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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 07:00

Mishima-Confession-d-un-masque.jpg

 

 

 

 

MISHIMA Yukio

三島 由紀夫
Confession d’un masque
仮面の告白
Kamen no Kokuhaku
Première édition, 1949,

traduit de l'anglais

par René Villoteau

Gallimard

Folio, 1983

 

 

 

 

 

 

 


Présentation de l’œuvre

 

Synopsis

Dans les années 30 au Japon (au cœur de la Seconde Guerre mondiale), un enfant (qui ne précise jamais son prénom) est élevé par sa grand-mère autoritaire à l’excès. Cette dernière l’a retiré du sein parental en prétextant lui assurer une meilleure protection. En effet, la famille vit dans la même maison, les parents à l’étage et les grands-parents au rez-de-chaussée. Cet enfant nous raconte ses souvenirs progressifs. Le récit suit une progression chronologique de la naissance du protagoniste à la fin de son adolescence. Le livre se subdivise en quatre parties correspondant chacune à un chapitre : l’enfance au chapitre 1, les premiers émois au chapitre 2, l’adolescence et la remise du diplôme sur un arrière-plan de guerre au chapitre 3 et l’âge adulte ainsi que la fin du conflit mondial au chapitre dernier. Au fil du temps cet enfant réalise qu’il est attiré par les garçons et non par les filles. Durant son adolescence, cette tendance s’affirme. Il tombe tout d’abord amoureux d’un camarade de classe nommé Omi, garçon délinquant et rebelle. Le protagoniste découvre les premiers émois sexuels et a recours à ses « mauvaises habitudes » régulièrement. Cette périphrase désigne le recours à la masturbation régulière. Bien que constatant son homosexualité, il essaie de se persuader du contraire, il lutte contre ce penchant en le cachant aux autres comme à lui-même. Il va par conséquent rencontrer la sœur d’un camarade de classe nommée Sonoko et commencer à la courtiser selon le code des usages qu’il s’efforce d’apprendre. Au moment même où on attend de lui un engagement sous forme de demande en mariage, il renonce à elle et se sent délivré. Notre héros oscille toujours entre hésitations et souffrance, dans une lutte constante entre son corps et son âme, pour essayer de trouver le bonheur.


Définitions et précisions

Les œuvres à caractère autobiographique peuvent adopter diverses formes dont le journal intime, les mémoires, l’autoportrait, le roman autobiographique ou encore la confession,

Dans le journal intime, l'auteur confie au jour le jour à ses carnets anecdotes et réflexions. Le récit est donc synchronique de l’événement conté. Dans les mémoires, l'auteur est conscient d'avoir joué dans l'Histoire un rôle digne d'être rapporté et décide de fondre son « misérable tas de secrets » dans ce par quoi il rejoint les mythes universels. Il choisit de bâtir sa propre légende. Avec l’autoportrait, l'auteur part à la recherche de lui-même à travers une trame non linéaire où, à la manière d'un puzzle, dessine peu à peu sa personnalité. Avec l’autofiction – le terme a été inventé par Serge Doubrovski (Fils, 1977) –, le récit de vie, désigné clairement comme « roman », confond néanmoins auteur et personnage, au contraire du roman autobiographique qui met en scène des personnages au nom fictif.

En dernier lieu, par le biais de la confession l’auteur raconte sa vie, il peut avouer ses erreurs et chercher à les justifier ; Les confessions sont le récit de la vie privée de leur auteur, soucieux d'être totalement sincère dans l'évocation de ses réussites comme de ses fautes et de ses erreurs.

En premier lieu, en se basant sur le titre Confession d’un masque, le lecteur opte pour le choix de la confession comme forme d’expression.

Nous pouvons supposer que ce choix relève de la signification première du nom commun confession et non de son édulcoration dans la sphère littéraire. En effet, la confession (du latin fateor : avouer, reconnaître son erreur ou sa faute) est l'acte de déclarer ou d'avouer un péché. La confession est un acte de pénitence consistant à reconnaître ses péchés devant les autres fidèles (confession publique) ou devant un prêtre (confession privée). Dans ce sens, la confession est un sacrement pour les Églises. Elle est individuelle et privée. À son issue, le prêtre accorde ou non l'absolution, c'est-à-dire le pardon et la rémission des péchés du fidèle. Le prêtre est tenu au secret pour tout ce qui lui a été révélé au cours de la confession. Cette action n'a de sens qu'accompagnée de repentir. Nous pouvons alors donner une signification par trop occidentale à ce texte en évaluant sa portée comme une recherche de légitimité du comportement passé de l’auteur.

Écrire pour le lecteur serait admettre ses propres erreurs en introduisant la sphère publique dans son intimité la plus pure. Cela serait conférer au lectorat la place de démiurge. Le lecteur posséderait la globalité des données (positives et négatives) et ce serait à lui de juger l’homme décrit pour ses actes, le lecteur acquerrait la puissance judiciaire d’un tribunal, ou celle de Dieu pour conserver la métaphore filée du monde mystique.

Or cette définition est à nuancer par le sens oriental de la confession. En effet, bien que similaire, dans les desseins de l’auteur, à la confession occidentale, la confession en littérature japonaise s’écrit souvent de manière paradoxale : il s’agit en effet de dévoiler l’intimité de l’auteur en l’enveloppant de mystères et de signes. Dans Confession d’un masque, l’écrivain Yukio Mishima raconte les premières années de son existence, tiraillé entre le devoir de trouver une épouse et le refoulement de ses sentiments pour les garçons. Souvent marqué par la caricature de l’adolescent (la première expérience sexuelle avec une prostituée, émois secrets pour le camarade sportif…), le roman s’achève sur l’incapacité de s’affirmer face aux autres. Néanmoins, le dénouement brille par une prise de conscience personnelle. Dès lors, la confession est une écriture de l’intime, puisque l’auteur écrit pour se retrouver lui-même, pour s’accepter.

Dès lors, on remarque que la confession tient moins de l’expression de ses propres sensations que d’une tentative (parfois inespérée de l’auteur) de comprendre ce qu’il vit.

Néanmoins, la confession est synonyme de respect du pacte de lecture défini par P. Lejeune. L’auteur doit s’inscrire dans une démarche totalement sincère et ne falsifier en rien son vécu. Mais ici nous trouvons l’insertion d’éléments fictionnels au cœur même d’éléments biographiques véridiques. On peut par conséquent davantage parler d’autofiction que de confession. L’autofiction est un intermédiaire entre autobiographie et fiction.

Paradoxalement, cela permet à Mishima davantage de véracité en ce qui concerne l’expression de l’intime. Autrement dit, le recours à l’autofiction semble être un détour nécessaire pour parler de soi.



Éléments fidèles entre vie et œuvre

Le contexte historique

Parcourir cet essai c’est découvrir intiment un homme qui a traversé une époque cruciale de l’histoire du Japon contemporain. Mishima a nourri son oeuvre de ces bouleversements. Il est né en 1924, en plein cœur d’une période d’expansion militaire (Corée en 1910 puis Manchourie en 1931). Confession d’un masque retrace l’enfance de l’auteur à travers l’effort de guerre japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. La narration retranscrit le rythme de vie durant la guerre et les difficultés qui y furent liées. De plus, elle permet de découvrir le Japon des années 30-40, hermétique à toute influence occidentale, qui volera en éclat à la suite de la défaite de 1945. En plus de la peur des tremblements de terre et des tsunami, le traumatisme nucléaire marquera des lors la majorité des productions littéraires japonaises à venir (août 1945 : bombes atomiques sur le Japon, le 6 Hiroshima, le 9 Nagasaki).

L’idée maîtresse de cet ouvrage est que la courte jeunesse s’offre gracieusement au sacrifice de la guerre. Le raisonnement de Mishima repose sur l’omnipotence de la mort comme l’affirmation absolue, suprême et glorieuse de sa vie. Son écriture souvent sombre révèle sa fascination pour la mort.


Correspondances entre vie réelle et œuvre

Né le 14 janvier 1925 à Tokyo, Yukio Mishima, dont le véritable nom est Kimitake Hiraoka, est issu d'une famille de la paysannerie de la région de Kobé.

À partir de l'âge de deux mois, il est pris en charge par sa grand-mère, Natsu, qui, elle, est issue d'une ancienne lignée de samouraïs. Sa grand-mère garda des prétentions aristocratiques même après avoir épousé le grand-père de Mishima, pourtant lui aussi issu d'une famille de domestiques mais qui avait fait fortune avec le commerce colonial. Cette grand-mère, victime de douleurs et de sciatique, était extrêmement têtue et prompte à des accès de violence. Elle interdisait à Mishima de sortir au soleil, de faire du sport ou de jouer avec des garçons, il passait la plupart de son temps seul ou avec ses cousines.

En avril 1931, Mishima réussit sans difficulté l'examen d'entrée à l'école primaire. Ses premières années seront plutôt difficiles. L'enfant est décrit comme fragile, efféminé (anémique) et ne participe à aucune sortie ou autre activité de sa classe par interdiction de sa trop oppressive grand-mère.

En mars 1937, le jeune Kimitake a alors 12 ans. Natsu accepte enfin de rendre l'enfant à ses parents du fait de ses problèmes de santé. Elle mourra d'ailleurs en janvier 1939. Mishima rejoint sa famille à douze ans et développe une relation très forte avec sa mère. Celle-ci le réconforte et l'encourage à lire. Dès l'âge de 5 ans, le petit Kimitake sait lire et écrire et commence déjà à composer ses premières poésies. Son père est un homme brutal, marqué par la discipline militaire, qui l'éduque en le forçant par exemple à se tenir à côté d'un train en marche. Il fait également des rafles dans sa chambre pour trouver des preuves de son intérêt efféminé pour la littérature et déchire ses manuscrits. Il semblerait que Mishima ne se soit pas révolté contre lui.

Mishima entre dans un club littéraire scolaire en avril 1937, et acquiert très vite une réputation tant auprès de ses camarades qu'auprès de ses professeurs. C'est sur cette lancée qu’il pourrra dès 1941 éditer son premier roman, La forêt tout en fleurs, dans le magazine Shimizu. C'est à cette occasion qu'il choisit comme pseudonyme Yukio Mishima.

En 1944, il achève brillamment ses études à l'école Gakushu-in, en tête de sa classe. Cette place lui vaut de recevoir son diplôme ainsi qu'une montre en argent des mains même de l'empereur. Cette rencontre marquera Mishima.

Il entre alors à l'université Impériale de Tokyo pour étudier la loi allemande par volonté de son père qui jugeait le métier d'écrivain déshonorant. Mishima se résigne à ce choix même s'il aurait préféré la littérature. Alors qu’il vient d’entrer à l'université, sa classe est entièrement mobilisée et affectée à une usine d'avions de guerre. Mishima se retrouve employé de bureau : il peut écrire.

En 1945, il est convoqué pour être enrôlé dans l'armée. Il jouera la comédie afin d'être déclaré inapte. Il est réformé pour raison de santé (le médecin le croira tuberculeux). Cette même année, sa soeur Mitsuko mourra de la typhoïde.

Après avoir passé le plus haut examen d'administration de l'Université, ainsi que le souhaitait son père, Mishima est proposé fin 1948 pour un poste au ministère des finances. Mishima n'y restera que 9 mois, choisissant de devenir écrivain à plein temps. En 1949, Confessions d'un masque est publié et remporte immédiatement un franc succès. Après cette auto analyse psychologique, Mishima souhaite entamer une thérapie auprès d'un psychiatre. Après deux rendez-vous, il laissera cette idée de côté.

En lisant la biographie du début de l’enfance à l’âge adulte de Mishima, nous réalisons que la plupart des éléments sont retranscrits tels quels dans Confession d’un masque qui demeure donc d’une grande fidélité.

Or l’ajout d’éléments extérieurs à son existence tels que le personnage de Sonoko, inventé de toutes pièces et synthétisant plusieurs filles de la bourgeoisie japonaise qu’il a pu rencontrer souligne une part de fiction dans cette confession. De plus le processus d’écriture héroïse le protagoniste. Nous avons en premier lieu le jour de sa naissance où il évoque un souvenir, ce qui demeure par trop improbable : il revoit le reflet du soleil qui irradie l’eau du bassin dans lequel on lui fait sa première toilette. Le lecteur peut ici déceler une certaine mystique solaire. Puis la succession de résurrections après une chute dans l’escalier puis une intoxication alimentaire. La souffrance du corps faible, privé de sang, est celle d’un martyr. L’auteur se met en scène comme figure christique. La dimension tragique, en est donc renforcée, ce parcours est placé sous le signe du fatum. Le personnage reste extrêmement passif, il est un être d’émotions et ce sont elles qui le dominent et non l’inverse. C’est comme si tout ce qui se passait était plus fort que lui et hors de contrôle.

Nous avons également dans Confession certains éléments proleptiques tels que l’obsession de mourir jeune et de choisir sa mort qui pourrait être mise en parallèle avec la propre mort de Mishima par seppuku.



Marques de la confession

En tout premier lieu, la voie narrative utilisée est la narration à la première personne. Le narrateur est également le protagoniste de l’histoire qui nous est communiquée. Le point de vue adopté est une focalisation interne. Le lecteur s’identifie au héros, il ne perçoit que ce que le narrateur est en mesure de percevoir lui-même et semble donc par conséquent limité.

Le thème de la confession est une évocation rétrospective où deux voies s’entremêlent : d’une part celle du narrateur actuel, adulte, qui a un regard critique sur son propre passé et cristallise une dimension réflexive, d’autre part, le narrateur enfant naïf dans l’action pure. Nous avons de manière récurrente, l’intrusion des commentaires du personnage adulte qui commente les différents épisodes qui ont structuré les étapes majeures de sa vie de la naissance à l’entrée dans le monde adulte (proximité avec le récit d’initiation). C’est donc l’évolution du personnage que nous observons.

Ce roman est en définitive axé sur la psychologie. Mishima s’y saisit du scalpel de l’analyse psychologique pour tenter de disséquer entièrement son âme.

L’écriture elle-même porte les stigmates d’une émotion qui souligne l’implication du narrateur dans les faits évoqués. En effet Mishima a assidûment recours à la forme métaphorique, notamment lorsqu’il parle de sa première éjaculation en usant du terme « mauvaise habitude ». Ce procédé d’écriture révèle une certaine réticence ou tout du moins une pudeur du narrateur vis-à-vis des souvenirs rapportés. Cette écriture voilée est une image spéculaire du thème évoqué en lui-même, l’écriture contourne la crudité du thème sexuel mis en relief. Il y a donc un écart constant entre ce que la forme souligne et ce que le contenu nous dévoile. L’écriture devient œuvre d’art à part entière et fait écho aux thèmes picturaux évoqués en leitmotiv dans ce livre.

On note également un emploi récurrent de l’implicite, de l’ellipse qui souligne la difficulté du narrateur à explorer sa propre conscience.

Sa plume est tiraillée entre deux extrêmes comme le personnage de l’enfant sans arrêt en déséquilibre entre passion et raison. Cet écart entre forme et fond souligne une écriture du contraste entre élégance et prosaïsme.

Une qualité d’écriture incontestable : style franc, imagé, voluptueux et torturé qui laisse 300 pages de grande littérature à découvrir. Une écriture poétique, fluide qui se dessine, et entraîne un total envoûtement du lecteur.



Principaux personnages et thèmes majeurs

Les femmes dans le roman de Mishima

Dans Confession d'un masque, la femme vénale est la fausse accompagnatrice de la première relation sexuelle.

Lorsque que le jeune Mishima se rend pour la première fois dans un « lupanar » en compagnie d’un camarade d’université, il s’aperçoit qu’il ne peut faire l’amour à une femme :

 

« Le sentiment du devoir me contraignit à l’embrasser. La serrant contre moi, je m’apprêtais à lui donner un baiser. Alors, ses lourdes épaules s’agitèrent follement, secouées par le rire. Ne fais pas ça. Tu te mettrais du rouge à lèvres partout. Voilà comment on s’y prend. La prostituée ouvrit sa grande bouche aux dents en or encadrées de rouge à lèvres et sortit une langue épaisse comme un bâton. Suivant son exemple, je sortis aussi la mienne. Les bouts de nos langues se touchèrent… Peut-être ne me comprendra-t-on pas si je dis qu’il existe une torpeur semblable à une douleur violente. Je sentais tout mon corps se paralyser sous l’effet d’une telle douleur, une douleur intense, mais que cependant je ne sentais pas du tout. Je laissais tomber ma tête sur l’oreiller. Dix minutes plus tard, mon incapacité ne faisait plus aucun doute. Mes genoux tremblaient de honte ».

 

La perte de la virginité avec une prostituée est un thème récurrent dans l’œuvre de Mishima. Cet original éveil à la sexualité accuse une fois encore le caractère marginal des personnages. On apprend, par exemple, que Ryūji « avait perdu sa virginité au cours de son premier voyage. À Hongkong un camarade plus ancien l’avait emmené chez une prostituée » et le novice Mizoguchi « parvient sans conteste à la satisfaction physique » entre les cuisses de Mariko, une putain de Kyōto.

Bien souvent, la femme est synonyme de mensonge.

Dans Confession d'un masque, la figure de Jeanne d’Arc brise les rêves de Kimitake. Dès lors, Yukio Mishima met en scène plusieurs personnages qui choisissent l’alternative de nier ou de rejeter l’existence de la femme.

Les femmes représentent une redoutable entrave au bonheur et à l’épanouissement de l’érotisme de certains personnages masculins.

La couleur rouge, telle une flaque de sang menaçante, semble accompagner les figures féminines. Lorsque le narrateur de Confession d'un masque est présenté à Sonoko, cette dernière porte « une veste de cuir rouge ». Voilà la façon dont il introduit la jeune fille dans le roman. Plus loin, quand il attend Sonoko pour lui donner des livres, elle apparaît portant « une veste cramoisie ». Sans jamais développer ces allusions à la couleur rouge, Mishima parvient à donner une désagréable impression de mort, d’échec et de terreur.

En effet, Sonoko cristallise l’exacte opposition du personnage de Yukio. Elle est l’incarnation même de la société japonaise de l’époque ; quand elle est rejetée, elle reste digne en acceptant son destin et n’en tient pas rigueur à Yukio lorsqu’il la rencontre par la suite. Elle est la discipline même, respecte les règles et s’intègre parfaitement dans le moule sociétal. Elle est une sorte de bouclier dissimulateur derrière lequel Yukio se cache et feint de respecter les codes.


La mère dans le roman de Mishima.

 

Yukio Mishima est fortement attaché à sa mère Shizue. Pourtant, elle est très peu présente dans Confession d'un masque. Depuis les débuts de son fils dans l’écriture, et peut-être parce qu’elle était restée impuissante face aux volontés de sa belle-mère, elle suit avec attention le travail de Mishima. Elle réconforte Kimitake lorsque son père détruisait ses manuscrits. Toute sa vie, Mishima aura besoin de la protection et de l’amour de sa mère. Lorsqu’en 1948 il décide de quitter le ministère des Finances contre la volonté de son père, c’est elle qui prendra sa défense. Dans Confession d'un masque, le narrateur se presse devant sa mère pour lui demander s’il doit épouser Sonoko. Cette discussion si hésitante montre combien Mishima a besoin de sa mère et combien elle a autorité sur son enfant :

 

« Alors, quels sont tes véritables sentiments ? L’aimes-tu ou non ? – Bien sûr, je…eh bien…, murmurai-je. Moi, je n’avais pas pris la chose tellement au sérieux. C’était plutôt une manière de jeu. Ensuite, c’est elle qui l’a prise au sérieux et m’a mis dans le pétrin. – Alors, il n’y a pas de difficulté, n’est-ce pas ? Plus tôt tu régleras la question, mieux cela vaudra pour vous deux. [...] "À propos de Sonoko, reprit-elle. Tu… elle… si tu as… eh bien…" Devinant à quoi elle faisait allusion, je me mis à rire et lui répondis : "Ne sois pas ridicule, Mère." (Il me semblait n’avoir jamais ri aussi amèrement.) « Crois-tu vraiment que j’ai fait une chose pareille ? As-tu si peu confiance en moi ? »

 

Si la mère représente la voie de la douceur et de la tendresse, la grand-mère, en revanche, représente l’autorité et fait figure de mère. Elle élève l’enfant jusqu’à ses douze ans au premier étage de la maison de famille. Si elle représente l’autorité, il se crée néanmoins une forte relation d’intimité entre les deux personnes. Dans Confession d'un masque, Mishima déclare : « À douze ans, j’avais une tendre amoureuse âgée de soixante ans ». Dans la famille Hiraoka, la grand-mère exerce une telle autorité qu’elle parvient à reléguer sa bru à un simple rang de médiatrice entre Kimitake et l’extérieur. Et, malgré les fréquentes tentatives pour récupérer son garçon, Shizue devra attendre douze ans pour obtenir la garde définitive de Kimitake. Mais c’est sa mère qui réussit à l’initier au dessin et à la lecture malgré l’omnipotence de la terrible ancêtre :

« Finalement, je renonçai presque à tout ; je faisais la lecture à Kimitake et dessinais pour lui. Voilà comment il s’intéressa au dessin… il se mit également à écrire à l’âge de cinq ans, à notre grande surprise ».

C’est donc en définitive sa mère, qui même privé de son rôle maternel va communiquer un goût de la culture qui ne le quittera jamais à son enfant.

Toutefois, ce qui relie toutes ces femmes, c’est la moindre importance que Mishima leur accorde dès sa petite enfance. Rappelons-nous l’anecdote du vidangeur, la première image qui ait marqué la sensibilité de Kimitake, pour remarquer comme la figure féminine se trouve évincée au profit du beau jeune homme : « Je ne sais si c’est ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une tante qui me tenait par la main. »


Le personnage central : portrait sociologique et psychologique

Un personnage de l’opposition

Le personnage central, Yukio lui-même s’érige dans l’opposition :

Condition sociale : le jeune garçon souffre de se sentir différent des autres puisqu’il est plus pauvre que ses camarades.

Physique : il est chétif et malingre alors que tous ses camarades et plus particulièrement Omi, se développent musculairement.

Morale : il est plus mature que ses camarades et analyse ses propres faits et gestes avec recul.

Sociale : la société japonaise apparaît comme une société où le besoin de se conformer aux normes est omniprésent. Cela obsède Yukio qui se sent profondément en décalage par rapport aux autres Japonais.


Étranges fascinations

Il nourrit une fascination pour les représentations morbides et cruelles dont il retire un plaisir qui peut aller jusqu’à la jouissance.

Il développe ainsi un goût prononcé pour les arts plastiques par le biais de personnages spectaculaires, de figures de martyres (tableau Le Martyre de Saint Sébastien de Guido Reni : l’adoration pour le martyre est due autant à la nudité puisque le physique contribue à la réalisation la plus proche du fantasme sexuel et du désir homosexuel en même temps qu’à l’image d’un corps meurtri, blessé par des armes, illustration graphique de Jeanne d’Arc dans un livre…). Plus haut, dans Confession d'un masque, Mishima explique simplement l’origine de ses désirs sadiques. La maladie et sa faible constitution font de lui un être affamé de chair et assoiffé de sang. « Mon insuffisance naturelle de sang avait d’abord implanté en moi l’impulsion de rêver d’effusions de sang ». L’enfant est clairement sadique. Il a tendance à mêler son attirance pour les hommes avec son sadisme. Il est également attiré par la mort qui exerce sur lui à la fois une fascination mais aussi une certaine peur.

Il aborde l’extase mystique purifiée dans la mort. La religion est au centre de Confession d'un masque. Si Mishima y exclut les croyances du shintō, les références chrétiennes et les allusions mythologiques, en revanche, y abondent. Chaque fantasme, chaque rêve est placé dans un contexte religieux occidental car il est vrai que la culture grecque regorge d’amours homosexuelles. L’image la plus traumatisante pour le lecteur reste certainement celle où Mishima, lors d’un banquet, s’identifie au cruel Tantale qui, pour gagner la faveur des dieux, leur offrit son plus jeune fils en pâture. Horrifiés, les Olympiens le condamnèrent à un châtiment éternel au séjour des Enfers :

 

« Un bruit de rires venait du haut de l’escalier de pierre. Je levai les yeux et vis un autre cuisinier qui descendait les marches, tenant par le bras le jeune camarade de classe musclé dont je viens de parler. L’adolescent portait un pantalon de marin et une chemise de polo bleu sombre qui lui laissait la poitrine nue. "Tiens, c’est B. n’est-ce pas?" lui dis-je d’un air dégagé. Parvenu en bas de l’escalier, il prit une pose nonchalante, sans ôter les mains de ses poches. Se tournant vers moi, il se mit à rire d’un air railleur. À ce moment précis, le cuisinier s’élança sur lui par-derrière et le serra à la gorge. Le jeune homme se débattit avec violence. Tout en observant ses efforts pitoyables, je me disais : "C’est une prise de judo – oui c’est cela, une prise de judo, mais comment se nomme-t-elle ? C’est bon, étrangle-le encore  – il ne pouvait pas être déjà vraiment mort – il n’est qu’évanoui." Soudain la tête du jeune homme pendit mollement au creux du bras massif du cuisinier. Puis le cuisinier saisit le jeune homme sans précaution et le laissa tomber sur la table. Le second cuisinier alla vers la table et se mit à s’occuper du garçon avec des gestes précis ; il le dépouilla de son polo, lui ôta son bracelet-montre, lui retira son pantalon et le mit tout nu en un rien de temps. Le jeune homme nu gisait là où il était tombé, les lèvres un peu écartées. Je posai sur ces lèvres un baiser prolongé. "Comment le met-on ? Sur le dos ou sur le ventre ? me demanda le cuisinier. – Sur le dos, je suppose", répondis-je, songeant en moi-même que dans cette position, la poitrine du garçon serait visible, pareille à un bouclier couleur d’ambre. L’autre cuisinier prit sur une étagère un grand plat qui semblait être de provenance étrangère et l’apporta sur la table. Il était exactement de la taille nécessaire pour contenir un corps humain et était curieusement fait, avec cinq petits trous percés de chaque côté à travers le rebord. "Oh, hisse !" dirent les deux cuisiniers à l’unisson, soulevant le jeune homme inconscient et le déposant sur le plat, couché sur le dos. Puis, sifflant gaiement, ils passèrent un cordon dans les trous de chaque côté du plat, pour y attacher solidement le corps du garçon. Leurs mains agiles s’affairaient adroitement à la tâche. Il disposèrent avec art quelques grandes feuilles de salade autour du corps nu et posèrent sur le plat un couteau à découper et une fourchette de dimensions insolites. "Oh hisse !" répétèrent-ils, en chargeant le plat sur leurs épaules. J’allai leur ouvrir la porte donnant dans la salle à manger. Nous fûmes accueillis par un silence plein de sympathie. Le plat fut déposé sur la table, emplissant l’espace vide qui jusqu’alors brillait, nu, dans la lumière. Je pris sur le plateau le grand couteau et la grande fourchette et je demandai : "Par où vais-je commencer ?" Il n’y eut pas de réponse. On sentait, plutôt qu’on ne les voyait, de nombreux visages tendus vers le plat. "Voici sans doute un bon endroit pour commencer." Je plantai tout droit la fourchette en plein cœur. Un jet de sang me frappa au visage. Tenant le couteau de la main droite, je me mis à découper la chair de la poitrine, doucement, d’abord par tranches minces... »

 

Dans ce court passage, Mishima introduit une grande partie de ses futurs sujets de prédilection comme la présence du marin, la vaine lutte du héros contre la mort, la torture, le voyeurisme et le sang.



L’éloge de la différence

La différence fondamentale et douloureuse réside dans son penchant homosexuel. Cette œuvre est une quête pour affirmer et assumer sa sexualité

Le personnage lutte continuellement contre ses penchants homosexuels. Il cherche d’une part à les dissimuler aux autres, d’autre part à se les cacher à lui-même. Craignant le regard des autres, il feint de se sentir attiré comme eux par les jeunes filles de son école, la honte qui l’étreint est si grande qu’il veut y croire lui-même. Esclave des conventions, il s’oblige à aimer Sonoko, la sœur d’un de ses amis et fait naître un amour artificiel pour satisfaire son besoin de conformisme, mais ce jeu de dupes ne sera que vaines souffrances. Il comprend qu’il n’est pas « normal » en comparaison des autres qui gravitent autour de lui


L’omniprésence du masque

Avec toutes ces informations la signification du titre du livre devient tout de suite bien plus significative. Ce personnage porte un masque, s’invente un rôle pour cacher ses véritables pensées et ce qui le caractérise.

En premier lieu, le thème du masque, très fréquent dans les romans de Yukio Mishima, se lie avec la notion de théâtralité. A la manière de la Commedia dell’Arte, le masque camoufle la vérité.

Durant l’enfance de Mishima, le déguisement révélait les fantasmes du petit garçon en même temps qu’il accusait son farouche narcissisme. Il lui plaisait de se travestir en mirifique impératrice d’Égypte ou en éclatante magicienne nippone ; il aimait revêtir les divers accoutrements des personnages féminins du théâtre kabuki. À cela vient se greffer le fait que, retenu dès son plus jeune âge par son aïeule, Mishima garde la conviction de devoir, à contrecœur, tenir un rôle. La nécessité de porter un masque se fait alors impérieuse :

 

« Ce que les gens considéraient comme une attitude de ma part était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma vraie nature et c’était précisément ce que les gens considéraient comme mon moi véritable qui était un déguisement ».

 

De ces obscurs souvenirs, l’œil et la plume de Mishima garderont à jamais l’habitude de considérer l’étendue du monde comme une scène de spectacle, comme « le théâtre de la vie ».

Dans le théâtre kabuki, l’onnagata est, depuis les règles édictées au XVIIIe siècle, cet acteur qui interprète, en permanence, un rôle féminin. Pour Mishima, l’onnagata est un être mystérieux, un personnage hybride à la sensualité féminine mais au corps résolument masculin. « L’onnagata naît de cette union illégitime du rêve et de la réalité ». L’acteur est un mélange entre l’homme et la femme, la vérité et l’illusion ; c’est le parfait modèle du paradoxe vivant qui intrigue Mishima. Tout ceci, semble-t-il, est lié à la sexualité de Yukio Mishima.

Le masque est un moyen de simuler l’hétérosexualité. Dans la traduction de Confession d'un masque, les verbes tels que « sembler », « penser » et « croire » se multiplient lorsqu’il parle de ses sentiments pour les jeunes filles.

 

« Malgré cela, il m’arrivait de m’imaginer sérieusement que j’étais amoureux d’une jeune fille, puis la fatigue pernicieuse dont j’ai parlé commençait à m’engourdir l’esprit ; dès lors, je prenais un vif plaisir à me considérer comme un être gouverné par la raison et je satisfaisais mon désir vaniteux de faire figure d’adulte en assimilant mes émotions glacées et changeantes à celles d’un homme lassé et même rassasié par ses succès féminins. [...] ]’avais décidé que je pouvais aimer une jeune fille sans éprouver le moindre désir ».

 

Le masque que nous retrouvons dans le titre de l’œuvre, c’est une personnalité factice d’homosexuel normalisé intégré à la société japonaise qu’il rejette intérieurement.

Dans tout le roman, les sentiments qu’il croit éprouver pour les femmes restent toujours, et de façon systématique, intellectualisés alors que les pulsions qui le poussent vers les garçons sont innées, parfois sauvages et violentes, mais toujours sincères bien que camouflées et tenues secrètes par le tabou et la morale puritaine. Le roman doit se lire comme un combat entre l’esprit, l’amour intellectualisé avec Sonoko et le profond désir sexuel qu’il ressent pour les garçons. D’ailleurs, le vocable « intellectualisé » devient l’emblématique leitmotiv qui sangle la relation que Mishima partage avec Sonoko. La fonction du masque se dessine alors :

 

« il s’agit d’accomplir ses actions dans le mensonge et l’artifice : chacun dit que la vie est une scène de théâtre, mais la plupart des gens ne semblent pas obsédés par cette idée, du moins pas aussi tôt que je le fus. Dès la fin de mon enfance, j’étais fermement convaincu qu’il en était ainsi et que j’aurais un rôle à jouer sur cette scène, sans jamais révéler mon véritable moi. […] Par mesure de précaution, je dois ajouter que ce n’est pas au sujet habituel de la « connaissance de soi » que je fais ici allusion. C’est tout simplement une question de sexualité, du rôle qu’on joue pour tenter de dissimuler, souvent à soi-même, la véritable nature de ses désirs sensuels… »

 

Lorsque Mishima entre à l’université, il fait la connaissance de Kusano qui devient très vite son meilleur ami et qui lui présente sa jeune sœur Sonoko. Mishima décide de retracer les méandres de la relation qu’il entretient avec la jeune femme tout au long des cent dernières pages de Confession d'un masque. Bien que cet épisode ne soit aucunement autobiographique, il révèle néanmoins la lutte intérieure qui agite l’écrivain. Toute sa relation avec Sonoko n’est qu’une apparence de liaison amoureuse. Chaque anecdote ne représente qu’un simulacre d’attentions qu’un galant porte à sa bien-aimée. Chaque moment partagé semble une épreuve qui teste sa normalité. Il y a chez Mishima cette volonté de se mettre à l’épreuve qui se mêle à une formidable forme de cruauté et qui lui procure une immense satisfaction. Sonoko, Mishima le sait, est comme un bouclier, une armure qui cache sa véritable identité.

 

« À tort ou à raison, par des moyens bons ou mauvais, me dis-je, il faut absolument que tu l’aimes. Ce sentiment devenait, semblait-il, une obligation morale pour moi, enfouie encore plus profondément dans mon cœur que mon sentiment de culpabilité ».

 

La culpabilité, c’est celle de l’homosexualité contre laquelle il mène une redoutable lutte. Je me jurai de jouer fidèlement mon rôle, déclare-t-il quelque part dans le roman. D’ailleurs, leur séparation le plonge dans le plus sécurisant des réconforts : « Pendant toute la journée du lendemain, je me sentis le cœur léger à l’idée d’être déjà délivré de l’obligation d’aimer Sonoko ».

Car, finalement, Mishima constate que ses désirs sensuels brûlent ardemment pour les jeunes hommes ; il est curieux de connaître « les relations fonctionnelles entre les courbes du torse de l’éphèbe et le taux de son débit sanguin »… Le masque ne tombe pas dans cette première autobiographie. Cependant, la duperie cède sa place à la vérité qui clôt Confession d'un masque. Dans un élan désespéré, Mishima donne un baiser à sa fiancée : « Je posai mes lèvres sur les siennes. Une seconde s’écoula. Pas la moindre sensation de plaisir. Deux secondes. C’est exactement la même chose. Trois secondes… J’avais tout compris ». Cette dernière remarque, si brève, semble réduire à néant des années de mensonges. Mishima est homosexuel. Et, rappelons-le, le roman s’achève sur la description d’un splendide jeune délinquant… Le masque tout d’abord, participe de la tromperie et de la mascarade ; néanmoins, il autorise paradoxalement la confession. Voilà tout le paradoxe dévoilé par le titre Confession d’un masque. Si, dans un premier temps, le masque permet de se cacher à la société, il est, au final, ce moyen d’être plus honnête envers soi-même, ce moyen qui permet à l’auteur d’exprimer son intimité.



La puissance d’attraction des hommes vus comme œuvres artistiques

Comme nous l’avons vu précédemment, Mishima est attiré par les hommes de façon pulsionnelle. À l’origine de la perversion, les images que contemple Yukio Mishima dès sa petite enfance établissent les prodromes des désirs homosexuels et révèlent sa sexualité. Le plus ancien souvenir du petit Kimitake est jeune vidangeur qui excite sa curiosité. L’écrivain nous décrit cette rencontre au début de Confession d'un masque :

 

« Je ne sais si c’était ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une tante qui me tenait par la main. La saison n’est pas précise non plus. Le soleil de l’après-midi tombait faiblement sur les maisons le long de la pente. Conduit par la main de cette femme oubliée, je grimpais la pente pour rentrer à la maison. Quelqu’un descendait vers nous et la femme me tira brusquement la main. Nous nous écartâmes et restâmes à attendre au bord du chemin »...

 

D’emblée, par l’absence de précision temporelle et par l’anonymat de la femme, anonymat qui peut vraisemblablement signifier son indifférence à l’égard des femmes, Mishima nous plonge dans le mystère. Cette rencontre, comme plus tard la découverte du portrait de Saint Sébastien, est vécue comme une révélation. Elle passe par la jouissance de la vue et Mishima la dépeint à la manière de l’esthète qui regarde une toile pour la première fois :

 

« Sans aucun doute l’image de ce que je vis alors a pris une nouvelle signification chaque fois où elle a été examinée, ranimée, méditée. Car à l’intérieur du périmètre flou de la scène, seule la silhouette de ce quelqu’un qui descendait la pente se détache avec une netteté hors de proportion. Et non sans raison : cette image est la plus ancienne de celles qui n’ont cessé de me tourmenter et de m’effrayer pendant toute ma vie. »

 

Cette description pose les fondements de l’idée que Mishima se fait du corps humain en tant qu’œuvre d’art. Confession d'un masque propose au lecteur une véritable galerie de portraits dont les contours ont été dessinés par la main perverse du maître. En outre, dans ses romans, Mishima exploite l’imagerie populaire homosexuelle à travers ses héros en uniforme. L’aspect misérable du vidangeur intrigue Kimitake :

 

« C’était un jeune homme qui descendait vers nous avec de belles joues rouges et des yeux brillants, portant autour des cheveux un rouleau d’étoffe sale en guise de serre-tête. […] C’était un vidangeur, un collecteur d’excréments. Il était vêtu en ouvrier, chaussé de sandales à semelle de caoutchouc et à dessus de toile noire, les jambes serrées dans un pantalon de coton bleu foncé, du genre ajusté qu’on appelle "cuissard". J’observais le jeune homme avec une attention insolite de la part d’un enfant de quatre ans. »

 

Mishima confère à cet instant une dimension sacrée, solennelle :

 

« Bien que je ne m’en rendisse pas clairement compte à l’époque, il représentait à mes yeux la révélation d’un certain pouvoir, le premier appel que me lançait une certaine voix étrange et secrète »…

 

Mishima est encore bien trop jeune pour comprendre ce qu’il ressent, mais une pulsion inconnue dérègle tout son être :

 

« le pantalon collant dessinait avec précision la partie inférieure de son corps, qui se mouvait avec souplesse et semblait se diriger tout droit vers moi. Une adoration inexprimable pour ce pantalon était née en moi. Je ne comprenais pas pourquoi. »

Mishima fait montre d’une très grande sensibilité. Aussi cherche-t-il à accorder une signification à chacun des événements de sa vie.

Confession d'un masque se poursuit sur la description du costume du conducteur de tramway et du poinçonneur de ticket dont « les rangées de boutons dorés sur la tunique de leur uniforme bleu se confondaient dans [son] esprit avec l’odeur qui flottait dans les métros de l’époque ».

D’abord, Mishima est un enfant très fragile qui rejette son corps ainsi que l’image qu’il renvoie. Il concrétise par le physique des inconnus ses aspirations personnelles. Il projette alors ses désirs sur ces personnages publics et inconnus dont il aimerait partager la destinée. On comprend mieux ainsi pour quelle raison Mishima va pousser le culte de son propre corps sa vie durant.



La fascination pour les figures transgressives.

Durant son enfance, Yukio Mishima se lie d’amitié avec Omi, un jeune voyou dont tout le monde craint les terribles représailles. Peu à peu, ce dernier devient le secret amour de l’adolescent. Dans Confession d'un masque, Mishima admet qu’à ses yeux le bel Omi réunit à lui seul tous les critères qui forment son imaginaire érotique.

 

« À cause de lui, confie-t-il, je me mis à aimer la force, une impression de sang surabondant, l’ignorance, les gestes rudes, les propos inconsidérés et cette sauvage mélancolie propre à la chair. »

 

L’image idéale reste pour Mishima la volonté de mourir jeune. À l’occasion d’une après-midi sportive, il doit affronter son bien-aimé Omi au cours d’un jeu brutal dont le principe consiste à faire choir son adversaire d’une bascule à l’aide de ses mains. Pour l’occasion, le joli voyou avait revêtu à la perfection l’uniforme de l’établissement ainsi que de splendides gants d’un blanc immaculé. Mishima relate l’événement d’une façon idéalisée. Il emprunte le vocabulaire de la torture qui, comme de coutume chez le petit Kimitake, témoigne de la jouissance qu’il ressent. « Ces doigts me semblaient être les pointes aiguës d’un arme dangereuse prête à me transpercer », se rappelle-t-il.

 

« Presque au même moment, nous tombâmes tous les deux de la bascule. Quelqu’un m’aida à me relever. C’était Omi. Il me tira brusquement par le bras et, sans dire un mot, se mit à brosser la boue sur mon uniforme.[…] J’éprouvais un bonheur suprême à marcher appuyé sur son bras. »

 

De plus, l’uniforme, est une fois encore un élément déterminant qui permet l’adoration du jeune garçon pour son modèle. Au collège des Pairs, « l’uniforme prétentieux ressemblait à celui des officiers de la marine et ne pouvait guère avoir d’allure sur nos corps », se souvient Mishima. « Seul Omi emplissait le sien, donnant une impression de poids, de solidité et d’une sorte de sexualité. Je n’étais sûrement pas le seul à regarder avec des yeux envieux et tendres les muscles de ses épaules et de sa poitrine, cette forme de muscles qu’on peut deviner même sous un uniforme de serge bleue. » En outre, les héros virils de Mishima sont des hommes purs. Omi est un modèle de beauté quasi animale dans laquelle l’intellect n’a aucune part. C’est cette pureté adjointe à la beauté sauvage et naturelle qui permet à ces quelques personnages de devenir des victimes. Leurs uniformes ne sont que la représentation des fantasmes et de la révolte du petit Kimitake. Et leur mort atroce les place au rang de héros. Mishima idéalise ceux qui enfreignent les règles allant jusqu’à les jalouser farouchement. Le narrateur-enfant voudrait s’incarner en ces personnages de l’opposition volontaire. Il s’identifie à eux. Ces personnages démarquent leur réussite dans la prise de liberté alors même que Mishima échoue et demeure toujours prisonnier des conventions.

L’attraction dans Confession d'un masque passe par l’intermédiaire sensuel. Il mobilise ainsi tous les sens. La vue en premier lieu comme nous avons pu le voir antérieurement avec la contemplation des œuvres d’art (corps humains comme tableau). Ensuite vient l’odeur qui accompagne le désir. Les miasmes du métro, l’odeur dégagée par les excréments du vidangeur ainsi que les relents de la sueur des soldats ; toutes ces odeurs peu ragoûtantes semblent marquer Mishima et préludent au bonheur érotique. Elles lui évoquent la mort, la douleur et la sombre destinée des hommes et éveillent en lui « un violent désir sensuel ». Il est certain que Mishima a suivi le chemin de la mort depuis sa rencontre avec le vidangeur jusqu’aux heures vespérales de sa vie. Dès sa plus tendre enfance, l’écrivain a cherché à devenir un héros tragique semblable à ses personnages. Il semble que, finalement, Yukio Mishima ait personnifié la réussite la plus probante de la rencontre entre l’art et l’action dans son suicide programmé.


Emma, AS édition-librairie

 

 

 

MISHIMA sur LITTEXPRESS

 

 

Mishima Yukio Une matinée d'amour pur 

 

 

 

 

 

 

Article de Marie-Charlotte et de Soizic sur « La Lionne ».

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Lucille et de Lila sur Martyre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Marie sur Dojoji.

 

 

 


 

 

 

 

Bataille et Mishima, article de Marie-Fanny et Antoine.

 

 


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commentaires

AC 28/10/2014 15:44

Le masque était confession de la décadence d'un Japon abîmé, morcelé... Moment nécessaire pour retrouver le sublime et le solaire de la Tradition (cf. Le Soleil et l'Acier). L'union de l'art et de
l'action étant le bunburyôdô (文武両道) du guerrier...

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