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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 07:00

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MURAKAMI Haruki
(村上 春樹)
Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil
Kokkyō no minami, taiyō no nishi
(国境の南、太陽の西), 1992
Traduction française de Corinne Atlan
pour les éditions Belfond, 2002
10/18 domaine étranger, 2003
rééd. 2011
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil est une histoire d’amour. Mais puisqu’il s’agit d’un roman d’Haruki Murakami, le récit d’une histoire banale – celle d’un homme qui retrouve son amour d’enfance – devient un conte moderne où se mêlent poésie et tragédie. 

Le récit débute par l’enfance du narrateur, Hajime, dont le nom signifie « commencement ». Né en 1951 dans une famille de classe moyenne, Hajime est fils unique, ce qu’il ressent alors comme une marque d’infériorité. Aussi, lorsqu’il rencontre en cinquième année de primaire une petite fille nommée Shimamoto, elle aussi enfant unique et frappée d’un léger handicap, une profonde amitié va-t-elle naître entre les deux enfants. Tous deux vont passer de longues heures à écouter des disques vinyl sur le canapé du salon de Shimamoto. Cependant, leur amour naissant est contrarié par le déménagement d’Hajime qui va rompre doucement le lien entre les deux jeunes gens.

Hajime nous décrit ensuite son parcours amoureux et les femmes qui ont marqué sa vie : sa première petite amie Izume, qui va avoir une importance particulière dans le roman, puis la femme avec qui il va faire l’amour pour la première fois et enfin, après plusieurs aventures sans importance, sa rencontre avec Yukiko avec qui il va se marier. Au fil de ce récit sentimental, la situation d’Hajime va évoluer : de célibataire à la profession inintéressante, il devient père de deux petites filles et propriétaire de deux clubs de jazz à succès.

Malgré cette vie qui semble idyllique, Hajime n’arrive pourtant pas à se défaire de son passé amoureux. Lorsqu’il croise dans la rue une jeune femme qui ressemble à Shimamoto, il va la suivre jusqu’à un café sans jamais oser l’aborder. Quelques années plus tard, cette dernière réapparaît un soir de pluie dans un de ses clubs de jazz. Leurs retrouvailles vont profondément bouleverser Hajime, qui va remettre alors toute sa vie en question, lorsqu’il prend conscience que seule la présence de Shimamoto peut combler le vide qu’il a ressenti depuis leur séparation.

 

La trame et la finalité du récit sont en fait déjà présents dans le titre du roman. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, deux directions qui symbolisent celles suivies par les deux héros. « Au sud de la frontière » est le titre d’une chanson de Nat King Cole que les deux jeunes gens écoutent sur le canapé de Shimamoto. Ne comprenant pas les paroles, ils fondent tout un imaginaire sur cette frontière et le pays merveilleux qu’elle renferme. « À l’ouest du soleil » évoque une maladie qui touche les paysans sibériens, dont Shimamoto décrit les symptômes :

 

« Imagine que tu es un paysan sibérien et que tu vis seul dans la steppe. Et tous les jours, tous les jours, tu laboures ton champ. À perte de vue, le désert. Il n’y a rien, absolument rien autour de toi. Au nord, la ligne d’horizon, au sud, la ligne d’horizon, à l’est, la ligne d’horizon, et à l’ouest, toujours la ligne d’horizon. C’est tout. Chaque matin, quand le soleil se lève au-dessus de la ligne d’horizon à l‘est, tu pars travailler aux champs, et quand le soleil est au zénith, tu fais une pause pour déjeuner. Quand le soleil disparaît derrière la ligne d’horizon à l’ouest, tu rentres te coucher. […] Et donc, c’est comme ça tous les jours, toute l’année. […] Un beau jour, quelque chose meurt au fond de toi. […] Quelque chose se casse en toi et meurt, à force de passer ta vie à regarder le soleil se lever au-dessus de la ligne d’horizon de l’est, accomplir sa courbe et se coucher derrière la ligne d’horizon de l’ouest. Alors, tu jettes ta houe par terre, et sans penser à rien tu te mets à marcher vers l’ouest. Vers l’ouest du soleil. Et tu marches ainsi pendant des jours et des jours sans boire et sans manger, comme si tu étais envoûté, et pour finir tu t’effondres à terre et tu meurs. C’est ça, l’hystérie sibérienne. »

 

 Le titre évoque donc un monde fantasmé, merveilleux, réunissant les deux amants, mais surtout une marche frénétique vers un destin funeste.

L’histoire d’amour donne un contour particulièrement approprié aux thèmes chers à l’auteur. Murakami, par une écriture épurée, souvent poétique, met en place très progressivement une atmosphère sombre et mélancolique, marquée tout d’abord par la solitude.



La solitude

La solitude de l’homme au sein de la société mais surtout une solitude intrinsèque à la nature humaine revient dans nombre de romans de Murakami. À l’image de la  Ballade de l’impossible, la narration à la première personne nous plonge dans les pensées les plus intimes du héros, nous isole du monde extérieur, celui du roman tout comme le nôtre. Enfant unique, Hajime semble voué à la solitude, jusqu’à ce qu’il rencontre Shimamoto qui lui fait découvrir un sentiment alors inconnu. Quand la jeune fille lui prend la main pour lui indiquer un chemin, cela devient pour lui une expérience bouleversante : 

 

« Aujourd’hui encore, je me rappelle nettement cette sensation si différente de tout ce que j’avais connu jusqu’alors, et de tout ce que je ressentis par la suite. C’était simplement la menotte tiède d’une fillette de douze ans. Mais il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme d’une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. »

 

Mais dès que Shimamoto disparaît de sa vie, Hajime semble ne pas pouvoir se réaliser : à des études qui ne lui plaisent pas vraiment succède un travail ennuyeux dans une maison d’édition, qu’il va pourtant accomplir pendant huit ans. Il dit de cette période :

 

« Ces douze années entre mon entrée à l’université et mes trente ans, je les passai dans la solitude, le silence et le désespoir. Ce furent des années glacées, au cours desquelles je ne rencontrai pratiquement personne qui me paraisse en accord avec mon cœur. » 

 

Lorsqu’Hajime rencontre sa femme, qu’il réussit professionnellement, quelque chose semble le laisser indifférent :

 

« il m’arrivait de penser : “on dirait que tout ça n’est pas ma vie”, comme si je suivais un destin préparé pour moi par un autre, dans un lieu que je n’avais pas choisi. En quoi cet homme que je voyais dans la glace du rétroviseur était-il vraiment moi-même, en quoi s’agissait-il d’un autre ? ».

Cette thématique de la solitude parcourt plusieurs romans, notamment  Kafka sur le rivage, ou encore  1Q84. Le sentiment de vide qui habite les personnages aboutit toujours à une quête personnelle de la part des héros qui recherchent leur moi profond. Dans Au sud de la frontière, tout comme dans  1Q84, il semble que l’unique manière de mettre fin à cette solitude et combler ce manque soit la rencontre d’une âme sœur.

 
 
La quête amoureuse

Hajime va donc tout au long de sa vie rechercher la plénitude ressentie enfant au contact de Shimamoto. La première partie du roman évoque cette quête amoureuse et ses échecs. Ainsi l’histoire avec sa première petite amie Izumi est essentielle. Hajime, bien qu’il tombe amoureux de la jeune femme, n’est pas comblé par cette relation : « ce qui me troublait ou me désespérait, c’était qu’à l’intérieur d’Izumi je ne parvenais pas à découvrir quoi que ce soit qui me fût vraiment destiné. » Aussi, quand il va rencontrer la cousine d’Izumi pour qui il va ressentir une véritable attraction physique, ne va-t-il pas hésiter à la tromper pour assouvir ses désirs. Mais cette relation purement physique ne réussit qu’à blesser profondément Izumi. La douleur infligée à son première amour va marquer profondément Hajime sans pour autant qu’il regrette son geste. La figure d’Izumi va être présente tout au long du roman, ombre du passé mais également présage funeste : lorsque Hajime croise son visage à travers la vitre d’un taxi, il le découvre sans expression, comme privé de vie :

 

« Sur ce visage, tout était mort et silencieux comme le fond de l’océan. Et elle me regardait fixement, avec cette physionomie totalement inexpressive. Du moins, je croyais qu’elle me regardait. Ses yeux étaient tournés vers moi ; mais ils n’exprimaient rien, ne me délivraient aucun message. Si elle essayait de me transmettre quoi que ce soit, ce n’était qu’un vide sans fond. »

 

Les amants maudits

La mort est en effet omniprésente au travers des personnages féminins. La femme avec qui il fait l’amour pour la première fois meurt dans des circonstances inconnues, Yukiko son épouse a voulu se suicider. Shimamoto elle-même semble habitée par la mort. Au cours de l’hiver qui suit leurs retrouvailles, Hajime l’accompagne jusqu’à un fleuve pour qu’elle accomplisse un rite funéraire. Sur le chemin du retour, Shimamoto est en proie à une étrange crise qui la mène au seuil de la mort :

 

« Enfoncée dans son siège, elle continuait à respirer avec ce curieux bruit de forge. Je posai ma main sur sa joue. Elle était blême et glacée, comme si elle avait absorbé en elle l’atmosphère des lieux. Pas la moindre chaleur sur son front non plus. Je me sentis soudain oppressé. Elle allait peut-être mourir ici ? Ses yeux étaient vides de toute expression. Je plongeai mon regard au fond de ses prunelles. Je n’y distinguai rien. Il n’y avait rien d’autre au fond de ses yeux qu’un froid glacé comme la mort. »  

 

De fait, l’histoire d’amour des deux amants est placée sous de mauvais astres, faisant écho à la chanson Star-Crossed Lovers, jouée par les musiciens du club de jazz lorsque les deux héros se retrouvent. Si Hajime est prêt à tout quitter pour celle qui le comble et qu’il aime depuis l’enfance, le personnage de Shimamoto est plus ambivalent, désirant vivre cette histoire mais restant pourtant inaccessible. La jeune femme disparaît durant de longs mois, refusant d’expliquer son absence. Hajime, en même temps que le lecteur, ignore tout d’elle, malgré quelques indices donnés par l’auteur. Fidèle à son amour pour la tragédie grecque et la musique, Murakami fait d’Hajime un Orphée moderne qui cherche son Eurydice dans un monde obscur et invisible. Tout comme dans le mythe, un instant fugace de bonheur précède la séparation définitive des deux amants. Tous deux victimes de la fatalité, ils sont résignés à ne jamais accéder au pays « au sud de la frontière ».

 

Cette atmosphère tragique, tout comme le mystère qui entoure Shimamoto, donne au récit un sentiment d’irréalité. Si Murakami abandonne les éléments du fantastique présents dans la plupart de ses romans, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil n’est pourtant pas un récit ancré dans le réel, tant l’histoire semble pouvoir glisser à tout moment dans un monde fantasmé par Hajime. L’auteur nous laisse d’ailleurs dans un doute savamment entretenu sur la réalité de ces retrouvailles. Comme avec beaucoup de ses romans, un sentiment d’inachèvement laisse le lecteur immergé dans l’histoire longtemps après la dernière page.


Emmanuelle, AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS


Murakami Haruki Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

Article de C.M. sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

 

 

 


 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

murakami-haruki-saules-aveugles.gif

 

 

 

Saules aveugles, femme endormie, articles de Mélanie et de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.


 





L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki 1Q84Murakami Haruki Kafka sur le rivage

 

 

 

Article de Charlotte sur Kafka sur le rivage et 1Q84

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki La Ballade de l impossible 01-copie-1

 

 

 

 

 

 Article de Magali sur La Ballade de l'impossible.

 

 

 

 

 

 

 

 

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