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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 07:00

 Jeudi 11 Octobre 2012. Le jury du prix Nobel de littérature annonce le nom du lauréat : Mo Yan. L’écrivain chinois, auteur notamment de Le pays de l’alcool et de Beaux seins, belles fesses, succède aux grands noms que sont Faulkner, Camus, Beckett ou plus récemment Vargas Llosa. Les bookmakers qui le donnaient favori ne se sont donc pas trompés. Et pourtant, le choix du jury étonne, et parfois indigne.

 

Tout d’abord parce que Mo Yan faisait face à une rude concurrence : Philippe Roth d’un côté, Murakami Haruki de l’autre. Mais l’Américain et le Japonais appartiennent à cette catégorie que l’institution du Nobel rechigne à récompenser. Celle des auteurs plébiscités par une large part de la presse, mais surtout par une grande partie du public. Le fait qu’ils n’aient toujours pas été récompensés malgré plusieurs apparitions sur la liste n’est donc pas si étonnant. Le comité est souvent pointé du doigt pour sa propension à mettre à l’honneur des romanciers ou poètes méconnus du grand public, et Mo Yan ne fait pas exception. Combien avaient déjà entendu parler de lui avant l’attribution du prix et combien avaient lu l’un de ses livres ?
 
Il faut aussi se souvenir que les oublis sont légion dans l’histoire du Nobel et les raisons en sont variées. James Joyce et Robert Musil par exemple ont tous deux été purement et simplement oubliés. Mais la règle instaurée en 1974 empêchant toute récompense posthume complique sensiblement la chose. Ainsi Marcel Proust et Frederico Garcia Lorca ont été oubliés en raison de leur décès précoce, tandis que Franz Kafka et Fernando Pessoa ont vu l’essentiel de leur œuvre être publiée après leur mort, ce qui a empêché toute reconnaissance de leur vivant. La non-attribution du prix à certains grands auteurs a également été motivée, semble-t-il, par des raisons politiques. Louis-Ferdinand Céline et Ezra Pound par exemple, respectivement pour leurs prises de position antisémites et pro-fascistes. Jorge Luis Borges, pour sa part, aurait été écarté en raison de ses relations avec les dictatures argentine et chilienne.

 

Le fait que Roth et Murakami aient été oubliés au profit de l’écrivain chinois n’est donc pas si choquant lorsqu’on regarde l’histoire du Nobel de plus près. Ce qui a indigné beaucoup de gens en revanche, parmi lesquels des auteurs, chinois ou pas, c’est l’attribution du Nobel au « personnage » Mo Yan, deux ans après celle du prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo, toujours en prison à ce jour. Car l’image que l’écrivain donne de lui-même est loin de celle d’un pamphlétaire politique ou d’un dissident bruyant, ce qui énerve quelques-uns de ses contemporains. Ma Jian, écrivain chinois, lui a notamment reproché son manque de solidarité vis-à-vis des auteurs dans le collimateur du régime. L’artiste Ai Weiwei a, lui, déclaré que « Mo Yan poursuit très clairement la ligne du parti et ne montre aucun respect pour la liberté des artistes ». Dans un entretien avec un journal suédois, la lauréate 2009 du Nobel de littérature, Herta Müller, va plus loin en disant : « Donner ce prix à un pareil écrivain, c’est une insulte à l’humanité et à la littérature. C’est une honte que le comité ait fait ce choix, qui ne rend pas honneur à la littérature. »

 

Certes, Mo Yan est membre du Parti, ce que beaucoup voient comme une forme de collusion avec le pouvoir en place. Mais il n’a pourtant envoyé personne en camp de travail. Non. Il se tient à l’écart des controverses politiques, et c’est exactement ce qu’on lui reproche. De ne pas se mettre davantage au service de la pensée contestataire, de ne pas taper plus fort sur l’appareil politique chinois. Car comme beaucoup le soulignent, l’institution suédoise notamment, plusieurs de ses écrits peuvent être jugés subversifs en raison de la critique de la société chinoise qu’ils proposent. Que ce soit dans La dure loi du karma, Le pays de l’alcool ou dans Beaux seins, belles fesses, interdit en 1996 par les autorités, puis redevenu disponible après relâchement de la censure. La critique est bien là, présente, mais elle se fait discrète et intelligente. Mo Yan avance sur la pointe des pieds.  Tout se fait dans l’ironie et le détachement vis-à-vis des événements. Les sujets sensibles sont dissimulés sous le conte (La dure loi du karma) ou sous le projet romanesque d’un personnage (Le pays de l’alcool). Et cette manière de faire lui a sûrement permis d’éviter beaucoup d’ennuis avec le pouvoir et la censure.

 

Et c’est là que le bât blesse. Lorsque l’on parle d’un écrivain chinois, ce n’est pas de la discrétion ou de la prudence que l’on attend. Dans le cas de Mo Yan, tout s’est passé comme si on le mettait au défi de désavouer publiquement son gouvernement et de réclamer bien haut la libération de Liu Xiaobo à l’occasion de son discours d’acceptation. Il n’en a rien fait, exprimant toutefois rapidement son désir de voir Xiaobo libéré « le plus vite possible ». Et ce nouveau « silence », si on peut réellement l’appeler ainsi, a permis aux dissidents de crier à nouveau au scandale. Herta Müller a d’ailleurs beau jeu de dénoncer l’attribution du Nobel à l’écrivain chinois. Son premier roman, publié en 1982, est censuré par le régime communiste roumain sous Ceaușescu puis elle est interdite de publication en Roumanie deux ans plus tard, à la publication en RFA de son deuxième roman. Elle décide alors d’émigrer en RFA en 1987. Elle qui parle « d’insulte à l’humanité et à la littérature » pour Mo Yan s’est pourtant hâtée de fuir vers des horizons plus à même d’accueillir ses velléités libertaires, là où elle n’aurait pas à craindre les foudres de la dictature. Sa critique d’un écrivain ayant choisi la prudence pour continuer à être publié sous le même genre de régime touche de près à la parfaite hypocrisie.

 

Le cas de Mo Yan aide au moins à comprendre certaines choses. Comprendre qu’un écrivain occidental peut se désintéresser de la politique, mais qu’un écrivain soumis aux pressions d’un parti tout-puissant et dictatorial a l’obligation de ne parler que de ça. Qu’un Mo Yan se doit de risquer sa liberté lorsqu’il écrit ou prend la parole. Qu’écrire pour écrire ne se fait qu’en démocratie, et qu’en Chine, on ne se doit d’écrire que des romans clandestins réclamant la liberté. Voilà le fond du problème : Mo Yan est trop timide. Nous voulons des artistes emprisonnés, des martyrs. Mais la valeur d’un écrivain doit-elle réellement se mesurer aux représailles du pouvoir en place ou au nombre d’années passées en prison ?


Mehdi, AS édition-librairie

 

 

MO Yan sur LITTEXPRESS

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Article d'Anaïs et de Manon sur Les Treize Pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mo Yan Le Pays de l'alcool

 

 

 

 

 

Article de Clara sur Le Pays de l'alcool

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Sophie sur Beaux seins, belles fesses

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Mehdi - dans EVENEMENTS
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