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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:00

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Nathalie SKOWRONEK
Karen et moi
Éditions Arléa, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karen et moi est un ouvrage écrit par Nathalie Skowronek et publié aux Éditions Arléa en août 2011. Ce n'est ni une biographie ni une fiction. C'est un peu des deux en quelque sorte : à la fois la vie romancée – et romanesque ! – de Karen Blixen, et un bilan de la vie de la narratrice à un tournant de sa vie. Décrire la vie d'une autre pour mieux se trouver.

Sa première lecture de La Ferme africaine, à l'âge de onze ans, « sous une tente, au Kenya […] à la lumière d'une lampe de poche » est pour la narratrice une véritable révélation. Désormais, Karen, qu'elle surnomme « ma sœur », sera son modèle et son destin inextricablement lié au sien : « Karen est ma sœur, son chemin est le mien. »



Karen

Si tout comme moi avant la lecture de ce livre, vous ne savez absolument rien de Karen Blixen et que vous n'avez pas vu le film Out of Africa, voici de quoi combler vos lacunes : Karen Dinesen est issue d'une riche famille danoise. Wilhelm, son père, lui a transmis le goût des voyages, de l'aventure, de la liberté et un caractère bien affirmé. Son suicide, alors que Karen n'a que neuf ans, la marquera à jamais. Très tôt, Karen refuse les conventions et la richesse dont elle a hérité. Elle « rêve d'écrire » et se sent à l'étroit dans la demeure familiale, Rungstedlund, « elle attend autre chose de la vie. » Sa vie bascule lorsqu'elle décide d'épouser Bror Blixen et de partir avec lui pour le Kenya. Ce n'est pas un mariage d'amour, ni même un mariage de convenance, non : Bror a besoin d'une épouse capable de l'aider à développer une exploitation au Kenya et Karen, elle, a besoin de s'évader. De donner un sens à sa vie.

Au Kenya, le couple s'installe dans une ferme, Mbogani, et crée la Karen coffee corporation. Karen est émerveillée par ce pays qu'elle découvre. Elle se sent enfin apaisée, à sa place. Elle « tombe amoureuse des habitants du Kenya » et décide de leur apprendre à lire, à écrire et de leur donner accès à des soins médicaux. Mais à l'émerveillement premier succède une série de malheurs : les récoltes de café rapportent peu, Bror abandonne l'exploitation, est inconscient et infidèle et Karen tombe malade. Mais Karen ne peut abandonner sans se battre, maintenant qu'elle a trouvé une raison de le faire. Durant une vingtaine d'années, elle va vivre dans sa ferme et accomplir sa destinée. Et puis elle est tombée amoureuse de Denys Finch Hatton, « un aventurier, un nomade que rien n'attache […] farouche et insaisissable. » Mais en 1931, Denys se tue dans un accident d'avion. Les dettes finiront par avoir raison du courage de Karen, qui retourne au Danemark. Enfin, pas complètement. Une partie d'elle-même est restée en Afrique, et elle va l'écrire.

C'est durant cette période, la plus sombre de sa vie, que sa véritable carrière littéraire débute et qu'elle commence à « faire quelque chose de grandiose. » Ce quelque chose, c'est La Ferme africaine, récit autobiographique de sa vie au Kenya. Karen sera la personnalité littéraire la plus emblématique du Danemark.

Toutes ces informations, je ne les ai pas puisées dans Wikipédia, mais dans Karen et moi. Ainsi, on peut dire que c'est une biographie : ce qui est dit sur la vie de Karen Blixen est absolument vrai. Seulement, Nathalie Skowronek s'attache à nous livrer sa vision de Karen Blixen : une femme forte qui est passée par de terribles phases de doutes. Après tout, peut-être que la personnalité de Karen Blixen était tout autre, qu'elle n'a pas ressenti les choses telles que l'auteure nous les décrit, mais cela importe peu. Ici, la narratrice se l'approprie ; c'est sa Karen, et non pas Karen Blixen. Le parallèle devient alors plus facile, car il est entendu que nous faisons tous des parallèles entre notre vie et celle des personnes qui nous inspirent. Mais, qui est cette narratrice ?



Et elle.

En apparence, la vie de la narratrice est très différente de celle de Karen Blixen : l'époque est différente, la place de la femme et le pays aussi, et la narratrice est mariée et mère de deux enfants. Sa vie est établie et elle semble heureuse. Mais bien sûr, elle ne l'est pas. Le climat familial dans lequel elle a grandi était aussi oppressant : beaucoup de silences, la dépression de sa mère et l'héritage d'Auschwitz et de la déportation. De sa mère elle dit : « j'étais seulement la fille de ma mère. Je portais sur moi ses doutes et son mal-être. » Depuis toute petite, elle ne se sent pas à sa place, et son seul refuge est la littérature. Sans cesse, elle est prise entre deux feux : être celle qu'elle désire ; laisser exploser sa fureur et son besoin de grandeur, ou être celle qu'elle doit être. Elle joue un double jeu, souhaite marier les deux visages, mais doit choisir. Il y a là la question de la construction de soi par rapport aux autres, surtout à sa famille, et celle du poids du passé familial. La narratrice a toujours senti que l'on attendait quelque chose d'elle alors même qu'elle sentait bouillir au fond d'elle-même une fureur intense. Nathalie Skowronek ne parle pas beaucoup de ce qu'a vécu la famille de la narratrice durant le nazisme, elle mentionne peu l'antisémitisme, la déportation et Auschwitz, mais on sent que c'est un passé qui la hante. Elle tente de trouver sa place dans la société sans être bien sûre de ce qu'elle veut. Elle sait qu'elle n'est pas ce que les autres veulent qu'elle soit, mais elle ne sait pas très bien qui elle est en réalité. Va-t-elle, à l'instar de Karen, vivre la vie qu'elle souhaite ou continuer à jouer le jeu ?

Nathalie Skowronek navigue sans cesse entre le récit de la vie de Karen Blixen et les pensées de la narratrice. Cette dernière dit travailler sur un projet de biographie, mais c'est en réalité bien plus que ça : c'est un voyage initiatique. Si Karen est partie en Afrique pour se trouver, la narratrice explore la vie d'une autre à la recherche d'elle-même. Elle s'adresse à une amie, l'appelle « Karen », la tutoie, l'imagine sourire, se confie à elle, la comprend. La vie de Karen est le miroir grossissant ses propres erreurs et ses rêves abandonnés. Contrairement à Karen, elle n'assume pas ce qu'elle est. Et nous, nous assistons à l'écriture de ce livre dont la narratrice parle sans cesse, celui qu'elle porte en elle. Elle se pose des questions sur ce qu'elle doit écrire, et nous ne cessons de nous demander si ce livre dont elle parle est celui que l'on a entre les mains. L'auteure réussit à nous attacher à la fois à la narratrice et à Karen. Certes, la narratrice n'a pas la vie romanesque de Karen, mais sa vie nous ramène à la nôtre. Ce livre est avant tout un dialogue entre la narratrice et Karen Blixen, mais on peut ajouter un troisième protagoniste : le lecteur.



Et nous.

Lire une destinée incroyable amène toujours à se poser des questions sur soi-même et à se remettre en question. Et moi, aurais-je été capable de tout quitter pour une ferme au Kenya avec un homme que je n'aime pas ? Et moi, je suis faite pour quoi, que vais-je donc laisser derrière moi ? Vais-je avoir autant de regrets que la narratrice ou si peu comme Karen ? Là réside la puissance de ce livre : Karen doute, la narratrice hésite, et le lecteur se questionne.

Dans un sens, ce livre est un voyage. Ce n'est pas tant que l'on découvre le Kenya avec Karen, mais on assiste aux voyages intérieurs de la narratrice et de Karen. Je crois, et ce n'est qu'une opinion personnelle, qu'amener le lecteur à se poser des questions sur lui-même est la fonction principale de la littérature. On lui raconte une histoire qu'il n'a pas vécue, mais qui lui servira d'expérience car il se l'appropriera. C'est exactement ce qui est arrivé à la narratrice : elle n'a pas connu Karen, n'a pas fait les mêmes choix qu'elle, mais son destin la marque tant et si bien qu'elle sent que leurs vies sont inexplicablement liées.

Avec une écriture simple et poétique, Nathalie Skowronek narre les trajectoires de deux femmes dont l'une est le modèle de l'autre car, comme le dit la narratrice, « elle c'était moi et moi j'étais elle. »


Laura Bousquet, 2ème année Édition-Librairie

 

 

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