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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 07:00

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Nicolas BOUVIER
Le Vide et le Plein
 

Carnets du Japon, 1964 - 1970

Hoëbeke, 2004

Folio, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Japon, un pays extrême et sans références extérieures pour appréhender son espace mental. C’est ainsi que Nicolas Bouvier aborde le pays dans lequel il a vécu durant six ans. Il a bien compris que l’on ne peut résumer l’âme d’un pays par un exposé didactique. Dans ce supplément, ponctué de quelques anecdotes et aspects pratiques de la vie japonaise, il s’attache à expliquer l’état d’esprit des Japonais . Il évoque aussi son rapport au voyage et à l’écriture et insère quelques éléments de sa vie personnelle.

Dans Le vide et le Plein, publié en 2004 aux éditions Hoëbeke dans la collection « Étonnants voyageurs », et édité une seconde fois par Folio en 2009, nous découvrons le supplément de la Chronique japonaise de Nicolas Bouvier. En 1956, il rentre de son voyage en Europe de l’Est et en Orient, fait en compagnie de son ami Thierry Vernet, et qui donnera naissance à son premier ouvrage, L’Usage du monde. Après cinq ans passés à Genève, Nicolas Bouvier décide de partir s’installer au Japon avec sa femme Éliane, alors enceinte d’un deuxième enfant, et de leur fils Thomas. Ils y vivront de 1964 à 1970, quand le mal des origines les ramènera à Genève.
 

 

 

La mentalité des Japonais


Nicolas Bouvier accorde peu de place à la beauté des paysages et à l’histoire du pays. Il va à l’essentiel car au fond, ce Bouvier-vide-et-plein.gifqui importe, ce n’est pas tant le cadre de vie mais les hommes qui l’habitent. Ainsi, nous découvrons des aspects très intéressants de la mentalité japonaise. Il définit le Japon comme une véritable machine sociale : le système de références sociales, le dévouement à la famille, au clan, au pays, en bref, le collectivisme omniprésent dans la société japonaise, diffère radicalement de notre société largement individualiste. Considérez le Japonais, « ôtez-lui sa situation, son grade, ses dan, ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » En conséquence, la prise de décision se fait toujours à plusieurs. La lenteur caractérise la vie des Japonais, et il ne sert à rien de vouloir aller vite, car « qu’est-ce que la vitesse d’un seul dans ce pays où un vaut moins que l’unité ? » Au demeurant, notre voyageur souligne que la prolétarisation est en marche ; les grèves, les manifestations et l’appartenance aux syndicats se multiplient, telle une déchirure du collectivisme.


Nicolas Bouvier souligne également le poids de l’étiquette et du formalisme, qui se constate d’emblée dans les révérences et l’usage intempestif de proverbes. Les discours entre Japonais sont très convenus et rendus impersonnels par l’utilisation de formules adéquates à toutes circonstances. Et justement, un proverbe japonais dit que
« la mort est plus légère qu’une plume, mais l’étiquette plus lourde qu’une montagne ». Même la cérémonie du thé, à l’origine un rite simple de gens pauvres, est aujourd’hui alpaguée par des académies rivales qui prétendent pouvoir enseigner le protocole du thé à leurs élèves. Voilà comment ce rite du plaisir, si simple et rustique, est devenu une activité rigide et pédante.


L’étiquette et les protocoles expliquent donc pourquoi les Japonais sont déroutés lorsqu’ils sont confrontés à des situations improvisées, et notamment lorsqu’ils sont sollicités par un étranger qui demande de l’aide. Plus on s’adresse à un Japonais au statut social élevé, plus son langage sera embarrassé et hésitant. Nicolas Bouvier précise que les paysans sont plus dégourdis que les citadins, et qu’enfin les femmes, malgré leur effacement dans la société japonaise, sont plus ingénieuses et débrouillardes que les hommes ! De plus, les rapports entre les individus sont davantage compliqués par l’absence de tendresse et d’échange de regards. Ce manque d’étanchement des émotions provoque des frustrations, manifestées par la forte présence du thème du viol dans les films et les livres :
« comme si la timidité les acculait à la violence du désespoir ».


La résultante à ce carcan social, d’après Nicolas Bouvier, est que le Japonais éprouve une difficulté d’être ; chaque individu a
« sa nappe de mélancolie, de mal du siècle et d’ennui » selon ses termes. Cette pression constante n’entraîne qu’une seule issue à la vie : le suicide.


Nicolas Bouvier aborde également le rapport particulier à l’étranger. En effet, il explique que ce pays a évolué en vase clos durant plusieurs siècles, avec pour seules relations extérieures le commerce avec les Hollandais sur l’île de Kagoshima. À l’époque Meiji, « haine à l’étranger » était le cri de ralliement des troupes, comme un moyen commode de canaliser la frustration d’un peuple contrôlé par une discipline rigoureuse. On comprend mieux pourquoi aujourd’hui les Japonais ressentent une certaine méfiance à l’égard de l’étranger.


Notre voyageur consacre enfin une partie au statut de la culture japonaise. On y découvre que la gaieté (yukai) est rarement visible sur les visages, à la télévision et sur la scène publique, parce que ce sentiment fait un peu « peuple » pour les Japonais, selon les propos de Nicolas Bouvier. Partant de là, toute la culture est paralysée par la perfection et le sérieux. L’art sculptural, prisonnier de l’espace en tant que luxe, est concerté, lisse, mort. En matière de littérature, les écrivains sont maîtres du froid, particulièrement Osamu Dazai et La Déchéance de l’homme qui semble avoir marqué Nicolas Bouvier. L’écriture japonaise reprend les thèmes dramatiques de l’impuissance, de la haine et de la destruction de soi. Même le Nô, qui appelle à l’éveil et au songe, est un chant lent et triste.
 

 


La conception du voyage


Nicolas Bouvier s’attache aussi à évoquer sa conception du voyage. Pour lui, celui-ci est forcément ethnographique. « Votre propre ville, même si vous l’étudiez avec la patience, la curiosité et la méthode que les meilleurs esprits mettent à l’étude d’une tribu sauvage, attendez-vous à des surprises. Le quotidien n’existe pas. L’ordinaire n’existe pas. » Alors, tout est voyage, tout est aventure même si ce n’est qu’à quelques pas de chez nous.


Il compare également les réactions des Français et des Anglais par rapport à l’approche d’une société inconnue. Les Anglais, résignés et amusés de prendre les choses comme elles sont, ne sont pas surpris de ce qui se passe sous leurs yeux ; tandis que les Français sont trop impatients de comprendre ce à quoi ils assistent et d’en faire de la littérature. Dans tous les cas, Nicolas Bouvier résume le voyage de cette façon :
« Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. »

 

 

Le style de Nicolas Bouvier


Concernant sa vie personnelle, Nicolas Bouvier ne l’évoque pas beaucoup, tant dans cet ouvrage que dans l’ensemble de son œuvre. Dans Le Vide et le Plein, on apprend seulement que sa femme accouche d’un deuxième fils. Lors de cette naissance, il a ressenti un profond manque de Genève et le besoin de partager, même avec des inconnus, la liesse de cet événement. On apprend aussi, par de rapides évocations, que son père disparu lui manque.


Au final, même s’il est l’acteur de toutes les situations et anecdotes racontées dans ce livre, Nicolas Bouvier est assez absent sur le plan personnel. En effet, le « je » n’apparaît que rarement, tandis que le « on » est omniprésent. Il s’adresse beaucoup au lecteur avec la deuxième personne du pluriel, ce qui devrait avoir pour effet de l’impliquer. Or, ce n’est pas vraiment le cas, car l’ensemble de l’œuvre de Nicolas Bouvier est, à mon sens, difficile à appréhender.


Souvent, dans Le Vide et le Plein, le texte donne l’impression d’être un morceau de journal intime dont il manque les éléments essentiels pour comprendre le sens. Le livre est riche mais trop parcellaire. En vérité, cette œuvre est un conglomérat de réflexions mises bout à bout, et cette fragmentation excessive rend la lecture continue difficile. Ce sentiment naît probablement du fait que je n’ai pas lu la Chronique japonaise.


Cependant, on peut s’interroger sur l’obsolescence des informations transmises à travers ce texte. En un demi-siècle, effectivement les mœurs ont peut-être évolué. Au demeurant, on prend plaisir à découvrir cette culture inconnue pour nous, et si éloignée de celle véhiculée par les mangas depuis quelques années en France.


En définitive, même si le texte est difficilement abordable, c’est à nous de considérer les multiples aspects de la vie japonaise pour se faire une première idée du pays. Nicolas Bouvier dépeint beaucoup d’aspects négatifs de la mentalité japonaise, mais on n’oublie pas les choses positives qu’il ne manque pas de préciser. Son propos est très juste et nuancé, distillant à chaque page des commentaires positifs et négatifs. Ici, j’ai pris soin d’évoquer les traits frappants de son analyse. En tout les cas, ce récit donne envie de poser ses livres, de voyager et rencontrer des personnes d’une autre culture.


Lysiane, A.S. Ed.-Lib.

 

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 

Nicolas Bouvier Journal d Aran

 

 

 

Article de Fanny sur Journal d'Aran

 

 

 

 

 


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Article de Marion sur L'Usage du monde






Nicolas-Bouvier-Le-Poisson-scorpion.gif

Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






Nicolas-Bouvier-L-usage-du-monde.gifNICOLAS-BOUVIER-CHRONIQUE-JAPONAISE.gif



Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise


itineraire-bouvier.jpg



Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.

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