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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 07:00

Mishima-Yukio-Une-matinee-d-amour-pur.gif

 

 

 

 

 

 

MISHIMA Yukio
 三島 由紀夫
« La Lionne »
Titre original : Shishi
獅子
dans Une matinée d’amour pur
朝の純愛
1965 pour l’édition japonaise
Traduit du japonais
par Ryôji Nakamura

et René de Ceccatty
Folio, 2005 pour l’édition française



 

 

 

 

 

 

 

Mishima-Yukio.jpgMishima Yukio, écrivain japonais, est né en 1925 à Tokyo sous son vrai nom, Hiraoka Kimitake. Élevé par sa grand-mère aux origines samouraï, séparé du reste de sa famille jusqu’à ses douze ans, c’est d’elle que lui vient sa passion pour la littérature et le théâtre kabuki. Il lit les classiques japonais et découvre la littérature européenne à travers Oscar Wilde, Rainer Maria Rilke et Raymond Radiguet. Mishima s’est mis très jeune à l’écriture et a été sollicité, alors âgé d’à peine 20 ans, pour écrire un feuilleton dans une célèbre revue littéraire. La Forêt tout en fleurs sera publié dès 1944. Très vite encouragé par Kawabata Yasunari, Mishima Yukio fut un auteur prolifique : romans, nouvelles, pièces de Nō et de kabuki, récits populaires. Il a obtenu une renommée internationale grâce à des titres comme Le Pavillon d’or ou la tétralogie La Mer de la fertilité. Fasciné depuis toujours par la mort et la souffrance, il prépara son suicide en tentant un coup d’État en faveur du Japon traditionnel dont l’échec lui permit, selon la tradition des samouraïs, de se faire seppuku (hara-kiri).



« La Lionne » est une nouvelle tirée du premier recueil de Mishima. Composé de sept nouvelles, Une matinée d’amour pur a été publié en 1965. La nouvelle étudiée a été écrite dès 1948.

 
 
Réécriture de Médée d’Euripide

La Lionne est une réécriture très fidèle de Médée d’Euripide (431 avant Jésus-Christ), transposée dans le Japon de la période qui suit la fin de la Seconde Guerre mondiale. La tragédie dEuripide raconte comment Médée, trahie par son mari, prépare sa vengeance. Prêt à se remarier avec la fille de Créon, roi de Corinthe, Jason répudie sa femme avec laquelle il a pourtant déjà eu deux fils. Médée, souhaitant voir celui qu’elle a aimé souffrir au plus haut point, empoisonne Créon et sa fille et poignarde elle-même ses enfants. Dans La Lionne, Médée devient Shigeko Kawasaki, Jason devient Hisao Kawasaki, Créon devient Keisuke Kikuchi et le couple n’a plus qu’un fils. L’histoire, bien que développée et sous forme de nouvelle, est presque identique à quelques détails près.

La nouvelle de Mishima est construite à la manière de la pièce de théâtre d’Euripide. Très courte et mettant en scène très peu de personnages, Médée ne met pas en scène plus de deux personnages à la fois (sans compter la figuration des enfants ou de la nourrice). Dans La Lionne, les personnages apparaissent également deux par deux dans chaque petite partie.

Chaque scène est reprise : une mise en situation par un dialogue entre la nourrice et l’intendant, une réflexion en monologue de l’héroïne, une rencontre avec le futur beau-père du mari, un dialogue cynique entre l’ancien couple, une rencontre entre l’héroïne et un ami qui promet de l’accueillir dans son pays, l’empoisonnement du beau-père et de sa fille, le meurtre de l’enfant et le dialogue final entre l’héroïne et son mari.

Les développements que Mishima apporte dans sa nouvelle permettent une vision plus approfondie de la personnalité des personnages, notamment celui de Shigeko dont on comprend mieux la psychologie. En effet, dès le début de la nouvelle, la nourrice et l’intendant nous apprennent les événements passés. Shigeko, Hisao et leur enfant sont au Japon depuis de temps car ils habitaient en Mandchourie (Chine) depuis que l’Empire japonais avait envahi cette région. Mais suite à la guerre sino-japonaise terminée avec la Seconde Guerre mondiale, les Kawasaki ont été rapatriés au Japon. Malheureusement, leur train s’est fait attaquer par des bandits qui ont masssacré la plupart des voyageurs sous les yeux des Kawasaki. Depuis ce jour, la « salive visqueuse [de Shigeko] avait la saveur du sang » et elle a promis de se venger en tuant quelqu’un. Comme dans la pièce d’Euripide, Shigeko a vécu un exil mais contrairement à Médée, elle est retournée dans son pays d’origine et c’est ce retour qui fut le plus difficile.



Dans la mythologie grecque, Médée a été obligée de trahir sa famille pour fuir avec Jason. Celui-ci ayant obtenu la Toison d’or à l’aide de Médée, son père fit pourchasser les Argonautes que Médée aida à nouveau en tuant son propre frère. Dans La Lionne, Shigeko n’a pas trahi son père mais a quand même eu besoin de faire tuer son frère en le dénonçant en tant que membre des services secrets contre l’armée soviétique car celui-ci n’acceptait pas le mariage de sa sœur avec Hisao qu’il menaçait de chasser une fois de retour au Japon.



La Lionne

Le titre La Lionne vient d’un dialogue entre Shigeko et Hisao qui, ayant compris les actes tragiques commis par sa femme, s’exclame : « Démon ! Tu n’es pas une femme. Tu as un visage de femme mais tu es une lionne. » Il avait déjà fait ce rapprochement avec « une lionne en cage » au cours de leur premier dialogue. On peut faire ici le lien entre le terme « démon » et Médée qui est une magicienne dans la mythologie grecque. Mishima a bien essayé, tout au long de la nouvelle, de donner à son personnage de Shigeko toute la personnalité de Médée dans son ambiguïté de sorcière prête utiliser ses pouvoirs pour tuer.



Un dénouement ambivalent

À la fin de La Lionne, on se pose beaucoup de questions car les dernières paroles entre Shigeko et Hisao sont obscures. Lorsque Hisao découvre que son fils est mort, il supplie Shigeko de le tuer et elle lui répond : « Je t’ai fait souffrir. Ainsi j’ai atteint mon but. Tu n’as plus qu’à mourir. » Il serait logique alors d’imaginer que Shigeko le tue à son tour. Mais Hisao réplique à nouveau : « Shigeko, tu ne t’es donc jamais aperçue que tu étais la seule personne que j’ai aimée du fond du cœur ? » Cela semble très hypocrite vu les actes de ce mari infidèle mais Shigeko ne s’énerve pas pour autant, elle « sourit » et répond d’une « voix solaire » : « Si, je le savais, moi aussi. Pas une fois, je n’en ai douté. » Cela constitue la dernière phrase de la nouvelle. Shigeko semble donc croire Hisao alors qu’elle a tout fait pour le voir souffrir de son infidélité. Avec ce que l’on sait du personnage, on pourrait alors imaginer que l’infidélité d’Hisao n’était qu’un prétexte pour assouvir son désir de vengeance par la mort qu’elle avait annoncée après l’attaque du train lors de son rapatriement au Japon.

Un autre point d’ambiguïté subsiste sur le devenir de Shigeko. Si celle-ci avait prévu de fuir aux États-Unis, aidée par son ami le commandant Aigeus, elle promet pourtant à son fils de se suicider une fois qu’elle aura vu Hisao souffrir : « Meurs. Je mourrai après toi. […] Maman n’a jamais manqué à sa promesse… » On ne sait finalement pas quelle décision a prise Shigeko même s’il semblerait évident de voir l’héroïne se suicider dans une nouvelle reprenant une pièce de théâtre tragique. Pourtant, cette ambiguïté existe aussi dans la pièce d’Euripide. En effet, Médée a prévu de s’enfuir dans le pays d’Égée et on la voit s’envoler sur un char tiré par des dragons ailés après son dernier dialogue avec Jason. On peut donc imaginer que la magicienne en a le pouvoir et part bien au pays d’Égée. Mais on peut aussi comprendre cet envol fantastique comme une métaphore de la mort. Le doute reste entier pour les deux histoires tragiques.



L’auteur et son œuvre

Fascination pour la douleur et la mort

Lorsque l’on s’intéresse à la biographie de Yukio Mishima, il est aisé de comprendre pourquoi l’auteur a voulu réécrire la Médée d’Euripide alors qu’il s’intéressait à des auteurs européens plus contemporains. En effet, Mishima a toujours été fasciné par la souffrance et la mort, thèmes principaux dans la pièce d’Euripide. Cette fascination pourrait lui venir de sa grand-mère qui était en proie à de grandes souffrances physiques. Dans La Lionne, Mishima aurait même fait référence à sa grand-mère Natsu en nommant le personnage de la nourrice Katsu. D’autre part, Yukio Mishima a lu Raymond Radiguet, jeune auteur tourmenté, et il s’est lié d’amitié avec Kawabata, lui aussi obsédé par la mort. L’intérêt de Mishima pour la tragédie est donc une évidence. Il mettra même tout en œuvre pour faire de sa mort une fin digne des tragédies grecques, tout en la liant aux traditions japonaises, en se faisant seppuku.



Une écriture à cheval entre Occident et Japon

Yukio Mishima est connu pour son œuvre en partie très occidentalisée, en partie très tournée vers le Japon traditionnel. Dans ses premiers écrits, il a pris les écrivains européens pour modèles puis il s’est beaucoup plus retourné vers l’écriture classique japonaise. La Lionne étant l’un de ses premiers écrits, sa réécriture de Médée est donc très fidèle, écrite d’une manière traditionnelle que nous avons l’habitude de lire. Mais déjà dans cette œuvre, Mishima ne manque pas d’évoquer les traditions du Japon : la cérémonie du thé (avec le commandant Aigeus), les règles précises de politesse (comme ne pas entrer dans le jardin d’une maison lorsqu’on n’y a pas été invité, à moins d’être un membre de la famille), les statuts sociaux très différenciés (comme les enfants défavorisés qui passent devant la maison), l’écriture au moyen d’un bâton d’encre chinoise ou encore le principe de l’honneur (comme la lettre d’excuse de Shigeko à Keisuke).



Finalement, cette nouvelle m’a paru être une façon très abordable d’approcher la littérature et la culture japonaises grâce à une écriture occidentalisée qui nous est familière mais garde cependant un aspect très poétique propre au Japon, celui de s’exprimer de manière imagée. C’est aussi une nouvelle très riche culturellement puisque cela permet d’aborder la mythologie grecque et la littérature antique grâce à la reprise de Médée d’Euripide.


Soizic, 2e année Éd.-Lib.

Mishima Yukio Une matinée d'amour pur

 

 

 

 

 

Article de Marie-Charlotte sur « La Lionne ».


 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Lucille et de Lila sur Martyre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Marie sur Dojoji.

 

 


 

 

 

 

Bataille et Mishima, article de Marie-Fanny et Antoine.

 

 


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Published by Soizic - dans Nouvelle
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