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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 07:00

Le 38e Prix du Livre Inter a été attribué lundi 4 juin à Nathalie Léger pour son roman Supplément à la vie de Barbara Loden.

 

Nathalie-Leger-Supplement-a-la-vie-de-Barbara-Loden-POL.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nathalie LÉGER
Supplément à la vie de Barbara Loden
P.O.L., 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Supplément à la vie de Barbara Loden, comme l'écrit Nathalie Léger, c'est « une femme [qui] contrefait une autre écrite par elle-même à partir d'une autre (…) ». Supplément à la vie de Barbara Loden est en effet l'histoire d'une mise en abyme, le récit de femmes qui s'imbriquent les unes dans les autres comme des poupées russes. Alors par quoi commencer ? Il y a Nathalie Léger, auteure du livre, qui écrit sur Barbara Loden, réalisatrice du film intitulé Wanda, personnage lui-même inspiré d'Alma, héroïne d'un fait divers bien réel. Mais Wanda est aussi et surtout l'image de Barbara Loden, avant même d'être cette Alma qui a pourtant bien existé. Alors comment Nathalie Léger s'y prend-elle pour écrire sur Barbara Loden ? « J'hésite entre ne rien savoir et tout savoir, n'écrire qu'à la condition de tout ignorer ou n'écrire qu'à la condition de ne rien omettre. » Ce livre paru en février 2012 aux éditions P.O.L. soulève donc bon nombre de questions, abordant les rapports entre apparences et vérité, corps et pensée, coïncidence et objectivité. Mais c'est aussi le processus d'écriture lui-même qui est questionné, la structure du récit et les capacités de compréhension du lecteur.

Alors quelles sont les raisons qui ont poussé Nathalie Léger à entreprendre l'écriture de ce texte ? Quelles quêtes évoque-t-il ? Quelle structure du récit l'auteure a-t-elle choisie ? Et ne pourrait-on pas inclure ces réflexions dans la question plus vaste du rapport entre intériorité et extériorité ?



Tout d'abord, Nathalie Léger évoque à l'intérieur même de son texte les raisons qui l'ont poussée à écrire ce livre, dont il est difficile de qualifier le genre. Est-ce un roman? Une biofiction ? Une réflexion théorique sur ce qu'est une biographie ? C'est à la fois tous ces genres et aucun.

Tout a commencé par une commande, celle d'une notice qui devait trouver sa place dans un dictionnaire de cinéma. « N'y mettez pas trop de cœur »,lui avait demandé l'éditeur. Nathalie Léger part donc confiante dans ses capacités à rester objective, « convaincue que pour en écrire peu il faut en savoir long ». Débute alors son travail de recherche sur une femme nommée Barbara Loden, qui commença par danser dans des endroits où les femmes se dénudent, puis interpréta de petits rôles à la télévision, fut l'épouse du réalisateur Elia Kazan, joua dans deux de ses films et dans une pièce d'Arthur Miller, réalisa son propre film, Wanda, et mourut à quarante-huit ans d'un cancer généralisé, laissant plusieurs projets inachevés. « La plus grande tragédie pour un artiste » avait déploré Elia Kazan.

Nathalie Léger pouvait-elle s'arrêter là ?

« J'avais le sentiment de maîtriser un énorme chantier dont j'extrairais une miniature de la modernité réduite à sa plus simple complexité : une femme raconte sa propre histoire à travers celle d'une autre ».

Mais déjà Nathalie Léger a saisi toute la complexité de son entreprise. Se pose alors la problématique même de la description.

« Les descriptions servent principalement à faire connaître les singuliers ou individus. Une description est donc proprement la réunion des accidents par lesquels une chose se distingue aisément d'une autre ».

Nathalie Léger va se confier à l'imperfection, à l'individu et à l'accident, et va par là-même ne jamais cesser de s'éloigner de l'objectivité et de la rigueur propres à la notice. « Décrire, rien que décrire. L'état des choses saisi en de moindres mots. Barbara, Wanda. S'y tenir. Viser au général et à l'anodin ». La rédaction de la notice serait donc le refus de la coïncidence. « Je vous en prie, faites-moi une notice, pas un autoportrait », a insisté l'éditeur. Mais Nathalie Léger, en prise avec la coïncidence, explique que dans la notice, elle voudrait mettre « tout Wanda et tout Barbara (…), l'impossible vérité et l'objet indescriptible ». Nathalie Léger s'est fait emporter par le sujet,

« effarée, effondrée de découvrir que tout avait commencé malgré [elle] et même sans [elle] dans le désordre et l'imperfection, l'inachèvement prévisible et l'incomplétude programmée ».

Au-delà de cette fascination pour Barbara Loden, on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une quête, une quête multiple qui devient la raison de ce livre, l'objet même des recherches de l'auteure. Parcourant le chemin de Wanda-Barbara, Nathalie Léger se demande ce qu'elle est réellement venue faire ici :

« je me suis rappelé que c'est dans les chambres étrangères que nous pouvons saisir la sensation la plus juste parce que la plus égarée de notre existence […] dans l'espace toujours réfractaire d'un lieu désaffecté qu'on ne parviendra pas à soumettre ».

Dans sa volonté de conjoindre son présent et le passé de quelques sentiments vécus par d'autres, Nathalie Léger apprend sur elle-même. Et dans cet incessant va-et-vient, l'auteure se perdrait presque, allant jusqu'à chercher ce qui la lie à Wanda, ce qu'elles pourraient avoir en commun. Partir du connu pour comprendre l'inconnu, ou partir de l'inconnu pour se comprendre soi-même ?
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Nathalie Léger n'est pas simplement à la recherche de Barbara Loden, ni d'elle-même. Elle a aussi voulu rendre hommage à sa mère, qui selon elle a été humiliée. Comme le metteur en scène Antoine Vitez à qui l'on reprochait de ne filmer que des actrices qu'il aimait, Nathalie Léger désire rendre hommage à des figures qui comptent pour elle, elle aime cette idée. Et c'est dans le personnage de Wanda que l'auteure part en quête de sa mère :

« Je me souviens de ma mère faisant des gestes absurdes, feints, traqués, dès que mon père était là. La panique qui marquait son visage. Et comme Wanda, cette fixité inquiète dans le regard, cette manière particulière de scruter le visage impassible de l'homme pour comprendre et anticiper ».

Tout comme Wanda, sa mère a fui jusqu'à vouloir en mourir : « […] c'était une douleur raide, pas un vague à l'âme, c'était un coup, un trou, pire, un goulet de la taille d'une bombe trop étroite. » En cherchant Barbara derrière Wanda, Nathalie Léger a trouvé sa propre mère, sa souffrance, et a voulu lui rendre hommage. Mais un peu comme face à Barbara Loden, Nathalie Léger reste impuissante devant les désirs de sa mère. Cette dernière voulait revoir des lieux de son enfance, et l'auteure a tout fait pour réaliser son rêve. Mais elle avait oublié qu'elle ne lui proposait que la vérité « tandis que sa rêverie, sa douloureuse rêverie, exigeait seulement de n'être jamais satisfaite ».

En tout cas, c'est derrière Wanda, personnage du film, que Nathalie Léger va chercher Barbara. Veut-elle cerner un personnage ou une personne, on peut se le demander. Car tout comme Wanda est un personnage créé par Barbara Loden, cette dernière devient elle-même le personnage du livre de Nathalie Léger. Et puis derrière cette Wanda, il n'y a pas seulement Barbara Loden, il y a aussi la femme du fait divers sur lequel l'histoire du film est fondée. Elle, c'est Alma, une femme qu'Elia Kazan qualifie de « flotteuse », incapable d'aller où elle veut, sans aucune volonté. Mais en aidant ce petit braqueur de banque raté, Alma devient utile, elle devient un être humain. Barbara Loden se retrouve dans Alma devenue Wanda : « Comme pour Wanda, ma vie a longtemps été celle d'une morte vivante. Personne d'autre que moi ne pouvait jouer ce rôle. » C'est pour cette raison que Nathalie Léger visionne le film, scrute, épie :

« Je cherche sous le visage égaré, dans le regard morne de Wanda, derrière cette façon bancale et désespérée de se tenir face aux autres, je cherche tout ce qui appartient aussi à Barbara. »
 
Cela explique donc sûrement le choix par Nathalie Léger d'une écriture fragmentaire propre à la narration cinématographique pour mettre en mots ses recherches et ses réflexions. Avec Nathalie Léger, le lecteur découvre à la fois Wanda, les recherches et les rencontres de l'auteure, ainsi que la personnalité de Barbara Loden qui se dessine en filigrane. C'est au lecteur de faire sens.

Mais tout d'abord, l'auteure s'est posé la question : « Qu'est-ce que raconter une histoire ? Comment est-ce que l'on fait ? » C'est cette question qui se pose, et dans le livre elle est posée par la mère de l'auteure : « Quelle est l'histoire ? m'avait demandé ma mère. » Puis devant la réponse un peu absconse de sa fille, comme un reproche : « C'est si difficile de raconter simplement une histoire ? », en évoquant Anna Karénine, Les Illusions perdues et Madame Bovary, ces histoires qui, selon elle, ont un début, un milieu et une fin, « surtout une fin ». Mais que veut dire raconter simplement une histoire ? « Il faut respecter l'exigence du fil narratif parce qu'on est dans un roman », explique Nathalie Léger, nous éclairant par la même occasion sur la nature de son livre. Pour elle, la question est de tout faire tenir ensemble, même si « ça va se déjointer ». Car Nathalie Léger se pose toujours la question, même après avoir écrit le livre : « Comment ça va se faire, en défaisant sans cesse un consensus d'écriture? »

L'auteure, dans ce texte, calque la structure de son livre sur celle d'un film. C'est ce qu'elle appelle l'écriture du fragment. « Je parle d'un objet cinématographique donc qui obéit à des plans, à des ruptures ». Cette écriture fragmentaire a agi sur elle, malgré elle, comme un destin, « beaucoup plus qu'une décision poétique, même si ça relève quand même d'une décision poétique », explique-t-elle lors d'une rencontre avec ses lecteurs. En effet, frappée par ce qu'un spectateur de film est capable de comprendre, évoquant par exemple Short Cuts du réalisateur Robert Altman, qui propose dix modules narratifs simultanés, Nathalie Léger précise qu'au cinéma cela ne pose pas de problème. Il reste selon elle tout un champ de recherches à conduire en littérature, car le lecteur peut exécuter le même travail de compréhension que le spectateur de film.

En choisissant un film, Wanda, comme objet de son livre, Nathalie Léger introduit donc une exigence formelle, un rythme dans l'écriture et y inclut des blancs dans lesquels il y a beaucoup, tout comme les ruptures entre les plans-séquences. Il faut remarquer que l'écrivain Alice Ferney avait déjà pris pour objet de roman un film, ou plus précisément une femme qui regarde un film. Avec Paradis conjugal, elle posait déjà la question d'une écriture fragmentaire, mettant en parallèle l'histoire du film Chaînes conjugales de Mankiewicz, et les réflexions du personnage, Elsa Platte, qui revient sur des moments de sa vie au gré des émotions provoquées par le film. Ses réflexions sont elles-mêmes ponctuées pa les remarques de ses enfants avec qui elle a décidé de regarder le film qu'elle a déjà vu plusieurs fois. « Voilà ce qu'elle fait en regardant le film. Elle s'efforce de détourner son attention », oscillant entre la fascination pour le film et la pensée de sa propre souffrance amoureuse.

Mais comme Nathalie Léger, on peut se demander quel est le fil narratif. Le film ? Les pensées du personnage ? Ses recherches, qu’elles soient introspectives ou non ? Le fragment exige beaucoup du lecteur, il lui permet de faire un pas en dehors du consensus narratif et quand la structure cinématographique interroge la littérature, c'est au lecteur de trouver ses réponses.

Mais quand la mère de l'auteure lui demande quelle est l'histoire, on peut se demander de quelle histoire elle parle. De celle du livre ? De celle du film ? De celle de Barbara Loden ? Et à quelle question répond Nathalie Léger ? « C'est l'histoire d'une femme seule […] L'histoire d'une femme qui a perdu quelque chose d'important et ne sait pas bien quoi […] ». Mais il s'agit de tout ça et de bien plus encore, car Nathalie Léger ne cesse de répondre : « Mais ce n'est pas la question ». Et sa mère ne lui demandera pas quelle était la question. Pour sa mère, il ne se passe rien, étonnée que sa fille ait le goût des choses tristes.



 Pour terminer, il convient d'évoquer le rapport problématique entre intériorité et extériorité, thème récurrent de ce livre. En effet, on trouve d'abord la question de la vérité intérieure. Comment exprimer, révéler cette intériorité ? N'est-ce pas le travail de l'écrivain, tout comme celui du cinéaste et de tout autre artiste ? Ainsi Nathalie Léger a choisi les mots des autres pour exprimer cette difficulté qu'elle a elle-même rencontrée. Tout d'abord elle cite Jean-Luc Godard en incipit :

« — C'est comment la vérité ?

— C'est entre apparaître et disparaître. »

L'écriture recherche l'expression d'une vérité, d'une intériorité qu'elle tente de révéler. Nathalie Léger cite ensuite Proust : « Les yeux de l'esprit sont tournés au-dedans, il faut s'efforcer de rendre avec la plus grande fidélité possible le monde intérieur. » Voici le fondement de l'écriture, le fondement de ce livre, l'expression même d'une auteure qui refuse de s'arrêter aux apparences. C'est pourquoi Nathalie Léger évoque le rapport au corps comme moyen premier d'accéder à Barbara Loden, à travers son intreprétation du personnage de Wanda. Le corps est à la fois extériorité et expression de l'intériorité, à travers le regard, les gestes, les expressions du visage. Nathalie Léger rapporte d'ailleurs les propos d'un journaliste quant à l'interprétation de Barbara Loden dans une production TV :

« Le gros plan sur le visage rayonnant de Mademoiselle Loden après que son partenaire a touché ses lèvres restera dans les mémoires comme l'incarnation même d'une beauté presque insupportable. Cette tendresse si touchante exprime alors toute l'agonie d'un cœur languissant pour un autre, et toute l'extase d'être enfin désirée. »

Le corps peut en effet exprimer beaucoup de choses, mais il peut aussi se révéler être un obstacle dans l'accès à l'intériorité. Et pour le dire, Nathalie Léger donne la parole à cet ancien joueur de base ball qui a fréquenté Barbara : « Je ne l'ai pas connu, son esprit, je l'ai à peine aperçu à travers son corps ». Ni l'écriture, ni le corps, ne semblent permettre d'accéder à l'intériorité de Barbara Loden, en tout cas pas totalement.

Alors Nathalie Léger va explorer la question de la soumission. Peut-être que se soumettre est une forme d'accès à l'intériorité. Wanda s'est soumise pour exister, c'est-à-dire être en dehors de soi, se projeter hors de soi-même jusqu'à l'aliénation de sa propre intériorité. Et à travers la soumission de Wanda, Nathalie Léger parle de sa propre soumission au désir d'un autre, « nécessité parfois impérieuse de se couler dans le désir de l'autre pour mieux lui échapper ».

Intériorité et extériorité pourraient donc se réconcilier dans la soumission. Nathalie Léger cite alors le journal de Sylvia Plath, une écrivain américaine :

« Je pourrais par exemple fermer les yeux, me boucher le nez et sauter aveuglément dans un homme, me laissant recouvrir par les eaux de son fleuve […] Un beau jour je remonterais à la surface en flottant, totalement noyée et ravie d'avoir trouvé ce nouveau moi sans moi. »

Enfin se pose la question de la réception. Si l'écriture, et toute forme d'art en général, sont des tentatives d'expression d'une intériorité, alors il y a un récepteur, quelqu'un qui reçoit et interprète à son tour cette intériorité extériorisée. L'œuvre cinématographique de Barbara Loden, méconnue aux États-Unis, fut davantage appréciée en Europe, mais fut d'une part très mal reçue par les féministes, insurgées devant tant de soumission. Elles voyaient dans Wanda l'indécision, l'assujettissement, l'incapacité d’affirmer son désir et l'absence totale de prise de conscience, donc de revendication.

D'autre part, Marguerite Duras parlait de gloire et du « miracle Wanda ». Car dans la dernière scène du film, Wanda s'échappe, refuse l'outrage que l'on veut infliger à son corps. Elle rejette l'homme qui veut la violer et « c'est comme si [Barbara] atteignait dans le film une sorte de sacralisation de ce qu'elle veut montrer comme une sorte de déchéance ». Et Marguerite Duras voit en cet acte de survie une gloire très forte, très violente et très profonde.



Ce texte pose donc bien des questions, autant au lecteur qu'à son auteure. Marguerite Duras parle du film de Barbara Loden à Elia Kazan en ces termes :

« Wanda, c'est un film sur quelqu'un […] Par quelqu'un, j'entends quelqu'un qu'on a isolé, qu'on a envisagé en lui-même, désincrusté de la conjoncture sociale dans laquelle on l'a trouvé. Je crois qu'il reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n'a pas atteint, d'inviolable, d'impénétrable et de décisif. »

 Peut-être que ce livre en est l'illustration même. Et si Marguerite Duras parle de « coïncidence immédiate et définitive entre Barbara Loden et Wanda », moins que Barbara Loden, c'est la question de l'intériorité qui demeure l'objet de ce livre. Plus on se rapproche d'elle, plus elle s'efface. Et c'est alors la question de l'écriture qui prend le dessus. « Je voulais raconter ce qui était en plus et je voulais raconter ce qui manquait. »


Marie, AS Bib.-Méd.

 

 


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