ce livre, sont liés à moi par les mots qui défilent sous leurs yeux. A travers la lecture, nous partageons les mêmes pensées, les mêmes sentiments, nous sommes un peu plus proches les uns des autres, le temps d'une phrase, d'une page…


 
« La vie est ailleurs, avaient écrit les étudiants sur les murs de la Sorbonne. Oui, il le sait bien, c’est justement pourquoi il quitte Londres pour l’Irlande où le peuple s’est révolté. Il s’appelle Percy Bysshe Shelley, il a vingt ans, il est poète et il emporte avec lui des centaines de tracts et de proclamations qui doivent lui servir de sauf-conduits pour entrer dans la vie réelle.

Parce que la vie réelle est ailleurs. Les étudiants arrachent les pavés de la chaussée, renversent des voitures, construisent des barricades ; leur irruption dans le monde est belle et bruyante, éclairée par les flammes et saluée par les explosions des grenades lacrymogènes. Combien plus douloureux fut le sort de Rimbaud qui rêvait aux barricades de la Commune de Paris et qui ne put jamais y aller depuis Charleville. Mais en 1968, des milliers de Rimbaud ont leurs propres barricades derrière lesquelles ils se dressent et refusent tout compromis avec les anciens maîtres du monde. L’émancipation de l’homme sera totale ou ne sera pas.

Mais à un kilomètre de là, sur l’autre rive de la Seine, les anciens maîtres du monde continuent de vivre leur vie et le vacarme du Quartier latin leur parvient comme une chose lointaine. Le rêve est réalité, écrivaient les étudiants sur le mur, mais il semble que ce soit plutôt le contraire qui est vrai : cette réalité-là (les barricades, les arbres coupés, les drapeaux rouges), c’était le rêve. »


 
Jaromil, le poète, grandit entre son désir d’être aimé et admiré et l’amour de sa mère, qui ne vit que pour lui, déçue par son mari qui ne l’a jamais aimée, Maman qui lui donne tout, mais qui ne lui laisse rien, qui se méfie du monde et des autres qui veulent lui arracher son fils, Maman qui, vingt ans après, le force toujours à porter ces affreux caleçons quand la mode est au slip de gymnastique, Maman qui l’étouffe, et bientôt il fuira, dans les bras des femmes, dans la poésie qu’il écrit, dans la révolution et les idées politiques qu’il croit justes et qu’il défend avec ferveur, mais toujours ce regard maternel, comme un œil impitoyable posé sur sa vie, le scrute, jalouse ses secrets. Il fuit, Jaromil, dans la vie de Xavier, ce personnage qu'il a inventé et qui ne vit qu'à travers des rêves qui se suivent, se croisent, se mélangent. Mais le rêve ne s'immisce-t-il pas dans la réalité? La réalité n'est-elle pas un autre rêve de Xavier? Il fuit, Jaromil, poète absurde, mais où qu’il aille, il ne peut se défaire de la laisse accrochée à son cou. Il ne pourra jamais s’en défaire.
 

La vie est ailleurs, mais où est-elle? Dans les mots de Kundera, il ne semble pas y avoir d'issue. On s'enfonce, on s'aventure au fil des pages dans cette vie qui nous semble misérable, on rit, pour se rassurer, du personnage ridicule de Jaromil, on rit, mais jaune. Et il vient là, le doute, l'idée gênante qui se faufile dans notre crâne, insidieuse. Après tout, qui sommes-nous, nous ? N'essayons-nous pas de vivre la vie, dans tout ce qu'elle a de cruel et de ridicule ? Ne sommes-nous pas, nous aussi, de pauvres et bêtes poètes ?

 

Un roman terrible. Terrible au sens propre du terme.


Marie Basile, 2A éd-lib



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commentaires

victoria 30/05/2013 21:46

Très bonne critique pour un roman et un auteur excellents, je partage tout à fait votre avis, c'est exactement ce que j'ai moi-même ressenti. Kundera, un auteur à lire absolument !

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