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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 07:00

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Nasser DJEMAÏ
Invisibles - La tragédie des Chibanis
Actes Sud-Papiers, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le comédien et metteur en scène  Nasser Djemaï écrit sa troisième pièce et la première mise en scène où il n’incarne pas tous les personnages. Sa première création publiée en 2006, Une étoile pour Noël ou l’Ignominie de la bonté, avait un aspect autobiographique: Nabil, un jeune garçon d’origine maghrébine, tentait de construire son identité entre un père aimant qui ne voulait que le voir différent de lui, et la famille d’un ami bourgeois, qui souhaitait « l’occidentaliser ». En 2008, dans Les vipères se parfument au jasmin, une jeune bouchère, Shérazade, poussée par une élite « blanche », tente de changer de vie après la révélation de sa voix, abandonnant alors les siens et se heurtant aux mensonges et à l’hypocrisie de ce nouveau cercle.

Pour cette troisième pièce, fruit d’un projet de dix ans, Nasser Djemaï a décidé d’interroger son père, ses oncles et de mener un travail documentaire plus poussé, à la rencontre des Chibanis (cheveux blancs en arabe dialectal) au sein de foyers d’anciens ouvriers, de cafés, de mosquées... Son premier postulat : nous connaissons le sort de ces personnes, leur exploitation sur les chantiers de travaux publics à partir des années 1960. Le second : le documentaire est le plus à même de transcrire leur expérience. Un défi se présente alors à l’auteur : médiatiser le propos de ces hommes, sans tomber dans les clichés ou les discours démagogiques, et répondre aux questions : « [...] quelle place pour le théâtre ? La poésie ? Quelle place pour le vertige ? » (p. 6).

Comme dans ses deux précédents travaux, il expose des « tableaux » qui sont des scènes courtes (de deux à trois pages), monologues et dialogues. Ces flashs soulignent des moments structurants du parcours du jeune héros qui intègre le foyer ou éclairent la personnalité et l’histoire des quatre Chibanis (le cinquième, El-Hadj, a perdu la parole et est immobilisé sur un lit).

La première scène plante le décor : Martin vient de perdre sa mère et n’a pu être à ses côtés pour ses derniers moments. Elle lui a laissé un coffret, un nom, une adresse et donc une mission : retrouver son père. Il va alors à la rencontre des habitants algériens d’un foyer Sonacotra : Driss, qui attend sa retraite pour rentrer marier sa fille, père aimant déchiré depuis l’abandon de sa famille restée au pays; Hamid qui se rêve en poule plumée par les siens qu’il souhaite pourtant rejoindre là-bas ; Majid, traumatisé par les représailles des Français en 1945, invisible regardant le monde de son banc ; Shériff, ancien « beau gosse » qui raconte au bled qu’il fréquente l’élite intellectuelle française. Tous restent en France au moins six mois et un jour (durée obligatoire depuis 2007), pour bénéficier de leur complément de retraite versé par l’État, un privilège non exportable au Maghreb. Ils envoient de l’argent à leur famille et reviennent de temps à autre en Algérie, en attendant d’y faire rapatrier leur corps.



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© http://nasserdjemai.com

 

 

Réalisme, humour et tragédie

Le temps de l’action est court, comme l’indiquent les didascalies : à peine «quelques jours» où le lecteur peut déceler le quotidien des anciens ouvriers : jeux de cartes, sorties, tracasseries du quotidien à propos de leurs retraites ou de leurs familles... La pudeur et la dignité des personnages prévalent sur l’épanchement de critiques ou de plaintes.

L’écriture transcrit au mieux le parler des hommes, en particulier les Chibanis, qui expriment parfois directement leur pensée arabe en français (par exemple, l’absence de pronom réfléchi : « je protège toi », (tableau IV, p. 18), ou du pronom relatif : « moi, c’était obligé j’envoie l’argent à la famille » (tableau V, p. 20)). Les phrases sont en général courtes, la négation majoritairement absente. Ces particularités d’écriture immergent le lecteur d’autant plus rapidement dans les échanges, souvent très fins, entre les personnages.

En outre, quel que soit son propos, Nasser Djemaï manie avec subtilité humour et moments extrêmement touchants. Comme il s’évertue à le répéter dans ses entretiens, l’auteur a cherché à éviter tout misérabilisme. Aucun larmoiement pour les Chibanis, seulement des réalités, certes difficiles, et un humour parfois grinçant. La part belle est également faite à l’autodérision : ils n’hésitent pas à se moquer de leur confrère qui se prétend moudjahidin : « Il a lancé deux pierres sur l’armée, ça y est c’est un moudjahidin » (tableau XV, p. 39), ou d’une femme voilée : « Elle est vieille, elle est bête, elle est moche. [...] Heureusement, elle porte le voile, ça cache un peu... » (tableau XV, p. 40). En outre, ils ont pour certains une opinion tranchée sur les petits caïds, Français dits issus de l’immigration : « Regarde-les avec leur casquette, leurs baskets, le pantalon descendu [...]. Sale race ! [...] Un homme, il commence par remonter son pantalon ».

Les thèmes de l’islam et de l’hypocrisie qui peut lui être associée, de l’Algérie et de son rapport à la France, des jeunes, de la famille sont ainsi abordés. Le dernier monologue de Hamid illustre la déception de ces hommes qui ont tant donné à leur pays d’accueil et qui ont perdu toute confiance à force de désillusions. Effectivement : « Toute la vie ils ont menti » (tableau XXI, p. 57). De plus, tous les personnages vivent dans une profonde solitude résultant d’un déchirement avec les leurs (sa mère pour Martin, leurs parents, femmes et enfants pour les Chibanis).

En effet, si Martin est à la recherche de ses racines, ces hommes ont vu disparaître les leurs : ils ne sont chez eux ni en France, ni en Algérie. Entre deux feux, ils peinent à trouver leur place entre une société qui ne les considère plus depuis leur retraite et un pays d’origine fantasmé où l’on respecte les vieux mais où la jeunesse se jette à la mer pour partir. C’est la quête de l’identité qui est ici mise en lumière. Les touches d’humour servent une réalité plus terrible. Néanmoins, la rencontre de Martin avec les hommes crée une synergie : lorsque le jeune homme quitte le foyer où il n’était pourtant pas désiré, en particulier par Hamid qui lui reproche d’apporter le mauvais oeil et de s’inviter sans vergogne dans le foyer, il sait qu’il sera désormais le bienvenu : « Tu pourras venir quand tu veux, ça te fera plaisir et à lui aussi, et à nous. Maintenant on s’est trouvés, tu peux partir en paix mon fils » (tableau XXI, p. 58). Cet orphelin a trouvé plus qu’un père, les Chibanis étant eux-même en mal d’enfants. La dernière didascalie illustre ce changement de relation puisque Martin passe sur les genoux de chacun des hommes au moment de partir.



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© http://nasserdjemai.com


Les Enfers et les fantômes

La métaphore de l’enfer est filée tout au long de l’ouvrage. Dès l’avant-propos, l’auteur évoque la figure d’« Hadès (épithète signifiant « l’invisible ») ». Le foyer est comparé aux enfers, au « royaume invisible des ombres » (tableau III, p. 15) alors que la chambre de Driss est son « cercueil » (tableau IV, p. 16). Tout comme Énée  descend dans le monde des morts pour voir son père, légende que s’approprie Martin, appréciant le texte de Virgile avec une impression de déjà-vu, le jeune homme franchit les portes de l’enfer à la recherche d’un père qui a toujours été absent. Il s’identifie à El-Hadj : comme lui, il est « en enfer, tous les deux plongés yeux ouverts dans ce gouffre, ce silence » (tableau VI, p. 22). L’enfer, c’est aussi la France pour le père de Driss, au moment où ce dernier quitte l’Algérie pour travailler, abandonnant ainsi sa femme et ses deux enfants. L'enfer est associé à l'invisible, épithète qui renvoie aussi aux Chibanis, marginaux, invisibles depuis qu'ils ne servent plus sur les chantiers.

La femme est l’élément fantôme de la pièce. La voix de Louise, la mère de Martin, guide son fils dans son errance. Les femmes des Chibanis sont aussi présentes en pointillé. Ainsi, Nasser Djemaï a choisi de présenter les hommes qui n’ont pas bénéficié du regroupement familial, toutes les épouses sont donc restées au pays. La question de la relation amoureuse pour ces hommes, engagés et mariés mais étrangers à leur compagne, est soulevée, à travers un monologue de Driss qui dit ne voir sa femme qu'en juillet et août. Cette dernière se dérobe à ses devoirs d'épouse en remplissant la maison d'invités, ce qui fatigue le vieil homme, habitué en France au calme et à l’isolement.

 

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© http://nasserdjemai.com

 

 

 

Une issue impossible ?

Malgré leur situation très pénible, les anciens ouvriers sont résignés. « Allah il décide, y a rien à faire » (tableau IV, p. 17). « De toute façon Allah, c'est toi qui décides, moi j'ai rien à dire » (tableau XI, p. 32). Lorsque Martin quitte le foyer, il propose aux retraités d'entreprendre des démarches juridiques pour les reloger. Les quatre hommes refusent catégoriquement : « Il veut nous mettre en prison ? » (tableau XXI, p. 55). « Non, on veut pas changer [...] nos habitudes. Tout est bien réglé, faut pas déranger ». Comme pour la prière, « [f]aut rien déranger » (tableau V, p. 21). Comme devant Allah, « [y] a rien à dire » (tableau XXI, p. 56). Devant les objections et critiques du jeune homme, une réponse : « Oui mais c’est chez nous, ça fait quarante ans on vit ici, c’est comme ça » (tableau XXI, p. 57). Le foyer est en effet leur territoire, puisqu’ils ne sont plus d’ici ni de là-bas. Leur territoire et leur prison.

En une soixantaine de pages, Nasser Djemaï parvient donc avec humour et poésie à ouvrir les yeux du lecteur sur des thèmes variés du rapport France/Algérie et l’invite à s’interroger, au delà du sort des Chibanis, sur la question essentielle de l’identité.


Maude, AS bibliothèques 2012-2013



Pour en savoir plus :

 http://nasserdjemai.com

Revue de presse dans l’onglet documentation :

 http://nasserdjemai.com/frameset_nasserdjemai.htm


À lire :

Nasser DJEMAÏ
Une étoile pour Noël ou l’ignominie de la bonté
Actes Sud-Papiers, 2006

Nasser DJEMAÏ
Les vipères se parfument au jasmin
Actes Sud-Papiers, 2008

 

 

À voir :

Invisibles - La tragédie des Chibanis au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine du 16 au 20 octobre 2012

 http://www.tnba.org/event.php?id=499



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Published by Maude - dans théâtre
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