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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 07:00

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Nina BOURAOUI
Sauvage
Stock, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’oeuvre littéraire que j’ai choisi de présenter s’intitule Sauvage, c'est le treizième roman de l’auteur franco-algérienne Nina Bouraoui, édité chez Stock. Ce roman traite d’une adolescence algérienne à l’aube des années 80. Une jeune fille, marquée par la disparition inexplicable de son premier amour, se retire du monde pour le repenser à la lumière de cette perte.

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Nina Bouraoui est née à Rennes en 1967, d’un père algérien et d’une mère bretonne. Ses romans qui mêlent poésie et nostalgie de l’enfance et de l’adolescence abordent le monde riche des sentiments, le désir, l’identité et ses troubles, la quête amoureuse et le déracinement. Ses romans sont très imprégnés par les sensations et les couleurs d’une enfance passée à Alger et son écriture sensuelle et subtile s’inspire beaucoup de celle de Marguerite Duras. Parmi ses livres les plus mémorables, on peut retenir La voyeuse interdite qui a reçu en 1991 le prix du Livre Inter, Mes mauvaises pensées, récompensé en 2005 par le prix Renaudot, ou encore Nos baisers sont des adieux. Son oeuvre appartient au genre de l’autofiction.



Dès la première page, le lecteur est plongé dans l’ambiance d’une Alger à la veille des années 80 et c’est des souvenirs de son enfance algérienne que Nina Bouraoui s’inspire pour introduire ce récit intimiste, écrit à la première personne. Alya, une jeune fille rêveuse et mélancolique dépeint l’ambiance et les paysages de son quotidien : son quartier, son voisinage, l’immeuble bâti sur une colline où elle vit avec ses parents et sa soeur. Un univers familier où elle se sent protégée et à l’abri du monde. Lorsqu’elle regarde de sa fenêtre, nous dit-elle, c’est toujours « la même lumière sur la forêt de Baïnem, qui semble prendre feu parce que le soleil se couche ». Le tableau est poétique, teinté d’une nostalgie à travers laquelle on devine un certain malaise. Pour Alya, c’est la nostalgie d’un temps révolu, d’une époque qui ne reviendra plus, mais pour l’auteur, c’est surtout la nostalgie d’un lieu duquel, à sa quatorzième année, elle fut déracinée. Terre natale du père où l’adolescente avait passé des années sauvages, enfermée dans sa communauté familiale, mais ouverte à la nature « forte et sismique ».

Ses journées, Alya les passe à rêver ou à écrire dans un cahier ce qui lui passe par la tête. Parfois, avec sa soeur et Fatia, la voisine qui « lit dans le coeur des gens comme dans un livre ouvert », elle communique avec les esprits. Dans l’espoir de trouver un sens à une réalité qui en est dépourvue. Ou simplement pour s’évader, dissiper « la peur de ce qui existe ». Arrêter l’espace d’un instant, la marche du temps. La rotation des planètes. Fragile et rebelle, Alya refuse le monde tel qu’il lui est donné, proposé. Elle le ressent comme un écrasement, et éprouve des difficultés à y trouver sa place.

Dans la vie, elle distingue deux sortes de peur, « la peur chaude » qui procure un sentiment d’excitation et d’ivresse, et la « peur froide » qui tétanise et paralyse. C’est cette peur chaude qu’elle recherche, car elle lui donne du plaisir et éveille en elle un désir de dépassement d’elle-même. Au contraire la réalité et son objectivité la glacent et c’est surtout l’avenir qui l’effraie ; un avenir incertain, qui selon les habitants du quartier, n’apportera rien de bon. Car « Ici, on a peur de l’année qui vient, l’année 1980. Tout le monde dit que quelque chose va arriver, va changer; que la technologie va dépasser les humains. On attend une catastrophe, mais on ne sait pas de quel côté elle va surgir.»

Dans la famille et le voisinage de la jeune fille, le temps semble arrêté, figé presque; et la vie, si elle poursuit son cours, c’est dans un temps dépassé qui déjà n’existe plus. Car si la modernité n’a pas encore atteint Alger, en revanche, en Europe, elle accompagne le quotidien depuis longtemps déjà. Par les lettres d’une grand mère française, la grand mère d’Alya, ce décalage est mis en exergue et vient perturber l’équilibre de cette cité repliée sur elle-même, qui vit selon son rythme propre. Dans ce temps incertain et comme suspendu, Alya fait la promesse de tout raconter pour Sami, son amour de jeunesse, mystérieusement disparu dans la campagne algéroise : « C'est important les mots, ça reste... et ça protège », confie-t-elle, consciente de l'éphémère et de la fragilité d’une vie. « Car tout tourne, tout s’efface et tout recommence et je ne sais pas si l’on retrouve un jour ce que l’on a perdu. » Sami lui-même révèle par sa disparition soudaine le caractère éphémère et vulnérable de la vie humaine, rappelant par là-même la futilité et la mesquinerie dont nous faisons si souvent preuve. Cette prise de conscience est essentielle, et c’est par elle que Alya va comprendre que la mort n’est pas une chose extérieure à nos vie mais qu’elle lui est inhérente, que « vie » et « mort » ne seraient peut être rien de plus que des mots, des étiquettes, par lesquels nous désignons les versants d’une seule et même chose. Une chose qu’il nous serait difficile de percevoir et de comprendre parce qu’elle nous dépasse. Une chose à laquelle nous participons pourtant. Pour cette raison, et à cause du caractère mystérieux de cette disparition, Alya ne peut faire le deuil de son ami, elle ne peut se résoudre au silence et à l’absence de cet être cher, pour qui elle a éprouvé et éprouve toujours un amour fraternel inaltérable. Par l’écriture, elle tisse alors entre la terre et ciel un lien qui donnera à cet amour une dimension d’éternité.

Dans ses cahiers et par les mots qu’elle emploie, elle redonne vie à son passé, et ressuscite Sami qui reste ainsi présent à son esprit, vivant dans sa mémoire. Elle évoque plusieurs souvenirs et les temps forts de leur histoire. Sa quête de moments passés, points d’appui pour reprendre le chemin de la vie, conduit Alya à revivre des scènes d’une intensité peu commune, « souvenirs fondateurs, ceux qui restent et qui nous poursuivent toute la vie ».

Ensemble, ils traçaient « les plans de la ville idéale, celle de leurs rêves » ou encore en pleine nuit, escaladant le mur de la Résidence, Sami s'enfonçait dans la forêt d'eucalyptus avec une lampe torche, il disait qu'il avait l'impression d'être seul au monde, « d'être dans un processus de disparition, et son corps se remplissait de bonheur parce qu'il n'avait plus de lien avec rien...». Il promettait de protéger Alya toute sa vie, lui donnait son coeur. Leur sujet de prédilection était celui de la mort qui ne pouvait pas se délier de la vie et vice versa, et ils partageaient l’idée que c'était là que se tenaient tous les mystères de l'existence, « la sensation de Dieu ». Ensemble, ils éprouvaient la peur chaude en eux, une peur de l'infini, de « quelque chose qui a commencé et ne s'arrêtera plus ». Plusieurs passages du livre évoquant la fusion entre la matière et le spirituel, entre Dieu et la nature recèlent une dimension cosmique. Cela est particulièrement vrai du passage où Sami et Alya s’enfoncent dans une fosse remplie de chants d’oiseaux, au milieu de la forêt et d’une terre rouge sang : « On était comme dans un corps géant, comme le corps de la baleine dans l’histoire de Pinocchio, c’était vaste, chaud, sombre, humide et l’image du sexe est revenue. »

Pour Nina Bouraoui, « la disparition, c’est l’expérience la plus terrifiante » car il y a toujours l’espoir de retrouver un jour la personne. (On peut penser ici au film Sous le sable de François Ozon, qui décrit l’incapacité d’une femme à faire le deuil de son mari disparu lors d’un bain de mer.) Dans ce récit, qui est une réflexion sur le passage de l’enfance à l’âge adulte, elle nous parle dans une langue universelle de la difficulté à accepter la perte des êtres qui nous sont chers et à vivre sans eux, dans un monde qui demeure, et qui sans eux n’est plus tout à fait le même. Ainsi, la soeur d’Alya aura beau passer les tubes en vogue de l’époque et ses parents faire comme si rien ne s’était passé, elle ne se remettra que difficilement de cette perte. Elle a prié souvent pour le voir revenir, car malgré son chagrin elle conserve la foi. « Plus en les hommes, mais en Dieu », dit-elle. De plus, elle s'interroge à plusieurs reprises, sur son éventuelle culpabilité quant à cette mystérieuse disparition, mais ce n’est qu’à la fin que des éléments de réponses se feront jour.

C’est donc dans l’écriture, que la narratrice, tout comme son auteur, trouvera le moyen de se libérer des fantômes qui la hantent. En revisitant son passé, en analysant le présent et en se projetant dans l'avenir en donnant libre cours à son imagination, elle peut tendre à nouveau vers une existence plus légère, plus sereine et surtout plus vraie. À la fin du livre, Alya n’est plus tout à fait la même. En soi, rien a changé, et Sami n’est jamais revenu. Cependant, « ce n’est plus la même lumière quand je regarde de ma fenêtre [...] », avoue-t-elle. Et ce n’est plus la même lumière sur la forêt de Baïnem qui semble prendre feu parce que le soleil y tombe. « Tout recommence et tout se rassemble, rien ne se défait et rien ne se sépare. Ce n’est plus pareil parce que j’ai changé. »



Avec ce texte, Nina Bouraoui nous offre une belle réflexion sur le temps qui passe, sur la maturité, sur le pouvoir de l’écriture et surtout de l’amour dont elle nous propose ici une jolie métaphore : « C’est vers l’amour que je veux tendre, et c’est avec cet amour que je construirai toute sortes de châteaux.»


Anne-Clémence, AS Bib.

 

 


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