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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 07:00

Nicolas-Bouvier-Chronique-japonaise.jpg

 

 

 

 

 

Nicolas BOUVIER
Chronique japonaise
Payot & Rivages,
Petite Bibliothèque Payot/ Voyageurs, 1989

 

 

 

 

 

 

 

Nous devons endurer l’intolérable et supporter l’insupportable
Décret impérial du 15 Août 1045
 
 



 

 

 

 

 

Nicolas-Bouvier.jpg

 

 

 

 

 

Biographie de l’auteur et œuvres
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier
 


 
 
 

 

 

 

 

Publications du texte

Chronique Japonaise a d’abord été publié sous le titre Japon en 1967, avec photos de l’auteur (L’Atlas des voyages, collection de la maison Rencontres à Lausanne). En 1975 paraît la deuxième version, qui ajoute les épisodes de 1964-1965. En 1989 c’est la troisième édition, avec ajout de textes écrits en 1970.
 
Le texte retrace en particulier deux séjours importants :
 
octobre 1955- décembre 1956
 
février 1964- mai 1966 avec Éliane, la femme de Nicolas Bouvier.
 
L’édition que nous utilisons ici est celle de 1989, parue chez Payot & Rivages.
 
 
 
Thématique
 
Nicolas Bouvier chronique ses propres voyages et les mêle à l’histoire du Japon éternel. C’est pour lui un pays évanescent, léger, aérien et propre : il approuve ainsi l’usage des baguettes, plus hygiéniques que les fourchettes. Il est de fait difficile à saisir, « épineux ». « Le Japon n’est pas tant un pays mystérieux qu’un pays mystifiant » : La Chronique japonaise de l’édition originale commence par cette phrase qui frappe d’entrée le lecteur.
 
« Dans l’esprit de bien des Japonais, l’occidental est un être troublé, plein de scories » (p. 196) : Bouvier se sent parfois exclu, comme les Aïnous dont il parlera dans la dernière partie.
 
Il nous dessine le Japon des humbles, des quartiers modestes, des métiers disparus comme le montreur d’images. À ses descriptions quasi photographiques, s’ajoute l’emploi du vocabulaire japonais, créant de l’exotisme.
 
Les impressions y sont moins prégnantes que dans L’Usage du Monde, mais le travail de description ouvre un banquet des cinq sens étourdissant. Théâtre de Nō, Zen, Kamishibaï, typhons, séismes ou navets macérés dans la saumure ouvrent notre imaginaire entre les odeurs, les musiques et les objets. Cela donne parfois un côté guide de voyage, mais qu’on ne pourrait refermer.
 
 

Structure
 
L’œuvre se découpe en cinq parties, inégales en longueur, ainsi intitulées :
 
1.      La lanterne magique
 
Bouvier y aborde les légendes fondatrices du pays.
 
2.      1956, L’année du singe
 
Le premier séjour à Tokyo, dans le quartier Araki-Cho, la découverte des bains, le « mur ».
 
3.      Le pavillon du nuage auspicieux
 
Le temple, la « machine », le zen
 
4.      1965, Le village de la lune
 
La fête des fleurs au village de Tsukimura.
 
5.      L’île sans mémoire
 
Le voyage à Hokkaïdo, les Aïnous

 

 
En tout, 29 chapitres, dont 7 s’intitulent « Le cahier gris » : c’est un journal avec précision de date, parfois de lieu, dans lequel Bouvier se livre plus personnellement, écrit des poèmes, ou observe des jugements critiques, comme sur ces Américaines d’âge mûr qui « digèrent en une journée une douzaine de temples et une ou deux résidences impériales » (p. 41). Ces courts chapitres sont tirés des Carnets du Japon qu’on trouve dans Le Vide et le plein (paru en 2004).
 
 
 
Un voyage à la lanterne
 
Le Japon est froid, depuis toujours, crispé, craquelé, anguleux. Gestes presque immobiles, retenir la chaleur, ne pas trop dire, rester droit. D’aucuns ont dit : « c’est le pays de l’absolue différence ». Bouvier y désespère parfois, comme Kipling, que l’Orient et l’Occident se rencontrent jamais. Il y va pourtant, il y retourne. En 1964, alors qu’il cherche un toit avec sa femme dans Kyoto, la ville aux 600 temples et aux treize siècles d’histoire, il s’interroge : « Je suis curieux de voir qui du pays ou de moi aura le plus changé. » (p. 11). C’est donc aussi bien de lui-même que du pays que va nous parler le voyageur photographe.
 
Cette première partie est un plongeon dans le temps, c’est « la lanterne magique », un appareil de projection de diapositives : nous allons voir défiler devant nos yeux ébahis toute l’histoire de l’île. Bouvier le voyageur n’existe pas au cours de cette longue escapade par-delà les siècles. Jamais de « Je ». Juste le Japon, depuis l’année zéro. Selon le Nihongi et le Kojiki, les huit îles de l’archipel sont nées de l’union quelque peu incestueuse des Kamis (les esprits) Izanami et Izanagi. Ils vont engendrer des centaines de Kamis, jusqu’à Jimmu Tenno, le fondateur mythique du Japon, dont descendront tous les empereurs depuis 660 av. J-C.
 
La lanterne nous offre ainsi le défilé merveilleux, parfois drolatique, de la naissance du peuple japonais. Deux siècles avant notre ère, les Chinois mettent le pied sur l’île des Wa, des « nains », et découvrent ébahis ce peuple « le plus esthétisant du monde » (p. 25), qui se révèle aussi d’une ivrognerie sans limites. Jusqu’au VIe siècle, les échanges vont apporter aux Japonais l’écriture chinoise, Confucius, le bouddhisme et leur conception si particulière du pouvoir. Bouvier se prend à regretter ce qu’aurait été le nouveau monde si les Européens s’y étaient comportés comme les Chinois au Japon, et non comme des barbares pilleurs.
 
Les luttes de pouvoir et les conflits d’intérêt qui tournent autour du clan des Soga et des prêtres Shinto ne vont pas empêcher le bouddhisme d’y prendre son essor. Effectuant une fusion avec le shintoïsme, il est le premier indice de l’esprit de compromis des Japonais.
 
Le Japon, pays de compromis, ou pourrait-on dire de nuances : on y est à la cour comme au milieu des fantômes. La superstition se mêle aux exigences de l’étiquette, c’est « un ballet minutieux dont le moindre faux-pas peut troubler l’harmonie » (p. 38). C’est le temps de  Sei Shōnagon, l’auteur des Notes de chevet à l’époque Heian. De ce temps mystérieux le Japon a gardé l’habitude de voguer sur un nuage : là des exorcismes, ici la fraîcheur nocturne, et, brossée d’un coup de pinceau, la véritable religion du Japon : l’art, soit la calligraphie.
 
Puis c’est le temps du choc occidental. Marco Polo témoigne de la vigueur barbare d’un Kublay Khan, qui rêve maintes fois de soumettre le Japon à sa botte que rien n’arrête, et qui autant de fois est arrêté, repoussé, vaincu, par les Wa aussi bien que l’aide apportée par le Kami Kaze, le vent dieu, soit des typhons à répétition. L’orgueil des Japonais n’en sortira pas amoindri (p.48).
 
Vient ensuite le temps des Portugais, qui apportent le fusil, et l’occasion d’une belle scène humoristique pour Bouvier, qui décrit plaisamment les erreurs de traduction lors de la rencontre : face à l’efficacité marchande des Portugais, répond toujours l’honneur sans faille des Japonais.
 
Le pays se ferme, puis s’ouvre lors de l’ère Meiji, il se donne, se refuse, un peu capricieux, toujours insaisissable. Des guerres. Tokyo devient la plus grande ville du monde. Le monde ne sait pas percevoir le Japon autrement que dans sa bizarrerie : « On ne saisit un peuple que dans ses qualités, même lorsqu’elles sont en éclipse » (p. 98).
 
L’occident, on le sait, ne trouvera qu’une réponse : détruire le pays. Nicolas Bouvier se fait humble, laisse, le temps d’un chapitre, la parole à son ami Yuji, qui évoque le départ de sa mère à Hiroshima, pour aller lui chercher du sucre ce jour d’août 1945. Une « leçon de rien », est le titre de ce chapitre. Rien, en effet, si ce n’est le sol brûlant, le petit peuple écrasé, et la poésie de Bouvier. Après une telle horreur, que peut-on encore espérer de la rencontre entre l’orient et l’occident ? Du courage peut-être :
 
« Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit, mais on oublie de s’en souvenir. » (p. 113)
 
 
 
Araki-Cho
 
En 1955, Nicolas arrive au Japon. Il est temps, dans le texte, de récupérer son « Je ». Il a 12 dollars et une brosse à dents en poche. Après une traversée en bateau aux côtés de deux Martiniquais obsédés sexuels, il erre dans Tokyo, et finit par s’endormir sur une table de bar, après que le patron lui a offert un verre de lait. Le voyageur va chercher une chambre dans le quartier d’Araki-Cho : quelles descriptions nous offre-t-il alors ! C’est « un océan de visages camus, de lanternes huilées, de lessive, de maisonnettes de bois gris accotées les unes aux autres dans le fumet aigre iodé de la cuisine japonaise. » (p. 127). Chez Bouvier, le Japon sent, à chaque page on a le sentiment de découvrir un trésor entre deux lignes. Pas de l’or, plutôt des petites misères, mais tant qu’on en est riche ! Le cinéma du coin diffuse des chambara, ces films sanglants qui sont au Japon ce que le western est aux États-Unis, et on se perd dans les bordels de Shinjuku.
 
La vie quotidienne des années 50, c’est un spectacle tendre, perturbant, plein d’humour et de tendresse : le kamishibaï, le montreur d’images, ne va-t-il pas aux bains après minuit, pour éviter d’exhiber ses tatouages militaristes d’avant-guerre dont il a un peu honte ? La politesse, encore une marque si typiquement nippone ! Il a honte, mais il est propre : tant qu’il se lave, le Japonais n’est pas un homme perdu. La civilisation résiste.
 
Elle se répand aussi à coups de gadgets, bien avant l’heure des otakus et du tout électrique. Pas un habitant du quartier ne sort sans son Minolta : Nicolas lui-même possède son appareil-photo, et échange quelques clichés contre des biens en nature : deux œufs, un timbre, une boîte de crabe… Dans la Nyubaï, la chaleur étouffante de la mousson de juin, cet étrange Français, Suisse plutôt, est enfin accepté par les gens du quartier, sans doute parce qu’au fond, il est assez divertissant. Pensez, il roule ses cigarettes lui-même !
 
Enfin, lorsque ses poches sont suffisamment vides pour qu’il s’en  alarme, Nicolas Bouvier est frappé par la découverte du « mur ». Le long de la ligne de tram s’élève ce mur, comme un décor de théâtre sur lequel est inscrit « Baka ! » (imbécile !). Nicolas est touché par une sorte d’illumination, et va désormais prendre de magnifiques photos des passants, chaque jour à pied d’œuvre devant la scène du théâtre-mur, qu’il va revendre à un magazine.
 
Huit ans plus tard, lorsqu’il reviendra avec sa femme Éliane et son fils, il ne reconnaîtra ni le mur, ni la ville. Aseptisée, déshumanisée, Tokyo ne l’intéressera plus. Plus bas dans le Kansaï, il s’établira dans la ville aux 600 temples.
 
 
 
Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci (Paul Eluard)
 
La femme de Nicolas ne sera jamais amoureuse de Kyoto, elle s’y sentira « si souvent étrangère, exilée et perdue » (p.254), peut-être parce qu’il n’est pas simple d’habiter dans « le pavillon du nuage auspicieux », un grand temple où ils sont logés. Il y a des scolopendres monstrueux qui nichent dans les poutres, il faut veiller à ne jamais faire « mauvaise impression », et puis il y a… la machine. Ce mécanisme d’alerte aux incendies qui se déclenche quand il veut, ameute tout le quartier, et fait jeter de la part des habitants des regards suspicieux sur ces incapables d’occidentaux qui ont déréglé la machine (p. 158)…
 
C’est là le drôle, mais il y a, au-delà de l’étrange, l’incompréhensible. Qu’est-ce que le Zen ? Car le temple en question appartient à la secte Rinzaï, des bouddhistes japonais qui n’ont sans doute pas le front de poser une pareille question. Ils préfèrent les devinettes « zen » : Quel est le son d’une seule main qui claque ? Bouvier ne s’aventure pas à donner une réponse. Tout au plus il donne celles, plus ou moins évasives, des penseurs et poètes occidentaux comme Éluard. Pour l’auteur, le Zen c’est un immeuble dont il se retrouve parfois concierge.

« Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en "lotus", je n’ai pas cherché "quelle était la nature profonde du Bouddha". J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons […] Il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait; les autres cherchaient à vivre. »

Cent pages plus loin, il écrira à nouveau qu’il a fort mal reçu la leçon.
 
Il ne la recevra guère mieux à Tsukimura, le village des fleurs. En 1965, il y va assister à la fête des fleurs, en pleine campagne. Deux jours durant, il est frappé par les danses, les beuveries (peuple d’ivrognes !), les Kamis de la commune, et l’exaltation des Nippons. Il se sent étranger, cette fois, vraiment. D’abord parce qu’un vieil alcoolique est scandalisé par sa peau de femme. Et puis il reste interloqué par le comportement d’un vieillard qui lui refuse une écuelle de soupe alors qu’il en a un chaudron de deux cents litres.

« L’odeur de son brouet me faisait à moitié défaillir. Je l’en ai complimenté et il m’a remercié bien poliment. Mais quand j’ai tendu mon écuelle, ses yeux se sont éteints et il a soudain cessé de me voir et de m’entendre. C’est qu’elle n’est pas pour moi, cette soupe : elle doit aller à qui de droit, dans un certain ordre de préséances, à un certain moment, et comment pourrait-il savoir ce que ce gribouille aux cheveux d’étoupe sale est venu chercher ici. D’autre part, refuser c’est discourtois. Il s’est donc tiré d’embarras en me congédiant mentalement ; un tour de force, car son réduit était petit et j’y parlais de plus en plus haut. » (p. 185)

Cette difficulté à trouver sa place au sein de la communauté restreinte est, comme souvent, dépeinte avec humour, sans doute pour contourner l’aspect presque tragique qu’il y a dans cette frustration.
 
 
 
Partir
 
Il faudra bien repartir, donc, parce qu’on ne peut, au final, recevoir parfaitement cette « liberté cristalline, cette leçon de tout et de rien » (p. 256) qui s’appelle Japon. D’abord, partir sur le chemin de la mer du Nord, vers Hokkaïdo. « L’île sans mémoire », ça n’est plus tout à fait le Japon. C’est une région froide, un peu « retardée », économiquement au moins, mais politiquement et historiquement aussi. C’est un pays de violence et de neige, de brumes aussi, et c’est là que vivent les Aïnous. Cette ethnie est peu aimée par les autres Japonais. Un peu comme les Indiens d’Amérique du Nord, ils ont été repoussés, isolés, méprisés, entassés comme dans des réserves, et ne survivent que par un folklore touristique et miteux. Bouvier leur ressemble, parfois : un peu japonais, mais pas japonais. Lui-même est perçu comme un homme primitif. À la question « Aimez-vous le Japon ? », il répond : « A mes heures, oui, beaucoup », mais il n’aime pas cette question (p. 206)
 
Aussi, à cette autre question « Pourquoi nous parler si longtemps de ce Hokkaïdo où il n’y a presque rien ? », il répond :

« Parce qu’on n’en parle jamais. Parce que, pour digérer l’énorme repas japonais, il faut prendre du recul et se retirer, par exemple, dans cette île négligée, forte seulement de son brouillard, de ses chevaux, de ses prés verts et de son vide… mais ce vide, quel repos ! » (p. 241)

 

Digérer ces quelques années, se reposer, repartir, c’est tout ce qu’il reste à faire au voyageur insatiable : quel autre pays l’aura autant marqué, autant interrogé ?
 
Il reste de ces mois étourdissants un livre, Chronique Japonaise, qui nous entraîne dans la légende, puis le quotidien, puis l’incompréhensible et enfin termine sa course dans un souffle interminable, sur l’île sans mémoire. Des sensations, des odeurs, des images, nous en avons pour longtemps avec cet ouvrage, car « Nicolas Bouvier réussit ce que les anciens maîtres artisans appelaient un chef-d’œuvre » (André Velter, Le Monde).
 
 

Somnolant sur mon bourrin
Rêvasseries
La Lune au loin
Fumée du thé
 
Bashō

 

Frédéric, AS Éd-Lib

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 

Nicolas Bouvier Journal d Aran

 

 

 

Article de Fanny sur Journal d'Aran

 

 

 

 

 


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Article de Marion sur L'Usage du monde






Nicolas-Bouvier-Le-Poisson-scorpion.gif

Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






Nicolas-Bouvier-L-usage-du-monde.gifNICOLAS-BOUVIER-CHRONIQUE-JAPONAISE.gif



Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise

 

 

 

Bouvier, Le Vide et le plein

 

 

 

Article de Lysiane sur Le Vide et le plein.

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.
 

 

 

 

  Nicolas Bouvier Il faudra repartir

 

 

 

Article de Marine et de Sarah sur Il faudra repartir.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Frédéric - dans littérature de voyage
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