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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 19:00
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Nicolas BOUVIER
Journal d’Aran et d’autres lieux

Payot, 1990
rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2008




















 nicolas-bouvier.jpg
L’auteur

Nicolas Bouvier est né en 1928 à Genève où il meurt en 1998. C’est un des plus grands écrivains voyageurs qu’il nous est donné la chance de lire. Son père étant bibliothécaire, il est, dès sa plus tendre enfance, immergé dans le monde des livres.

 

Voyager. Son père l’y a fortement encouragé. « Les premières fois où j’ai voulu partir, je n’ai même pas eu à fuguer : mon père m’y a poussé. » Très tôt, N. Bouvier se met à raconter ses pérégrinations riches en aventures humaines. On peut d’ailleurs lire sur la quatrième de couverture des éditions Petite Bibliothèque Payot Voyageurs « le voyageur n’a rien vu s’il n’a pas vu les hommes ». Définition qui colle parfaitement à la façon de concevoir le voyage de notre auteur.

Bouvier pratique le globe comme un exercice spirituel : «  Il m'a paru bien vite […] que la terre […] nous était donnée comme une vaste merveille à déchiffrer. Avec trois clés reçues dans mon berceau : la lecture, le voyage et l'écriture ».

De L'Usage du monde au Journal d'Aran et d'autres lieux (Irlande, Chine, Corée), en passant par Le Poisson scorpion (Ceylan) et les Chroniques japonaises, l'œuvre de Bouvier, sculptée avec la précision d'un orfèvre, nous fait aimer la quintessence du monde. Son périple dans l'espace initie à un autre voyage, au cœur des mots.

Il a une conception du voyage toute personnelle : « On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende pareil à ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » Cette façon d’appréhender le voyage se retrouve dans l’œuvre d’Andrzej Stasiuk qui ne considère pas non plus le voyage comme du tourisme. Il aime à se retrouver dans des lieux difficiles, parfois même hostiles.

Nicolas Bouvier ajoute : « on peut s'en aller par exemple pour ne pas occuper la niche que déjà la société vous prépare, pour ne pas s'appeler Médor ».

On l’aura compris, Nicolas Bouvier est l’auteur d’une littérature exigeante mais qui vaut vraiment la peine que l’on y plonge à corps perdu !





L’œuvre

 Journal d’Aran et d’autres lieux est une œuvre divisée en trois parties inégales : Journal d’Aran, Les chemins du Halla-san ou The old shit-track again et enfin Xian. La première partie concernant son voyage en Irlande (Aran) est la plus longue en nombre de pages. C’est d’ailleurs la seule qui est citée dans le titre, les autres n’étant appelées que « autres lieux ».
iles-aran-irlande-.jpg
 
©  Julien TESSONNEAU
Avril 2002
Campagne
Iles d'Aran
IRLANDE




Dans cette œuvre il prend à de nombreuses reprises le lecteur à parti : « Le lecteur va se dire : « Et voilà les fées ! En Irlande vraiment, pas moyen d’y couper » (p. 80) ou encore à la page 16 : « je ne sais plus lequel ». Le narrateur s’adresse directement au lecteur, lui fait une sorte de confidence. Il nous embarque avec lui dans ses aventures qu’il raconte à la première personne.

Au fil des pages, nous apprenons des éléments sur la vie du narrateur que celui-ci distille au compte-goutte. C’est un journaliste (on l’apprend p.34) suisse (p.64 « Pas de suisse au livre d’or. Je suis le premier […] »). Il ne voyage pas seul, sa femme Eliane l’accompagne. A la page 122, il dit en parlant de sa vie : « j’ai déjà passé la moitié de la mienne dans une sorte d’effarement distrait, le cœur à tout, la tête à rien. »

Nicolas Bouvier raconte beaucoup d’anecdotes à son lecteur et fait preuve d’une bonne dose d’humour :  « On raconte ici qu’un paroissien que le curé pressait de questions sur les ébats d’une nuit passée avec une « amie » avait répondu Je crois me souvenir avoir somnolé un peu. » (p. 56)

En ce qui concerne le rythme. Il est comme l’œuvre tout entière, il résonne en nous comme « le tambour de la mer contre les falaises » (p.78). En effet, c’est une œuvre qui ne peut laisser indifférent tant elle est proche des hommes. Mer qui « est couverte d’une mince couche de glace qui se soulève sous la houle comme la poitrine d’un dormeur. » Le rythme bien que fort est souvent d’une grande lenteur, semblable au sentiment de vide et de dénuement qui se ressent tout au long du livre (nous développerons ce point plus tard);
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L’auteur utilise énormément de métaphores. On trouve une grande poésie dans sa façon d’écrire : « Dans le comté du Connemara vous voyez de la terre qui moutonne dans deux tons de brun sous un ciel au galop […] (p.65) ». Cette description me fait penser à des tableaux impressionnistes tels que ceux de Van Gogh pour le côté tourmenté des paysages. On peut également citer la phrase suivante, elle aussi emplie de poésie : « entendre le vent me braire au nez en tirant comme un voleur ses couvertures de brume. » (p. 52)

En lisant cette œuvre, j’ai repensé à Perec lorsqu’il tente d’épuiser le « lieu parisien » qui l’entoure. « J’aime beaucoup les épiceries qui fournissent assez bien l’inventaire moral d’un lieu. Une clochette argentine et grave, aussi forte que celle des gares d’autrefois, a ponctué mon entrée sans faire apparaître personne. J’ai regardé : outre les boîtes de thé, de thon, de sardine qu’on s’attend à trouver dans ce genre de lieux, il y avait : du tabac à chiquer en tresses (cinq cents la pièce) ; des œufs vert moucheté de noir de je ne sais quel volatile marin ; des pierres à aiguiser cylindriques bien plus pratiques que celles de chez nous qui sont quadrangulaires ; une énorme bombonne de whisky blanc renversée et munie d’un clapet de laine non dégraissée teinte en indigo et de ces briquets à mèche d’amadou qui ne fonctionnent bien que par fort vent… J’en étais là de mon examen quand j’ai entendu la joyeuse cascade d’une chasse d’eau. L’épicière est apparue : alerte, tavelée, frisottée, les yeux pers et mobiles. » (p.85-86) On peut également relever le passage pages 24-25 : « Dans l’espèce de roulotte qui sert de salle d’attente, autour d’un poêle de fonte chauffé au rouge…puis le mugissement béni du moteur sur la mer qui vire au noir. »

Il faut également remarquer l’intertextualité impressionnante que l’on trouve dans cette œuvre. A travers tout le livre, Bouvier fait référence à des auteurs, des musiciens, des peintres…tout un panel d’artistes qui donnent de la couleur à son œuvre et qui enrichissent un voyage bien éloigné du simple tourisme. On y croise Vermeer, Francis Bacon, Kafka, Verlaine, Rimbaud, Conrad, Synge (récurrent dans le livre), Joyce, Chandler, Hammett, Montaigne et bien d’autres. Il y a notamment une référence directe à Marco Polo : « De retour, Hammel écrit ses souvenirs : Relation du naufrage d’un vaisseau hollandais sur la côte de l’Ile Quelpaert, Paris 1670. C’est lui qui place « Quelque part » sur nos cartes et fournit la première description de ce brillant « royaume ermite » dont l’Occident ne connaît rien et auquel Marco Polo qui lui donnait le nom de Kaoli (corruption de Koryo, notre Corée) n’avait consacré que quelques lignes. » (p.138) A la page 112, il parle du Devisement du monde de Marco Polo.

Page 54-55, Nicolas Bouvier nous confie : « Je suis venu avec un seul livre […] Ce livre unique est une anthologie des sagas celtiques dans leur plus ancienne recension. Il vient de me tomber des mains. » Cette phrase prend une toute autre dimension lorsque l’on sait que Bouvier est lui-même auteur. Peut-être est-ce une façon de dire à son lecteur qu’il peut le comprendre. Il parle également du cinéaste Flaherty qui a réalisé L’Homme d’Aran et du poète Yeats qui « avait sommé son émule Synge de se rendre à Aran pour y apprendre le gaélique et relever le répertoire des conteurs. Synge qui vivait alors à Paris avait obéi à contrecœur. Un premier séjour dans les îles suffit à le séduire. Il y retourna quatre ans de suite (1898-1902) et en attendit cinq avant de trouver un éditeur pour le livre Les Iles d’Aran qu’il leur avait consacré, et qui n’atteignit alors qu’un public d’irlandophiles et d’initiés. Dont Robert Flaherty, cinéaste américain né dans le Michigan mais d’origine irlandaise.» (p.72-73)

En ce qui concerne les thèmes abordés dans l’œuvre, j’en ai dégagé trois grands : un voyageur mais pas un touriste, la fièvre et le vide/le dénuement (la tentation du néant, la tentation du silence).


Prenons le premier thème : un voyageur qui est loin d’être un simple touriste. N. Bouvier n’est pas un de ces voyageurs qui se contentent de faires des choses agréables, et de ne retenir que les éléments positifs et superficiels du pays qu’il traverse. En effet, il aime rencontrer des personnes authentiques et discuter avec elles des réalités du pays. Il essaie sans cesse d’avoir l’idée la plus juste et proche de la vérité de ce que vivent les habitants. Et pour ce faire, il ne ménage pas ses efforts. Il a une vision du tourisme et il ne la cache pas à son lecteur. Page 42 : « Partout on médit du tourisme…de l’étranger grugé… ténacité discrète. » Même s’il apprécie de rencontrer des autochtones, il ne cherche pas à multiplier bêtement les rencontres. C’est la qualité des amitiés et des échanges qui l’intéressent : « C’est dans ce flottement un peu étourdi de saké (alcool de riz) que je me suis fait mes rares et fugaces amitiés japonaises.» (p.94)

« Ce qui compte, c’est que j’ai eu ce soir le sentiment d’avoir rencontré ce vieillard avant que je sois au berceau » (p.65)

Il s’intéresse aux faits historiques qui ont marqué ses lieux de voyage. Tel un guide, il emmène son lecteur découvrir les peuples et les paysages : « A l’entrée du cimetière, dans une cabane de rondins… qui réduisent la nature à ses droites et à leur perpendiculaire.» (p.18-19) et, page 102 à 105 : « Les Occidentaux venus cette année-là…s’appelaient " Ambiance famille " … » Ce passage me fait énormément penser aux conseils avisés dispensés par le Guide du Routard.

« J’étais heureux que cette équipée admirable nous ait marqués. C’était comme une encoche sur un couteau d’assassin. Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi. (p. 151) » Là encore, il montre sa détermination à ne pas se comporter comme un touriste banal et stupide.



Le thème suivant concerne la fièvre, sentiment récurrent chez le narrateur lorsqu’il est en Irlande. « Il est fiévreux la nuit et vivant la journée. Ses mains sont brûlantes ou glacées.»(p.79). Ici, c’est un des hommes qu’il a rencontrés sur l’île d’Aran qui parle de lui.
 

Page 87 : « après ces quelques jours fiévreux ». Page 78 : « J’avais marché aujourd’hui près de vingt kilomètres dans une sorte d’ébriété, comme sans m’en apercevoir. La fatigue aura peut-être raison de la fièvre : il faut épuiser les maladies qui nous visitent ; le plus souvent, elles lâchent prise avant le corps.»
(p.79)


Troisième thème, celui du dénuement et du vide.
Il est souvent question de rudesse. En Irlande : des paysages hostiles, beaucoup de vent, un froid glacial. Peu d’habitants. Des vies au ralenti qui attendent la renaissance du printemps. En Corée : « Cet hôtel vide ! Je me demande avec quelles lectures ou quels jeux ces employés chamarrés trompent leur attente…reprendre possession des lieux.» (p.105) Cette « tentation du néant » et « du silence » est également très présente dans l’œuvre de l’auteur Cioran, inventeur de l’expression.


Remarque : toutes les citations sont extraites de l’œuvre éditée chez Payot coll. « Petite Bibliothèque Payot Voyageurs ».



Fanny, AS Ed.-Lib.


Sources utilisées

 Le site du Guide du routard

 Le dossier bibliographique sur Nicolas Bouvier sur le site de la librairie Ombres Blanches





Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS


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Article de Marion sur L'Usage du monde






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Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






Nicolas-Bouvier-L-usage-du-monde.gifNICOLAS-BOUVIER-CHRONIQUE-JAPONAISE.gif



Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise


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Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.


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