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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 07:00

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Milan KUNDERA
Risibles amours
Titre original
« Smesne Lasky », 1968
Première publication en France
Traduction François Kérel
Gallimard, 1970
édition revue en 1986 par l’auteur
Folio, 1994

 

 

 

 

 « Le plus grand malheur de l’homme, c’est un mariage heureux. Aucun espoir de divorce. »
Risibles amours, « Le colloque »

 

 

 

 

 

 Risibles amours

 
Risibles amours est un recueil de sept nouvelles que Milan Kundera a écrites de 1959 à 1968 en même temps qu’il rédigeaut son premier roman La Plaisanterie, publié en 1967. Pourtant, initialement, Risibles amours était le titre que l’auteur avait donné à trois cahiers parus à Prague entre 1963 et 1969, et contenant dix nouvelles. Huit seulement seront retenues pour la première publication en 1970 à Prague. Le recueil sera traduit par François Kérel et publié en 1970 après avoir retiré une autre nouvelle. Une seconde traduction par Kérel sera publiée en 1986.
 
Les nouvelles se déroulent en Tchécoslovaquie, le pays d’origine de Kundera, à une époque où le stalinisme est à son apogée. Elles abordent en outre plusieurs thèmes que l’auteur développera plus tard dans ses romans : l’identité, l’amour, la fidélité et l’infidélité, le mensonge, l’être et le paraître, l’illusion.

(Source : postface de l’édition folio de François Ricard)

 

 

 

La structure du recueil

 François Ricard, essayiste et romancier québécois, connu notamment comme le principal rédacteur des postfaces de Milan Kundera dans la collection Folio et son travail sur l'édition de la Pléiade, a étudié la structure complexe de ce recueil de nouvelles : il perçoit une composition en triangle, c’est-à-dire que les nouvelles seraient symétriques et se rejoindraient à la nouvelle centrale « Le colloque » :


                                       D
                               C     ↔      C
                        B                         B
                    A                                   A
 

(source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Risibles_amours)
 

 

La structure étant évidente, je m’appuierai donc sur cette constatation dans la suite de mon étude. 

La première nouvelle, « Personne ne va rire », est mise en parallèle avec la dernière, « Edouard et Dieu » : les deux personnages principaux (M. l’assistant – le narrateur – pour la première et Edouard, pour la deuxième) sont tous deux professeurs et vivent dans un monde où le rire n’est pas permis et où le mensonge prend rapidement de très grandes proportions.
 
En effet, M. l’assistant, narrateur de son histoire et dont on ne connaît ni le prénom ni le nom, ne voulant pas rédiger une note appréciative sur le travail qu’il trouve médiocre et erroné d’un homme (M. Zaturecky), commence à mentir à cet homme parce qu’il n’a pas le courage de lui parler franchement. Il prétend alors qu’il ne peut faire cela sans lui porter préjudice, puis lui fait croire qu’il est en voyage, malade ou encore invente que son amie Klara, une jeune femme vivant chez lui et travaillant en tant que coutière dans un atelier, lui a dit que M. Zaturecky a tenté de la violer quand il est venu chez lui pour obtenir la note tant désirée, ce qui est faux. Mais ses mensonges entrainent de terribles conséquences : la femme de M. Zaturecky tient à rencontrer Klara afin que celle-ci s’explique sur ses propos mensongers alors que la jeune femme n’y est pour rien. Finalement, le directeur de l’université le menace de l’expulser à cause de sa conduite : M. l’assistant perd alors Klara, la femme qu’il aime et son travail. Pourtant, la nouvelle se termine avec un personnage qui considère plutôt sa situation comme comique :

« Elle se leva, me tendit la main (visiblement pour la dernière fois), me tourna le dos et sortit.
Il fallut encore un moment pour comprendre que mon histoire (malgré le silence glacial qui m’entourait) n’est pas du genre tragique, mais plutôt comique.
Ce qui m’apporta une sorte de consolation. » (p. 56)

L’histoire d’Édouard est semblable, puisqu’il est également professeur, et tombe amoureux d’une jeune femme très croyante, surnommée Alice. Mais le régime politique installé en Tchécoslovaquie à l’époque ne permet pas la croyance en Dieu. Pourtant, pour la séduire, Edouard va se faire passer pour un croyant presque fanatique. Son comportement (aller à l’église, notamment) est remarqué par les responsables de l’université qui le convoquent pour lui signaler cette conduite inadmissible, plus particulièrement parce qu’il enseigne. Au lieu d’expliquer la vérité, Édouard continue à mentir et leur fait croire qu’il est croyant malgré lui. Il voit dans le mensonge un moyen de fuir la réalité, les « fous » qui se prennent au sérieux dans un contexte où le rire n’a plus de place.
 
« Pourquoi dire la vérité ? Qu’est-ce qui nous y oblige ? Et pourquoi faut-il considérer la sincérité comme une vertu ? Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? […] Si tu ne lui disais que la vérité, ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C’est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t’obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d’aussi peu sérieux, c’est perdre soi-même son sérieux. Moi, je dois mentir pour ne pas prendre au sérieux des fous et ne pas devenir moi-même fou. » (p. 298-299)

La directrice de l’école dans laquelle il enseigne lui propose alors de le rééduquer lors de petites réunions chez elle en tête-à-tête. Ces réunions aboutissent, bien entendu, à une liaison entre les deux personnages qui continueront à se voir régulièrement après cela. Puis Édouard rompt avec Alice parce qu’il considère que leur relation est trop futile et « dérisoire » : la jeune femme n’a pas su garder ses convictions jusqu’au bout et a cédé au plaisir charnel, alors qu’elle se l’était interdit.

Second parallèle que l’on peut faire est entre la deuxième nouvelle (« La pomme de l’éternel désir ») et la sixième nouvelle (« Le Docteur Havel, 20 ans après ») : elles parlent toutes deux d’un don juan dans le sens que ces deux hommes donnent plus d’importance au jeu de la séduction qu’à l’acte sexuel, parce qu’ils ont besoin de se sentir désirés pour exister. La séduction, l’amour, le paraître et le mensonge sont les thèmes principaux de ces nouvelles. En effet, dans « La pomme de l’éternel désir », deux amis d’une quarantaine d’années décident de partir toute une journée séduire des femmes. Le narrateur, peu sûr de lui, suit attentivement les conseils de son meilleur ami, marié néanmoins. Tous deux rencontrent de nombreuses femmes devant lesquelles ils se font passer pour des cinéastes et des cameramen. Plusieurs rendez-vous sont pris, mais aucun n’aboutit et ils rentrent chez eux seuls.

On retrouve le Docteur Havel dans la nouvelle centrale, « Le colloque », qui met encore en avant la question du paraître puisque le séduisant docteur est maintenant vieux et malade, pourtant marié à une actrice jeune et belle, éperdument amoureuse de lui. Néanmoins, lors d’une cure pour soigner une douleur causée par sa vésicule, l’homme ne peut s’empêcher de tenter de séduire les belles femmes qu’il rencontre. Cependant, il comprend vite que sa beauté, aujourd’hui vieillissante, ne lui est plus d’aucune utilité et qu’il faut alors jouer sur un autre tableau. Il fait alors venir sa femme afin que sa notoriété lui permette de séduire. Un plan qui marche à merveille puisque, éconduit une première fois par la masseuse qui se charge de ses cures, le docteur est ensuite accueilli chaleureusement par la même femme.

 « […] De ses propos, Havel conclut que le bref séjour de sa femme l’avait totalement métamorphosé aux yeux de cette gentille fille musclée, qu’il avait acquis brusquement du charme et, bien mieux : que son corps était pour elle l’occasion de se lier secrètement à une actrice célèbre, de devenir l’égale d’une femme illustre sur laquelle tout le monde se retournait. Havel comprit que d’emblée tout lui était permis, tout lui était promis tacitement, d’avance. » (p. 244)

La beauté cède la place à la notoriété, au paraître qui installe un voile d’illusion avec lequel le personnage joue volontiers. Rien de moins que la situation dans laquelle les sociétés occidentales vivent encore actuellement. Une société fondée sur le paraître.

La troisième nouvelle (« Jeu de l’auto-stop ») et la cinquième nouvelle (« Que les vieux morts cèdent la place aux jeunes morts ») racontent la rencontre d’un couple, jeune dans la première, plus âgé dans la seconde, dont la tension sexuelle est intense mais s’installe sur un fond illusoire : la première parce que le jeune couple joue un rôle (elle, pourtant douce, timide et mal à l’aise avec son corps de femme, devient une auto-stoppeuse séduisante et provocante ; lui, un séducteur et collectionneur de conquêtes féminines, mais sous le charme de cette jeune fille discrète, joue le conducteur séduit) et la deuxième parce qu’un homme trentenaire et une femme plus âgée se retrouvent après quinze ans de séparation pendant lesquels l’homme a continuer d’idéaliser le corps de cette femme avec qui il a fait l’amour une nuit, mais sans l’avoir vue nue à la lumière. Les deux histoires se terminent par l’acte consenti mais presque brutal. On retrouve les thèmes de l’illusion, de l’amour, de l’être et du paraître.

La quatrième nouvelle est mise en valeur dans ce recueil puisqu’elle en est le centre, la « clé de voûte ».,Elle se distingue d’ailleurs des autres par sa longueur et par sa forme théâtrale. L’histoire se déroule dans la salle de garde d’une clinique où se mêlent des conversations sur l’amour, le mariage et les illusions qu’ils supposent, et la séduction. On retrouve le séduisant Docteur Havel, don juan qui a une réputation incontestable auprès des femmes de l’hôpital, puis le patron des médecins, l’infirmière, Élisabeth, séductrice follement amoureuse de Havel, une doctoresse maîtresse du patron et enfin un médecin plus jeune nommé Fleischman, encore perdu dans les méandres de l’amour, qui prend les regards de la doctoresse pour des avances. La conversation oscille rapidement vers une question : pourquoi le docteur Havel, qui couche pourtant avec presque toutes les infirmières, ne veut-il pas faire cet honneur à Elizabeth ? Chacun y va de son hypothèse, jusqu’à ce que ladite Élizabeth manque de mourir par asphyxie au dioxyde de carbone dans une seconde salle de garde, dans laquelle elle s’était endormie nue sur un divan. Elle est sauvée de justesse par le jeune médecin qui passait par là ; poussé par les propos mensongers du patron qui prétend qu’elle a voulu se suicider à cause de Fleischman, il va se mettre à croire qu’Elizabeth a fait cela parce qu’elle l’aimait, sentiment qui n’était pas réciproque. Le prétendu intérêt que lui porte l’infirmière va flatter l’ego du jeune médecin qui se prend alors pour un homme monstrueux puisqu’il lui refuse cet amour.

 « L’histoire reprend donc là où elle s’est achevée hier, mais Fleischman croit y rentrer beaucoup plus âgé et beaucoup plus fort. Il a derrière lui un amour grand comme la mort. Il sent une vague se gonfler dans sa poitrine, et c’est la vague la plus haute et la plus puissante qu’il a jamais connue. Car ce qui l’exalte si voluptueusement, c’est la mort : la mort dont on lui a fait présent ; une mort splendide et revigorante. » (p. 174)

La naïveté du jeune médecin qui croit que l’infirmière a voulu se suicider parce qu’il ne l’aimait pas, est poussée à l’extrême et le transforme en personnage ridicule car le lecteur sait que tout cela n’est que pure invention de la part du patron des médecins. Fleischman va même jusqu’à aimer l’idée qu’une femme puisse vouloir mourir pour lui, ce qui est lecomble de la bêtise.



La place de la femme dans le recueil

La femme est omniprésente dans le recueil puisque l’auteur aborde les relations entre les hommes et les femmes, la séduction et la légèreté dans ces liaisons, mais on remarque souvent qu’en apparence, la femme est soumise au bon vouloir de l’homme et dépendantede lui : en effet, dès la première nouvelle, le lecteur fait la connaissance de Klara, une jeune femme très belle qui vit clandestinement chez le narrateur et subit les conséquences de ses mensonges. De plus, elle espère obtenir un travail grâce à lui. Cependant, le narrateur ne fait jamais rien pour l’aider, alors qu’il le lui avait promis. Pourtant, à la fin de la nouvelle, c’est elle qui le domine puisqu’elle le quitte et tient même un discours moralisateur.

D’autres femmes, dans les nouvelles suivantes, connaissent ce changement de situation : par exemple, dans « Le jeu de l’auto-stop », une jeune femme timide et mal à l’aise dans son corps de femme, se transforme en une auto-stoppeuse séduisante et même provocante. C’est elle qui mène le jeu. Néanmoins, au terme de l’histoire, son compagnon reprend le dessus parce que, finalement, elle n’a fait que jouer un rôle qui n’était pas le sien.

Dans « La pomme de l’éternel désir », les deux principaux personnages, deux hommes, partent en voyage pendant une journée pour aller séduire des femmes et faire l’amour avec elles. Pourtant, alors qu’ils ont tout d’abord une position dominante sur ces femmes qui croient en leurs mensonges, la situation se renverse puisque certaines d’entre elles ne viennent pas au rendez-vous qu’ils leur ont fixé.

Ainsi, la femme est une sorte de trophée pour l’ensemble de ces hommes, une chose qui leur permet de s’assurer de leur virilité et de leur pouvoir de séduction. Et dès qu’elles leur opposent un refus, ils perdent pied et leur pouvoir d’attraction disparaît, comme c’est le cas pour le docteur Havel, dans la nouvelle « Le Docteur Havel, vingt ans après ». Sa femme, actrice célèbre, lui permet de retrouver un pouvoir de séduction sur les femmes qui, jusqu’alors, le dédaignaient (p. 244).



Conclusion

Les thèmes que Kundera aborde paraissent très sérieux, d’autant plus qu’il les situe dans un contexte où le stalinisme est à son apogée et ne laisse pas la moindre place à l’individu, à sa liberté de pensée, sa liberté de croyance. L’importance de ce sérieux, et peut-être même, comme il le dit dans l’une des nouvelles, ce manque de sérieux, sont évoqués à travers des situations comiques, des personnages qui s’amusent, mentent et se séduisent dans cette société totalitaire. La légèreté permet de désamorcer le poids de ce contrôle gouvernemental. C’est, par ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles Kundera sera censuré dans son pays pendant plusieurs années.



Mon avis

J’ai particulièrement aimé ce recueil pour les sujets qu’il abordait : l’amour, la dérision et la façon dont Milan Kundera les a traités. La plupart des situations sont comiques et font presque oublier au lecteur le contexte dans lequel elles ont été écrites. En effet, le cadre politique et social de l’époque n’apparaît que de manière succincte. On pourrait presque croire que les histoires ont lieu dans notre société actuelle.

En outre, les nouvelles sont entraînantes et on a envie de connaître la fin de l’histoire, de savoir comment les personnages vont se sortir de la situation dans laquelle ils se plongent presque volontairement. L’auteur ne nous perd pas dans une profusion de détails inutiles et va à l’essentiel.


E. Maréchal, 2e année Éd.-Lib.

 

 

Milan KUNDERA sur LITTEXPRESS

 

 

Kundera La vie est ailleurs

 

 

 

 

 

 Article de Marie sur La Vie est ailleurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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