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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 07:00

Mo Yan Le Pays de l'alcool

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mo Yan
Le pays de l'alcool
Titre original : Jiuguo
Traduit du chinois
par Noël et Liliane Dutrait
éd. du Seuil, 2000.

coll. Points, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de Mo Yan et de son œuvre, Le pays de l'alcool.

Né en 1956, Mo Yan, de son vrai nom Guan Moye, est un écrivain chinois « moderne » devenu incontournable. Le choix de son pseudonyme qui signifie « ne pas parler » résonne selon l'auteur comme « un avertissement ». En effet, durant la Révolution culturelle, la parole peut suffire à vous faire condamner. Mo  Yan est un auteur complexe, qui développe une réflexion sur son art. Pour lui, le roman

« est un mode d'expression capital. Il est comme un canal qui sert de déversoir à [ses] sentiments intimes, [ses] amours et [ses] haines. Grâce à lui, [il] gagne un certain confort »1.

Les œuvres de Mo Yan sont plutôt rejetées par la critique chinoise qui voit en lui un auteur dénonciateur d'une société victime de la corruption, du mensonge, de la surconsommation ainsi que de traditions parfois archaïques (cf: Beaux seins, belles fesses). En Chine, peu d'éditeurs osent publier Mo Yan. La tradition éditoriale chinoise veut qu'un auteur publie en premier lieu dans une revue et en second lieu chez un éditeur. Écrit en 1989, Le pays de l'alcool choque. Son roman est refusé par toutes les revues chinoises ; Mo Yan dut abandonner son projet de publication. Puis, au cours de l' année 1993, les Éditions d'art et de littérature de Hunan acceptèrent de tirer son ouvrage à neuf mille exemplaires. Étrange production dans la bibliographie de Mo Yan, le Pays de l'alcool est le roman dont il est le plus satisfait à l’exception « du dernier chapitre »1.

En mauvaise santé, Mo Yan commence à écrire Le Pays de l'alcool en juillet 1989. CHINE, 1989 : les manifestations de Tian'anmen qui débutent le 15 avril de cette année, l’aggravation de la  crise sociale et politique, la corruption  des cadres... La  Chine est en débâcle. Mo Yan est un homme en colère face à cette corruption qu'il dénonce comme « totale : du haut en bas de l'échelle sociale. [...] », comme un « état psychologique généralisé où chacun tente de se procurer de l'argent par des procédés irréguliers »1. Il exorcise sa colère dans le Pays de l'alcool par le biais de la métaphore cannibale.

Fervent lecteur de Kafka, Faulkner et Gabriel Garcia Marquez, Mo Yan est un auteur qui se qualifie d'indépendant. Qualifié de moderniste, d'écrivain d'avant-garde, Mo Yan pense qu'être un vrai écrivain signifie se détacher de toutes ses écoles. Mo Yan cherche à se dégager de ses influences. En effet, par rapport à Gabriel Garcia Marquez, maître du réalisme magique, il affirme que

 

« de nombreuses histoires de la tradition orale de [son] pays étaient tout aussi pittoresques que les siennes – et peut-être encore plus merveilleuses. |Il] aurai[t] pris la même voie dans l'écriture, même  [s’il] n'avai[t] pas lu Marquez »2.

 

Mo Yan crée son propre style qu’il appelle « le réalisme cruel » où l'onirisme se mêle au dégoût, à la violence organique.



Un roman aux intrigues arborescentes

Le pays de l'alcool est un roman composite, à la structure originale. Il présente un récit fictif dont le héros est l'inspecteur Ding Gou'er, un échange de lettres entre Mo Yan et Li Yidou, un disciple qui fait parvenir à l'auteur huit nouvelles et le dernier chapitre. Cette structure perd le lecteur entre quatre registres différents : le réel, le semi-réel, le fictif et le semi-fictif.

Le pays de l'alcool commence par l'arrivée en camion de Ding Gou'er à la mine de charbon de Luoshan, située à Jiuguo qui signifie « pays de l'alcool ». La première scène du chapitre installe une atmosphère étouffante, où une « odeur de graisse, un peu écoeurante » (p.11) se fait sentir. Ding Gou'er, célèbre inspecteur divorcé et opulent, se rend à Jiuguo suite à la réception d'une lettre anonyme au parquet suprême dénonçant un drame terrible dans la ville de Jiuguo : la consommation de petits bébés par les hauts cadres chinois lors de banquets.

Dès ce premier chapitre se mêlent l'oppression, l'érotisme incarné par le chauffeur du camion, une femme brutale et sensuelle, le mensonge , l'alcool, la tentation et le mystère. Le chapitre termine par une parole de la conductrice : « Hé, l'espion, tu sais pourquoi la route qui mène à la mine est en si mauvais état ? »  (p.15). Cette route conduit du réel à l'imaginaire de la ville de Jiuguo où l'enquête commence.

Le principal suspect de son affaire est Jin Gangzuan, le directeur adjoint du département de la propagande. Seulement, un problème  de taille se présente à l'inspecteur. Pour que les habitants et les cadres lui permettent de rencontrer Jin Gangzuan, il doit boire de l'alcool selon leur tradition. Jiuguo, le pays de l'alcool, est une ville reconnue pour la recherche scientifique sur les vins et les spiritueux. A partir de ce moment, Ding Gou'er ne dessoulera plus. Il se prépare à vivre un périple loufoque avec des rencontres inquiétantes comme un nain directeur d'un maison close, un monstre recouvert d'écailles,un vétéran dormant dans un cimetière, avec des situations comme les scènes d'amour avec la conductrice, l'errance solitaire dans la rue au décor expressionniste... À travers imaginaire et de hallucinations, nous voyons au fil du roman, l'inspecteur courir à sa perte. Le lecteur est perdu entre le flot de métaphores, de poésie et une scatologie parfois écœurante.



 Quelques pistes d'analyse

Le roman dans le roman : une volonté de dérouter le lecteur ?

La partie épistolaire du roman, en italique, semble guider le lecteur vers une certaine réalité. Mo Yan et Li Yidou décrivent leur conception de la littérature dans les commentaires sur les nouvelles de Li Yidou, habitant de Jiuguo qui écrit sur sa ville. Mais dans certaines de ces nouvelles, li Yidou intègre des éléments appartenant normalement à la fiction. Par exemple, dans la nouvelle « Alcool », le personnage principal est Jin Gangzuan. Les nouvelles reprennent certaines thématiques de la fiction : l'alcoolisme, le sexe, les enfants-esclaves perçus comme produits de consommation...

Le dernier chapitre est à nouveau au cœur d'un jeu de miroir entre fiction et réalité car Mo Yan intègre son personnage dans l'histoire fictive ( typographiquement en caractères gras) pour réussir là où l'inspecteur a échoué. La ténuité de la limite entre la fiction et la réalité laisse le choix au lecteur de décider ce qui est fictif ou réel.

Nous pouvons expliquer cette ténuité permanente dans le roman par la conception du roman énoncée par Mo Yan. Selon lui le roman est par essence autobiographique car « on y trouve de nombreux faits réels mais aussi beaucoup d'éléments qui viennent de l'inconscient. Ce qui revient à poser la question : est-ce le roman qui me décrit ou moi qui écris le roman ? »3.



Sexe, complot politique et bébés braisés.

Le thème du cannibalisme est ici percutant. Par un procédé subtil, Mo Yan en fait une métaphore de la société chinoise, une société goulue qui mange ses propres hommes par la manipulation et l'oppression. Les hauts cadres du roman qui « dévorent à grandes bouchées  la cervelle du bébé braisé en sauce rouge » sont métaphoriquement les hauts dirigeants de la société chinoise qui « dévorent » la jeunesse, l'espoir. Ding Gou'er peut faire figure de résistant, luttant contre le pouvoir, mais qui finit noyé dans des latrines : serait-ce un message pessimiste de Mo Yan ? Toute lutte contre le pouvoir en place en Chine serait-elle vaine ?

Mo Yan se joue de nous, des frontières entre le réel et le fictif. Mais au fond, le lecteur n'es-il pas lui-même une métaphore du ressenti des Chinois à ce moment-là de l'histoire ? Perdu, manipulé par une société de propagande et de mensonge. Le lecteur est « corrompu » par l'auteur qui se joue de notre esprit comme la société chinoise corrompue par une vision capitaliste et malhonnête de la vie.



Les métaphores et le cynisme au service du réalisme cruel.

Le réalisme « cruel » de Mo Yan est tangible. L'ironie et le cynisme sont omniprésents dans le roman. Subtilement, il s'autocritique par le biais de Li Yidou qui souhaite publier ses nouvelles, Mo yan  lui objecte que son récit ressemble à des « tripes d'âne », allusion aux mauvaises critiques de ses romans. Mo Yan ironise même sur sa propre personne dans le dernier chapitre,  se décrivant ainsi : « obèse, cheveu rare, petits yeux et bouche de travers ».

Le pays de l'alcool est un roman onirique où Mo Yan fait appel aux croyances magiques de son pays. Le voleur recouvert d'écailles peut évoquer le Qilin, une bête mythique recouverte d'écailles qui symbolise le haut dignitaire ; serait-ce un hasard si Mo Yan associe l'idée de vol à celle de supériorité ? Quand Ding Gou'er a trop bu, sa conscience fuit son corps en s'envolant sous la forme d'un papillon, symbole de l'amour et du bonheur conjugal. Serait-ce une manière de dénoncer l'alcoolisme en Chine ? Ce roman est parsemé de symboles forts qui semblent au service de la satire.



Conclusion

Le Pays de l'alcool est donc une dénonciation sociale et politique de la Chine sous une forme romanesque complexe. L'écriture de Mo Yan est tout en contrastes. Les chimères, les monstres, les démons et l'onirisme de certaines scènes s'opposent au dégoût et à l'écœurement provoqués par un réel organique, scatologique. Isabelle Rabut , critique littéraire, voit dans ce contraste parfois agressif un épuisement de la littérature sensible au profit de la littérature « de la nausée », une disparition de l'émotion, la décomposition de la littérature.

J'aime la littérature chinoise pour cette recherche « moderniste » de la forme que j'avais déjà connue  avec Qiu Xiaolong. Ce roman est riche de sens et d'interprétations possibles. Il s'agit d'une lecture complexe, longue parfois périlleuse (scatologie parfois répulsive) qui donne à réfléchir sur l'état social et politique de la Chine.
 

Clara P., 2e année Bib.-Méd.

 

1 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/perch_1021-9013_2000_num_58_1_2489 : les  citations viennent de l'interview de Mo Yan par son traducteur français, Noël Dutrait.
2 Écrire au présent : débats littéraires franco-chinois, Annie Curien.
3 extrait de l'interview de Mo Yan par Noël Dutrait.

 

 

 

MO Yan sur LITTEXPRESS

 

mo yan les treize pas-copie-1

 

 

 

 

Article d'Anaïs et de Manon sur Les Treize Pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

beaux-seins-belles-fesses.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Article de Sophie sur Beaux seins, belles fesses

 

 

 

 

 

 

 

 


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