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27 avril 2010 2 27 /04 /avril /2010 07:00

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MO Yan

Les Treize pas

Titre original : Shi San Pu
Traduit du chinois par Sylvie Gentil
éd. du Seuil, coll. Points, 1995,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de l’auteur

 

Mo Yan est le pseudonyme de l’auteur Guan Moye. Il signifie en chinois « ne pas parler ».


Né en 1956 dans une famille pauvre de paysans dans la province du Shandong, à Gaomi, Mo Yan sera renvoyé de l’école primaire en 1966 pendant la Révolution Culturelle1, car il est jugé comme « mauvais élément ». Dès lors, il gardera les animaux  et travaillera aux champs.


De cette jeunesse, il conservera des anecdotes et des histoires autour de la vie pénible que mène sa famille, et qui l’inspireront plus tard, pour ses romans. Il intègre à vingt ans l’Armée populaire de Libération, où il sera chargé de la propagande (1976-1986). En 1984, il poursuit ses études à l’Institut des Arts de l’Armée de libération. Il commence à écrire en 1981. Il entre à l’université de Pékin dont il sort diplômé en 1991. Radis de cristal (1981) est son premier roman.


Mo Yan compte à ce jour parmi les plus connus des écrivains chinois dans son pays et à l’étranger.


Traduite en plusieurs langues, son œuvre littéraire, très riche — il a publié près de 80 romans, essais et nouvelles —, ne se départit pas d’une vision pleine d’humour et de lucidité sur la société  chinoise contemporaine.


Parmi ses romans traduits en français et publiés essentiellement aux éditions du Seuil :


Le Pays de l’alcool (2000)
Beaux seins belles fesses (2004), a obtenu en 1996 en Chine, le prix littéraire de la revue Dajia. Certains passages ont été coupés pour cause de censure.

 

 

À propos de l’intrigue

 
Cadre : la Chine dans les années 80.


Le récit débute avec la mort supposée d’un éminent professeur de physique Fang Fugui du lycée n°8 qui donnait un cours à ses élèves sur le principe de la bombe atomique.


Son corps est amené au Joli Monde, le funérarium, où Li Yuchan exerce ses talents d’esthéticienne en pratiquant la thanatopraxie (la toilette et le maquillage mortuaire).


Elle récupère des morceaux de ses patients qu'elle échange avec le patron de la fauverie contre de la viande de porc. Le professeur de physique, qui n’est pas mort, se cache aux yeux de sa famille et du Parti qui gouverne la ville, car sa résurrection empêcherait le Parti
« d’apitoyer l’opinion et d’améliorer l’existence des enseignants encore en vie » (p. 149). Seule solution : prendre l’apparence et la place de quelqu’un d’autre, celle de son collègue Zhang Hongqiu au lycée n° 8 par exemple. Celui-ci rêve d’une vie meilleure et, grand consommateur de cigarettes, il aimerait monter sa petite entreprise. La femme de Zhang, n’est autre que l’implacable et vorace esthéticienne, qui décide de venir en aide à Fang en remodelant son visage à l’image de celui de son mari, pendant que ce dernier abandonne les cours au lycée pour tenter de faire fortune dans le tabac.


Fang Fugui est donc condamné à vivre avec ce nouveau visage et à se glisser dans la vie de son collègue Zhang. La femme de Fang, Du Xiaoying, est agrégée de russe et travaille à la conserverie de lapins dépendant du lycée n° 8. En pleine ascension sociale et professionnelle — objet des éloges du Parti de la ville —, elle se retrouve promue. Sensible et fragile, elle connaîtra une bien triste fin…




Petite analyse et intérêt du roman

 

D’emblée, ce scénario improbable s'inscrit dans une trame narrative aussi riche qu’imprévisible, et on se demande bien comment les protagonistes vont « s’en sortir », empêtrés comme ils le sont, dans ce casse-tête chinois !


Découpé en treize parties, l’histoire est celle d’une société chinoise narrée à travers le destin rocambolesque de deux familles qui se côtoient. Aussi étrange qu’étonnante, la narration s’enveloppe d’un humour souvent cruel et d’érotisme brut. On peut dégager certaines caractéristiques du style littéraire de ce roman. Décadent, baroque, tragique ? Certainement les trois à la fois…et même plus. Il m’a semblé en effet difficile d’apposer un quelconque qualificatif sur ce récit en ébullition.


Une pièce de théâtre en pleine construction

 

On pourrait établir un lien avec une pièce de théâtre, à tiroirs multiples qui se construirait progressivement sous nos yeux.Tout d’abord, la place occupée par le procédé des histoires imbriquées.

 

Il y a plusieurs sortes d’histoires : les rêves et les souvenirs des personnages, les histoires familiales du passé, les proverbes, des historiettes (la tragique aventure d’une guenon que le gardien de la fauverie raconte à Li Yuchan p. 150), des extraits de journaux, des annexes fictives, et le roman lui-même. Du Xiaoying se remémore deux histoires à propos de deuil, qu’elle a entendues dans sa campagne du Nord (p. 202-203). Les rêves des personnages racontés (mini-récits) « rêve du professeur de physique », « rêve de l’esthéticienne », p. 308 à 320. Le lecteur saisit mieux à ce moment de l’intrigue, les émotions ressenties par les deux protagonistes.

 

Un extrait du quotidien de la ville, inventé par l’auteur, est inclus à propos d’un tigre du zoo, retrouvé par les autorités, tué et dépecé, p. 294 à 306.

 

On remarque que les personnages surtout Li Yuchan, s’expriment souvent en citant des proverbes populaires chinois. Ce roman dans sa globalité, pourrait être perçu comme une gigantesque fable non sans fantaisie, avec le moineau qui fait treize pas significatifs p. 409, d’où le titre.

Une intrigue en arborescence

 

Ce jeu du roman en construction, Mo Yan l’assume totalement et habilement. Il semble s’en amuser pour mieux entraîner le lecteur au risque de le perdre, et, quand celui-ci cherche et pousse l’analyse, il ne peut tirer un seul fil sans en tirer d’autres.


Comme des arborescences, l’exemple des dix annexes « fictives » possibles dès le début de la cinquième partie peut être vu comme un groupement de « sorties » multiples à l’histoire ; ce ne sont pas des fins possibles (l’auteur a encore des choses à dire), mais uniquement des sorties qui conduiraient à d’autres intrigues donc à d’autres dénouements, à l’infini.


Ces récits dans le récit, ou mises en abyme, sont pris en charge par les personnages qui assurent tour à tour le rôle du narrateur. Aux pages 269-270, nous avons un net aperçu de ce que peut être un narrateur aux yeux de Mo Yan :
«il est l’incarnation de Dieu ». Omniscient, il est imperturbable et le témoin de toujours, un ange peut- être ? En tout cas, un être bienveillant au chevet des personnages, et qui écoute tous leurs soucis.

Tragi-comique et absurdité

 
Absurdité et comique des situations même, maquillage de la fausse mort de Fang au sens propre comme au figuré.


Les passages dialogués mettent souvent en opposition les maris à leurs femmes qui, soit comme Li Yuchan prennent le pouvoir sur le couple, soit sont affectées et pleurent facilement comme Du Xiaoying.


Fang Fugui, ayant pris le visage de son collègue Zhang, réalise d’un coup la
« tragédie des héros » (p. 197) dont il est la victime, obligé d’assumer un rôle social qui ne lui convient pas.


Et, à la page 117, paragraphe sur les « héros », en l’occurrence les héros du travail dont a besoin l’humanité, et qui nourrissent l’imaginaire des masses populaires.

Le sexe, la mort et la viande

Très imagé en Asie, le sexe est un ingrédient essentiel dans ce roman : rarement source de plaisir partagé, il remplit une fonction d’exutoire, particulièrement pour les deux épouses des professeurs, qui apparaissent comme des femmes éternellement frustrées, nerveuses, en proie à des fantasmes tristement délurés. Image récurrente de la belle Chinoise à la fleur de grenadier fichée dans ses cheveux noirs, débordante de sensualité, de charme et de mystère : c’est à demi-nue qu’une Li Yuchan adolescente séduira le vice-maire de la ville, Wang. Ce souvenir érotique la hantera toute sa vie durant. En Chine, les tabous ont reculé concernant la sexualité, ce qui explique peut-être des passages « crus » mais sans jamais tomber dans la vulgarité ; l’érotisme est souvent violent dans les manières de cette esthéticienne envers les hommes qu’elle convoite.
Tout le sel du roman se cache peut être sous cette thématique, mais rien n’est moins sûr.


La bonne vieille dualité Éros/Thanatos prend racine, acoquinée à un humour noir et cynique particulièrement corrosif, à chaque partie du récit, et cimente les situations foisonnantes imbriquées les unes dans les autres : rêves érotiques et fantasmes des personnages, besoins obsessionnels,  souvenirs d’étudiant(e)s. Un parfum de mort enveloppe cette histoire, (les cheveux et le corps de l’esthéticienne sentent le cadavre, d’ailleurs). On devine une fascination pour la mort de la part de Li Yuchan ; elle prend plaisir à découper les corps. A la conserverie de lapins, le traitement qui leur est réservé est minutieusement décrit par l’auteur.


Y a -t-il une situation paroxystique en cela ? Pas vraiment, mais le lecteur pourrait se rappeler longtemps la petite moustache  verte et le corps couvert de poils dorés de l’impitoyable Li Yuchan qui provoque de drôles d’idées dans la tête des hommes.

Contrôle du Parti et complot


Le Parti et l’organisation exercent un contrôle permanent sur le quotidien des Chinois : aucun événement ne doit ternir l’image de la ville et déshonorer la communauté des travailleurs. C’est ainsi qu’ils exploitent la mort présumée de Fang Fugui pour les raisons évoquées à la page 149 entre autres. Tous
(le proviseur du lycée, les dirigeants du comité municipal, les secrétaires et présidents des syndicats, etc) sont complices du secret, qu’ils connaissent et dissimulent : Fang, ce professeur vieillissant, est bel et bien vivant !


La thématique de la politique est donc omniprésente ; Mo Yan pose un regard critique et lucide sur le Parti Communiste Chinois dont il est par ailleurs membre. Li Yuchan et son mari ont d’ailleurs lu
« Au service du Peuple, splendide texte du Président Mao » (p. 116).


La soumission
des personnages
au Parti est soulignée à la page 213, dans le passage où Du Xiaoying reçoit les honneurs et les condoléances du Parti après la « fausse mort » de son époux : « Elle aurait juste voulu pleurer. Non pas de la douleur d’avoir perdu son homme, mais de tout son être elle pouvait ressentir l’affabilité du Parti et de l’organisation. Si, en cet instant, en leur nom, il leur avait demandé de s’arracher les yeux pour le bien du peuple, elle n’aurait pas eu la moindre hésitation. »


Le Parti ne se contente pas d’annihiler les émotions des personnages en paralysant leurs propres volontés,  il les terrifie en les poussant au bout d’eux-mêmes, et les asservit subrepticement dans le seul but de se faire valoir et de rafler les récompenses.

Réalisme magique et moineau en cage

Dès l’incipit, il est question d’une créature — dont on ne sait si c’est un humain, ou un moineau véritable — enfermée dans une cage, douée de parole et qui mange de la craie, détail curieux !


Elle conte l’histoire des personnages depuis sa cage, c’est un être enchanté que tous respectent.  Pourrait-on y voir une sorte de personnification de la sagesse qui apporterait un cadre au roman ? Car c’est par cette créature que débute  le récit, et c’est également avec elle que tout se termine, introduisant ainsi une résonance parallèle à l’histoire. Nous pourrions même faire une espèce d’analogie avec  les trois coups frappés au théâtre qui annoncent  le début d’une représentation. Sauf qu’ici, ce ne sont pas des coups qui ouvrent le roman, mais treize pas qui le referment… (présage dramatique !)

 

Les protagonistes sont plongés jusqu’au cou dans cette réalité mouvante — à laquelle ils aimeraient bien échapper — empreinte de poésie, et il leur arrive par exemple de croiser la « beauté fragile ». On ne sait pas trop si c’est l’aïeule de Li Yuchan, une allégorie ou une divinité. Le texte ne l’explicite pas clairement et Mo Yan nous laisse le choix d’interprétation.

 

Dans le monde de Mo Yan, même les peupliers blancs pleurent et ils sont pris au sérieux par les personnages (p. 215 : « Alors, comme ça, même les peupliers en ont pleuré ? »).

 

 

Conclusion

Épique mais jamais grandiloquent, fouillis mais toujours organisé, mystérieux, aux multiples entrées et sorties, ce roman-feu d’artifice, est à savourer d’une traite. Le retour à la surface sera sans doute peu aisé, mais quel bonheur de s’être laissé un peu aller !

Citations choisies concernant le roman en évolution


p. 92 :
« Le fil interminable des souvenirs de Fang Fugui pourrait, comme dans certains films, continuer tout au long de ce chapitre de refaire surface. »


p.228 : « une troisième histoire vient alors s’ajouter à notre grand roman toujours en évolution. »

 

Anaïs, 2e année Bib.-Méd.--Pat.

 

Notes

 

1 Lancée par Mao Zedong dès 1966, la Révolution Culturelle prolétarienne engage des poursuites contre les membres influents du Parti Communiste Chinois (PCC), les intellectuels et la hiérarchie du système bureaucratique communiste. Mao s’appuiera sur les jeuneC chinois et les enrôlera comme « gardes rouges » à la poursuite des résistants. Elle prendra fin en 1968.

 

Webographie
larousse.fr/encyclopedie/
wikipédia.org
Pour en savoir plus sur Mo Yan, interview de l’auteur sur
http://www.lexpress.fr/culture/livre/mo-yan-truculent-et-engage_808931.html
Dans cette interview, on retrouve les influences littéraires du grand écrivain : Marquez, Grass, Rabelais…

 

 

MO Yan sur LITTEXPRESS

 

 

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Article de Sophie sur Beaux seins, belles fesses

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