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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 07:00

Niccolo Ammaniti Toi et moi



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Niccolò AMMANITI
Moi et toi
Traduit de l’italien
par Myriem Bouzaher
Robert Laffont, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Cannibales
 
À la fin des années 90 une bande de mauvais garçons sème la terreur dans un pays assoupi, vautré dans le conformisme et le conservatisme littéraire. Ils sont une dizaine de jeunes écrivains, « cavaliers de l’apocalypse » à rompre avec leurs pairs et la mémoire littéraire, à sacrifier la culture dominante sur l’autel de la culture de masse. Ainsi, pour Bernard Quiriny, écrivain belge et critique littéraire,

 

« la littérature italienne prit soudain un énorme coup de vieux avec l’apparition de jeunes écrivains ayant ceci en commun que leurs histoires pullulent de bites ou dégorgent d’hémoglobine, selon les cas, tous ingrédients propres à remuer l’estomac d’un milieu éditorial vieillissant ».

 

Abreuvés de contre-culture, de mangas, de comics, de séries télé et de clips vidéos, ils nous recyclent leur esprit sex, drugs and rock and roll, une langue des pubs et de la télé, dans un style novateur donnant naissance à des romans-bombes qui pulvérisent les frontières bien trop souvent hermétiques du monde des lettres italiennes.

Ils défendent une idéologie de la violence,  de la sexualité, de l’amoralité créant une écriture qui se veut celle de la société, de la rue en s’insurgeant contre une littérature ampoulée, inadaptée pour décrire la réalité crue. Niccolò Ammaniti sera considéré comme l’un des plus percutants meneurs de cette jeunesse surdiplômée aux canines acérées. Aujourd’hui, les Cannibales ont vieilli et tentent de se détacher de cette étiquette de mauvais garçons que la presse leur a attribuée. Si les Cannibales ont effectivement fini de semer la panique, leurs revendications restent cependant intactes. Ammaniti s’élève contre l’Italie de Berlusconi, dévorée par le fric, l’Italie du Bunga Bunga, du strass, de la gomina, du botox et du bronzage artificiel : dans La Fête du siècle[1] il élabore un portrait au Karcher de cette Italie contemporaine, de ses soirées privées dans les plus belles villas romaines, des Veline idiotes et botoxées, d’un écrivain ringard et du monde de l’édition italienne face à une secte de jeunes satanistes qui compte bien gâcher la fête en sacrifiant une jeune chanteuse gothique qui n’a d’autre tort que d’être moins gothique qu’à ses débuts, à l’aide d’une épée de collection dégotée sur E-Bay.

Dans un autre roman, Comme Dieu le veut[2], Ammaniti fait le portrait de quatre personnages en marge, coincés entre deux autoroutes dans la banlieue romaine. Il y a Rino et son fils Cristiano dont l’amour et l’attachement sont plus forts que la violence les soirs de grandes cuites ; Rino, politiquement plus à droite que les nazis qui élève son ado dans le culte de la violence car c’est un gage de respect, qui déteste les étrangers mais qui tabasse son fils pour avoir tenu des propos antisémites dans une dissertation car cela risque d’attirer l’attention des services sociaux qui pourraient les séparer. Il y a aussi Quattro Formaggi, plus tout à fait normal depuis qu’il a pris la foudre et Danilo quitté par sa femme et traumatisé par la mort de sa fille. Ammaniti a ainsi débuté un nouveau cycle de « Vinti », avec un réalisme moins pessimiste que celui de Verga. En effet, le rire est omniprésent dans les œuvres d’Ammaniti, et les portraits de ses oubliés de l’Histoire pourraient être davantage rapprochés des personnages du film d’Ettore Scola, Affreux, sales et Méchants[3], une famille d’un bidonville de Rome, vivant dans la misère et dans l’inceste, sous l’autorité d’un patriarche odieux et sans pitié, dans des scènes d’un réalisme parfois gore comme on peut en retrouver dans les romans d’Ammaniti. Avec Je n’ai pas peur[4] et Je t’emmène[5], Ammaniti nous plonge dans un univers qui lui tient à cœur : celui de l’enfance. Il s’agit ici de romans d’initiation ratée, des fables féroces et amorales  dans lesquelles l’innocence de l’enfant percute de plein fouet la cruauté et la perversité des adultes.

 

Moi et toi[6]

Le monde de l’enfance fascine Ammaniti : fils d’un psychanalyste, il publiera, sur les conseils de son père un essai sur l’adolescence et les rapports entre père et fils. Un des thèmes récurrents de ses romans est celui de la formation qu’il voit souvent comme le moment de la perte de l’innocence. Avec son dernier roman, Moi et toi, Ammaniti renoue avec ce thème de l’enfance et de la formation.

Ce moi c’est Lorenzo, un adolescent de quatorze ans. Si sa vie pouvait se résumer uniquement à son quotidien entre ses parents dans leur appartement huppé de la haute bourgeoisie romaine alors Lorenzo serait vraiment heureux. Mais il y a les autres, l’école et sa sœur. Lorenzo est un adolescent asocial un peu trop intelligent au point d’avoir compris qu’il fallait jouer la comédie sociale pour être vraiment tranquille. Cette comédie va le conduire à inventer une semaine de vacances au ski avec des camarades de classe pour pouvoir passer une semaine seul enfermé dans une cave, entourés de ses livres, ses bandes dessinées, sa Playstation et Soul Reaver. Libéré des codes et des contraintes sociales, Lorenzo s’apprête à passer les plus belles des vacances. C’était sans compter sur l’intrusion d’une quasi-inconnue, Olivia, sa demi-sœur, en pleine crise de manque d’héroïne. La solitude tant espérée se transforme en corps à corps formateur et salvateur.



Un conte moderne

Comme dans les contes, le roman met en scène le passage de l’enfant-adolescent à l’âge adulte. À partir d’une situation familiale complexe, le héros doit surmonter une série d’épreuves pour construire sa personnalité et accepter son identité. Ici le héros est un anti-héros, un héros négatif, antisocial :

 

« J’ai parlé à trois ans et bavardé n’a jamais été mon fort. Si un étranger m’adressait la parole, je répondais oui, non, je ne sais pas. Et s’il insistait, je répondais ce qu’il voulait entendre. Les choses, une fois qu’on les a pensées, quel besoin y a-t-il de les dire ? ».

 

Le héros est marginalisé, et comme dans beaucoup de contes, il est au centre d’une cellule familiale dont on assiste à la construction. Lorenzo entretient une relation étouffante avec sa mère au point de faire un malaise quand un étranger s’en prend à elle pour une histoire d’accrochage en voiture :

 

« Moi, dans la voiture, je voyais le regard des gens sur ma mère. J’ai commencé à suer et à sentir que le souffle me manquait […] Je devais me lever, sortir de la voiture, la prendre par la main et m’enfuir avec elle, mais j’étais en train de m’évanouir. […] Il avait appelé ma mère poufiasse. […] ‘’Poufiasse. Poufiasse. Poufiasse.’’ Je me le suis répété trois fois, goûtant le douloureux mépris de ce mot. Aucune gentillesse, aucune courtoisie, ni respect, rien.

Je me devais de le tuer. »

 

Lorenzo entretient une relation œdipienne avec sa mère, presque charnelle, quasi incestueuse. Il souhaite ainsi lui emprunter son savon au santal : « Comme ça je me lave et je t’ai sur moi. »

Le père de Lorenzo doit tempérer l’attachement excessif de l’adolescent pour sa mère : « Papa a dit que je dois être indépendant. Que je dois avoir ma vie. Que je dois me détacher de toi. »

La tentation incestueuse est également un poncif du conte, où l’enfant peut être vu comme un rival.

 

Dans les contes le foyer familial est souvent présenté comme une cellule protectrice, un lieu clos que le héros doit quitter pour partir à la recherche de son identité. Cette identité, c’est dans la relation à l’autre qu’elle va se construire. Or Lorenzo va parvenir à contourner cette confrontation, en jouant un jeu social : le problème de Lorenzo, c’est les autres, « les autres, c’est-à-dire tous ceux qui n’étaient pas ma mère, mon père et grand-mère Laura ». Il souffrirait de « dysfonctionnement narcissique ». Lorenzo va tout entreprendre non pas pour s’intégrer mais pour faire semblant d’être « normal » car c’est le seul moyen d’être tranquille et oublié. Le narrateur nous livre une analyse de la sociabilité adolescente au sein d’un établissement scolaire : « Toute stagnation, tout comportement anormal était aussitôt remarqué et puni ». C’est un documentaire sur les insectes imitateurs qui va inspirer Lorenzo sur la façon dont il doit se comporter avec les autres : une espèce de mouche imite les guêpes et trouve ainsi la tranquillité, par la crainte :

 

« Je m’étais trompé sur toute la ligne.

Voilà ce que je devais faire.

Imiter les plus dangereux. »

 

La méthode fonctionne, cependant cette farce crée de la différence plus que de l’intégration : « Le sillon qui me séparait des autres se faisait de plus en plus profond. Tout seul j’étais heureux, avec les autres, je devais jouer la comédie. »

Cet épisode éclaire le court texte mis en exergue du roman, sur le mimétisme batésien :

 

« Le mimétisme batésien se produit lorsqu’une espèce animale inoffensive exploite sa ressemblance avec une espèce nocive ou venimeuse qui vit sur le même territoire, allant jusqu’à imiter ses motifs, couleurs et comportements. De cette façon, aux yeux des prédateurs, l’espèce imitatrice est associée à l’espèce dangereuse, ce qui augmente ses chances de survie »

 

La comédie sociale est donc une question pratique de survie pour Lorenzo mais en aucun cas d’intégration. C’est ce que Raffaele La Capria expose dans son ouvrage La Mouche dans la bouteille. Éloge du sens commun : il y oppose le bon sens et le sens commun. Le bon sens étant « une qualité ou une attitude petite-bourgeoise d’autoprotection, quelquefois un peu rétrograde, toujours tournée vers la pratique. Le sens commun signifie se sentir partie intégrante d’une monde naturel et spirituel aussi largement partagé que possible, mais emprunté ou imité, et encore moins imposé. ».

Lorenzo se retrouve comme la mouche prisonnière de la bouteille de Wittgenstein. Il ne peut voir d’issue à cette situation et c’est l’intervention d’une tierce personne (Olivia) qui va lui permettre d’avoir un regard neuf sur sa situation et de réussir à distinguer les contours de sa prison pour pouvoir en sortir.

Ainsi les pérégrinations du héros sont un élément essentiel du conte : Blanche-Neige doit fuir le château où la tenait enfermée sa marâtre. Le Petit Poucet, Hansel et Gretel sont mis dehors par leurs parents pour échapper à une mort certaine. Pour Lorenzo c’est son enfermement dans le piège de la comédie sociale qui va le pousser hors du foyer. C’est le besoin de faire croire à son entourage qu’il peut être comme les autres qui va le conduire à inventer une invitation à une semaine au ski avec ses camarades :

 

« J’ai essayé de dire à maman que c’était un mensonge, que j’avais raconté ce bobard pour plaisanter, mais chaque fois que je la voyais si heureuse et enthousiaste, je battais en retraite, vaincu, avec le sentiment d’avoir commis un meurtre. »

 

Il ignore les raisons qui l’on poussé à mentir : « il y avait là-dessous quelque chose que je n’avais pas envie de savoir ». Ce n’est qu’à la fin du récit, après une semaine de confrontation avec sa demi-sœur dans la cave qu’il obtient la réponse à sa question dans un dialogue de réconciliation :

 

« Tu sais quoi ? Depuis ce jour-là, j’ai pas arrêté de chercher à comprendre pourquoi je lui avais raconté ce bobard.

– Et tu as compris ?

– Oui. Parce que je voulais y aller. Parce que je voulais skier avec eux, moi je skie vachement bien. Parce que je voulais leur faire découvrir des pistes secrètes. Et parce que j’ai pas d’amis… et que je voulais être un des leurs. » (p.145)

 

Ammaniti nous plonge véritablement dans un univers d’enfant : Lorenzo, enfant solitaire, s’est créé un monde imaginaire où, les êtres humains sont transformés en animaux comme dans les contes : le gardien de son immeuble est transformé en « cercopithèque » : « C’est ainsi que j’appelais Franchino, le gardien de l’immeuble. Il était tout pareil au singe qui vit au Congo » (p.31). Gardien de but pendant les matchs avec ses camarades, Lorenzo se transforme en « Gnuzzo » (p.40), monstre sorti tout droit de son imagination dont le but est de défendre la terre d’une météorite. L’imagination est un refuge pour l’enfant : l’auteur glisse  une petite histoire fantastique admirable dont il attribue la paternité à son jeune héros. La grand-mère du jeune homme, sur son lit de mort lui demande de lui raconter une histoire inventée :

 

« Une histoire, en fait, j’en avais une. Je l’avais imaginée un matin à l’école. Mais mes histoires, je les gardais pour moi, car si je les racontais, elles se flétrissaient tout de suite comme des fleurs des champs coupées et je ne les aimais plus.

Mais cette fois, c’était différent. » (p. 120)

 

C’est l’histoire de K., un petit robot nettoie-piscine conditionné par les Américains pour tuer Saddam Hussein quand il ira se baigner dans sa piscine avec ses douze femmes. Sur cinq pages, le lecteur entre totalement dans l’univers d’un enfant, avec sa façon de raconter, son interprétation d’une réalité politique internationale réelle. Il se crée une sorte de mimétique entre l’histoire de l’enfant et la situation dramatique dans laquelle il se trouve : comme les histoires, la vie a une fin. Lui n’aime pas les fins :

 

« Ça me fichait en rogne que, après un film, papa et maman discutent toujours de la fin, comme si l’histoire se résumait à ça et que le reste compte pour zéro. Et alors, dans la vraie vie, là aussi, y a que la fin qui est importante ? La vie de grand-mère Laura, elle comptait pour rien et y avait que sa mort dans cet hôpital affreux qui était importante ? » (p.126)

 

L’arrivée d’Olivia provoque également cette confrontation brutale avec la réalité des adultes, une réalité dure d’une jeune adulte droguée qui profite de la cachette de son jeune frère pour tenter de décrocher. Olivia que le narrateur s’imaginait « moche, la mine grincheuse, comme les demi-sœurs de Cendrillon » (p.74) est, en réalité, la demi-sœur d’un conte moderne : une fée trash et moderne, en bottes de cow-boy, qui fume des Marlboro, qui s’étonne de ne pas trouver de bières dans le repaire de son frère de quatorze ans et qui va profiter de cette cave, cet espace hors du temps et loin des tentations pour tenter de décrocher de la drogue. Un corps à corps s’engage alors entre ces deux paumés aux combats différents : les enjeux existentiels de l’un font écho à la lutte contre la mort de l’autre. Olivia, en proie à ses propres difficultés ne va pas ménager Lorenzo : elle va le traiter en égal, sans juger sa conduite et sa fuite sociale. Cette confrontation va provoquer la perte de l’innocence de l’enfant qui lui permettra de quitter le monde enfantin dans lequel il s’était enfermé :

 

 « Et puis je l’ai vue.

Étendue à terre, au milieu du fric, seule et désespérée.

Au fond de moi, quelque chose s’est brisé. Le géant qui me retenait contre sa poitrine de pierre m’avait libéré. » (p.110).

 

Le roman s’achève comme un conte réaliste qui évacuerait le happy end pour se clore sur une promesse non tenue car la vie est ainsi faite : les promesses ne déterminent pas notre existence.

 

La peinture sociale

Son conte de « Vinti » (Vaincus) ne propose pas de morale. Ses personnages ne sont pas des modèles, ni positifs, ni négatifs, car ils ne proposent pas de solution aux problèmes qu’ils rencontrent. Ce sont des ratés comme le personnage de Jack d’Alphonse Daudet. Ce sont également des victimes. Victimes de ce que Hegel appelait l’« extériorité » mais également d’eux-mêmes, de ce que Verga appelait « l’uomo interiore » (l’homme intérieur).

Dans Approche de la réception, Alain Viala définissait la sociopoétique comme la corrélation entre les faits de société et la poétique de l’écrivain. Elle permet d’étudier la verbalisation de l’univers référentiel appelé société, le passage de l’univers référentiel en texte. En arrière-fond des histoires que nous raconte Ammaniti il y a toujours un tableau social. Mais avec Moi et toi, on quitte les zones industrielles des périphéries pauvres des grandes villes de ses précédents romans pour une résidence huppée de la bourgeoisie romaine. Ici, ce n’est pas l’exclusion sociale qui fait de Lorenzo un anti-héros, comme l’adolescent de Comme Dieu le veut, Cristiano Zena, treize ans. Le véritable enjeu est celui de l’identité. Ammaniti a recours à des personnages stéréotypés pour servir sa description sociale, dans des scènes souvent comiques et dans l’exagération. Ammaniti donne une vision sans concession de ces personnages stéréotypés, quellle que soit leur origine sociale, par une exagération de leurs traits. C’est le cas lors de la scène de l’altercation entre la mère de Lorenzo, la bourgeoisie en tailleur abricot face à un tifoso de la Lazio, brûlé par les UV ; la smart jaune contre la BMW.

Dans ses précédents romans, le milieu défavorisé des personnages est présenté comme une fatalité immuable, une perversion aux lourdes conséquences sur la formation des enfants qu’il met en scène. Ici, en revanche, les actes des personnages ne semblent pas conditionnés par leur milieu, mais ne sont pas à l’abri de la déchéance. Le milieu social, dans ce sens, n’est pas figé : personne n’est à l’abri de la « disgrâce », de la déchéance. Face à Olivia, issue du même milieu,  Lorenzo est confronté à cette autre réalité :

 

« Elle était comme ceux de la villa Borghèse. Ceux des bancs. Ceux qui vous demandent si vous avez quelques pièces de monnaie. Ceux avec les bières. Moi, je passais au large de ces gens-là. Ils m’avaient toujours fait peur […] Et maintenant, un de ceux-là était ici […] Un de ceux-là était à côté de moi. Dans ma tanière ». (p. 103)

 

 

 

La langue de Niccolò Ammaniti

L’écriture d’Ammaniti se caractérise par un élément stylistique majeur : l’usage d’une voix narrative qui façonne la langue, par des choix lexicaux, en fonction du personnage dont elle émane.

Le narrateur de Moi et toi est de type intradiégétique-autodiégétique : le narrateur est Lorenzo, héros de l’histoire. Mais il arrive que la voix narratrice assume le récit d’un autre personnage de façon indirecte. La narration se verra alors transformée, dans le style et le lexique pour rendre, par mimétique, la parole du personnage qu’elle assume, dans toute sa spécificité. On observe cela notamment avec le Cercopithèque, le gardien de la résidence, à qui les parents de Lorenzo reprochent sa trop grande familiarité :

 

« La nuit, inutile de s’inquiéter du Cercopithèque. Son sommeil n’en était pas un, c’était une sorte de léthargie, m’avait-il expliqué, et c’était la faute des bohémiens qui avaient foutu le bordel dans son rythme veille-sommeil ». (p. 89)

 

La langue d’Ammaniti se caractérise par son oralité. Comme chez Céline, on retrouve ce style elliptique, constellé de tournures dialectales, de romanaccio[7] recherchant l’efficacité du langage parlé dans la transmission de l’émotion. Mais chez Ammaniti, on a une langue influencée par les nouveaux médias. Sa langue est sèche, serrée comme celle des sms ou des pubs :

 

« Et soudain, j’ai vu la cave.

Sombre. Accueillante.

Et oubliée ». (p.54)

 

Comme chez Céline, c’est également une langue physiologique, une « sécrétion » pour reprendre ses termes. Ammaniti, biologiste de formation créé une langue organique, une langue pulp. Dans Moi et toi, les digressions anatomiques sont moins nombreuses que dans ses ouvrages précédents. Ici, ce style organique est réservé pour la description du personnage d’Olivia uniquement, pour transmettre la douleur physique provoqué par le manque :

 

« Olivia était par terre, nue, blanche, pliée entre la cuvette des W-C et le lavabo, elle essayait de se relever mais n’y arrivait pas. Ses jambes glissaient sur le carrelage mouillé comme celles d’un cheval sur une plaque de verglas. Sur la chatte, elle n’avait pas beaucoup de poils […] Elle ressemblait à un zombie. Un zombie sur qui on vient de tirer ». (p. 105-106)

 

 

Avec ce petit conte moderne, Ammaniti semble, pour un temps, avoir déposé les armes. Le ton se fait moins acéré, l’écriture moins « humorale ». Cela s’explique par le choix de nous plonger dans le système de pensée d’un adolescent des beaux quartiers, de capter de l’intérieur cette identité en train de se construire. Son jeune héros n’est pas ici en prise avec les bas intérêts du monde des adultes contre laquelle il chercherait en vain à s’opposer et dont il sortirait fatalement victime. L’histoire de Lorenzo est un conte moderne, sans happy end et sans espoir, dont l’enjeu est la quête de son identité.


O.H., A.S.Bib.

 

 Notes

[1] Che la festa cominci.

[2] Come Dio lo commanda.

[3] Brutti, sporchi e cattivi, Ettore Scola.

[4] Io non ho paura.

[5] Ti prendo e ti porto via.

[6] Io e te.

[7] Dialecte romain.

 

 

 

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