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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 07:00

ogawa tristes revanches





OGAWA Yoko
(小川洋子)
Tristes Revanches
Titre original
Kamokuna shigai, Midarana Tomurai
(寡黙な死骸みだらな弔い)
Nouvelles traduites du japonais
par Rose- Marie Makino-Fayolle
Éditeur original
Jitsugyo no Nihon Sha
(株式会社実業之日本社), 1998
Pour la traduction française
Actes Sud, 2004
collection Babel, 2008




 

 

 

 


Avec Tristes Revanches, Yoko Ogawa nous livre un recueil de onze nouvelles à la frontière du temps, du rêve, du fantastique et de l'anormal. Les nouvelles racontent l'existence de personnages pour le moins ordinaire jusqu'à l'intrusion subtile d'un élément étrange, parfois même fantastique. Toutes évoquent la solitude qui s'abat tel un fléau ; elles mettent effectivement en scène les formes multiples de l'abandon, de la promesse non tenue à l'oubli coupable.

Pour plus d'informations sur l'auteure, nous vous renvoyons à une autre fiche de lecture consacrée également à Tristes Revanches : http://littexpress.over-blog.net/article-ogawa-yoko-tristes-revanches-65573715.html

Dans chacune de ces nouvelles, un personnage, un objet ou un détail parfois infime évoque la nouvelle précédente ou annonce la suivante ; les nouvelles sont donc « interconnectées ». Ces interconnexions dessinent la trame du livre, les nouvelles ne peuvent donc pas être dissociées et analysées de manière individuelle puisqu'elles forment un tout.

Pour faire ressortir au mieux ces interconnexions, nous nous livrerons au résumé de chacune des nouvelles, un résumé qui peut paraître étonnant car des détails incongrus viennent s'y greffer ; rien de plus normal, ces détails ne sont rien d'autre que ces fameuses interconnexions ! De plus, dans un souci de clarté, toutes les interconnexions seront listées à la suite des résumés, et reprises nouvelle par nouvelle.



Nouvelle 1 : « Un après-midi à la pâtisserie »

Une femme, qui n'est autre que la narratrice, entre dans une pâtisserie pour acheter deux fraisiers à la crème pour son fils ; c'est son anniversaire, il a six ans. « Il aura toujours six ans. Il est mort » (p.11) douze ans plus tôt asphyxié à l'intérieur d'un réfrigérateur cassé mis en rebut dans une décharge. Dans l'arrière-boutique de la pâtisserie, une jeune fille est en pleurs au téléphone.



Nouvelle 2 : « Jus de fruit »

Le narrateur se fait inviter par une camarade de classe qu'il connaît peu à déjeuner avec un homme qu'elle rencontre pour la première fois : son père. C'est une enfant illégitime ; sa mère, mourante, lui a dit de s'en remettre à cet homme. Un silence pesant règne durant le dîner. Sur le chemin du retour, ils croisent l'ancienne poste devenue entrepôt à kiwis et s'y infiltrent. La jeune fille croque goulument les kiwis, le jus se répand sur elle ; le narrateur, lui, attend « que sa crise de tristesse soit passée. Le jus qui débordait de ses lèvres coulait de ses joues comme des larmes » (p. 41). Ils ne se sont pas reparlés depuis. A la mort de sa mère, elle est entrée dans une école de cuisine et a fait de la pâtisserie occidentale sa spécialité. Le narrateur, ayant appris la mort du père de son ancienne camarade en feuilletant un journal, s'est décidé à l'appeler à la pâtisserie où elle travaille. Elle, elle est en pleurs au téléphone : « elle libérait ses larmes qui auraient dû couler ce jour-là à la poste » (p. 42).



Nouvelle 3 : « La vielle femme J. »

La narratrice qui est écrivain vit dans un appartement au sommet d'une petite colline (dont les flancs sont recouverts de kiwis !). La propriétaire est une certaine madame J., une vieille veuve de plus de quatre-vingts ans qui a fait du jardin de la cour de l'immeuble son potager. Madame J. prend l'habitude de souvent rendre visite à la narratrice et, à chaque fois, elle lui offre des légumes. Un jour, elle récolte de carottes en forme de main. « Elle avait ses cinq doigts. Le pouce était le plus épais, le majeur le plus long. Elle était potelée comme celle d'un bébé » (p.51). La presse s'accapare de l'histoire, un journaliste tire le portrait de Madame J accompagnée de la narratrice et de ses carottes en forme de main, carottes qui donnent l'impression à la narratrice d'être « encore tièdes » et de dégoutter de sang (p. 57). Quelques jours plus tard, des inspecteurs remuent le potager et y découvrent un corps en voie de décomposition ; le mari de Madame J. ; du sang recouvre la chemise de nuit de Madame J. et les deux mains du défunt restent introuvables !



Nouvelle 4 : « L'esprit du sommeil »

Le narrateur se trouve immobilisé dans un train ; au-dehors, la neige recouvre le paysage. Il se rend aux funérailles de celle qui n'a été sa mère qu'entre l'âge de « 10 et 12 ans » (p. 62). Elle a été sa seule vraie mère. Il se rappelle de la fois où par un tel jour de neige, il a été au zoo avec elle. Elle était écrivain ; au divorce de ses parents, il a rassemblé tous ses livres ; elle a d'ailleurs obtenu un prix de débutant pour un de ses récits, l'histoire d'une vieille femme qui récolte des carottes en forme de main... Selon sa petite amie, sa « mère » souffrait de troubles psychologiques, elle pensait qu'on l'avait plagiée ou que l'on cherchait à voler son manuscrit.

Dans le train, sous la direction de leur accompagnateur, une trentaine d'enfants entonnent « L'esprit du sommeil » de Brahms. A la fin de la nouvelle, le narrateur reçoit un colis avec les anciennes affaires de sa mère, il y découvre un article de journal illustré d'une photo.



Nouvelle 5 : « Blouses blanches »

Deux secrétaires, dont la narratrice, sont occupées à trier les blouses des médecins tout en discutant. L'une d'elle est la maîtresse d'un maître de conférences du service de chirurgie des voies respiratoires. Il devait venir la voir la veille au soir mais il est arrivé avec plusieurs heures de retard, prétextant que son train avait été immobilisé plusieurs heures à cause de la neige. Elle se dit fatiguée de ses excuses qu'elle ne se donne même plus la peine de croire, fatiguée de l'attendre indéfiniment et sans espoir : « C'est pour ça que je l'ai fait », « c'est pour ça que je l'ai tué » (p. 89). La narratrice, elle, impassible suite à l'aveu de sa collègue, reste absorbée par son travail, elle déplie une autre blouse.

 

« C'était la blouse blanche du maître de conférences. Je l'ai secouée. De la poche est tombée la langue. Celle qui avançait sans arrêt des prétextes. Elle fut suivie des lèvres, des amygdales, des cordes vocales. Elles étaient encore tièdes et souples ».



Nouvelle 6 : « Faufilage d'un coeur »

La narratrice, une maroquinière, est une femme seule avec pour seule compagnie un hamster. Un jour, une chanteuse lui demande de fabriquer un sac pour y mettre son coeur qui est à l'extérieur de son corps depuis sa naissance. La narratrice, fascinée par l'organe, s'attelle à la difficile tâche et se consacre tout entière à la fabrication du sac. Entre temps, son hamster oublié meurt ; elle jette le corps dans une « boutique à hamburgers ». Malheureusement, la cliente annule sa commande, elle va se faire opérer prochainement par le professeur Y. La pauvre maroquinière n'en «  a rien à faire de cette histoire. L'important, c'est le sac pour mettre le coeur. C'est tout » (p 116).

Nous la retrouvons dans l'ascenseur de l'hôpital, un ciseau à la main, les portes s'ouvrent, la nouvelle s'arrête.



Nouvelle 7 : «  Bienvenue au Musée des Supplices »

Une apprentie coiffeuse (la narratrice de cette nouvelle) est interrogée par un inspecteur. Dans l'appartement au-dessus de chez elle, un homme a été tué, c'est un maître de conférences, il a reçu de nombreux coups de couteau à la gorge. Elle apprend aussi le meurtre d'une personne hospitalisée ayant eu lieu le même jour, la poitrine évidée aux ciseaux.

L'inspecteur parti, elle continue les préparatifs du dîner (en dessert, une pâtisserie à la fraise bien sûr) en attendant son ami. Excitée d'être témoin de l'enquête, elle raconte son histoire à son petit ami, enfin arrivé, qui finit par partir aussitôt, exaspéré. Désormais seule et totalement désemparée, elle sort se promener et se retrouve devant une maison en pierres, c'est le Musée des Supplices. Comme elle a « l'impression que ces mots conv[iennent] parfaitement à [s]on état d'esprit » (p135), elle y pénètre. C'est un musée dédié aux instruments de torture, un vieille homme portant un noeud papillon lui fait office de guide. À chaque énumération de supplices, elle s'imagine torturant son amant. Elle décide donc de revenir souvent.



Nouvelle 8 : « L'homme qui vendait des corsets »

Le jeune narrateur, un étudiant, rend visite à son oncle. Un oncle qui a été successivement vendeur de corsets puis conservateur de musée avant d'être licencié. Il a effectivement été accusé d'abus sur mineures et notamment d'avoir eu une relation avec une jeune apprentie coiffeuse. Le musée était autrefois la demeure de soeurs jumelles dont la passion était de récolter des objets de torture à travers le monde. L'oncle, lui, était l'intendant de la maison et son travail le plus important était de s'occuper d'un tigre de Bengale. Maintenant, il vit seul dans un véritable capharnaüm, entouré de tous les objets présentés dans l'ancien musée. Avant que son neveu ne parte, il lui offre un manteau, dehors il neige. Le manteau en fourrure de tigre tombe en lambeaux.



Nouvelle 9 : « Les derniers instants du tigre du Bengale »

La narratrice est immobilisée en voiture sur un pont ; il y a eu un accident, un camion s'est renversé et des milliers de tomates jonchent la route (p.165). Elle se rend chez la maîtresse de son mari, le professeur Y, bien décidée à l'affronter enfin. Elle se perd en route et tombe sur une belle maison en pierre ; dans la cour, un vieil homme est à genoux auprès d'un tigre mourant. Elle leur tient compagnie jusqu'aux derniers instants de vie du tigre.



Nouvelle 10 : « Les tomates et la pleine lune »

Un journaliste (le narrateur) réside quelques jours dans un hôtel sur lequel il doit rédiger un article pour la presse féminine. Dans sa chambre, il trouve une inconnue qu'il croisera de nombreuses fois durant son séjour, toujours accompagnée de son labrador et d'un petit paquet qu'elle tient fermement. Si elle s'obstine à le suivre et à lui tenir compagnie, c'est parce qu'il ressemble à l'homme qui lui a sauvé la vie il y a trente ans de cela alors qu'elle était perdue par un jour de neige avec un enfant de dix ans. Dans le paquet, il y a un manuscrit, dit-elle. Elle ne s'en sépare jamais, elle a peur qu'on le lui vole, d'ailleurs elle s'est déjà fait voler un roman. Elle montre un de ses écrits au narrateur, il s'agit d'Un après-midi à la pâtisserie. Elle disparaît aussi soudainement qu'elle est apparue, en abandonnant son paquet. Le narrateur le trouve, l'ouvre et en sort une ramette de papier. Tout est blanc.



Nouvelle 11 : « Herbes vénéneuses »

La narratrice, d'un certain âge, veuve d'un homme fortuné, finance les études musicales d'un jeune homme ; en contrepartie, il vient la voir chaque samedi pour lui offrir un peu de compagnie et lui lire des histoires (entre autres l'histoire de madame J !). Ce qu'elle aime par-dessus tout, c'est entendre le son de sa voix, cela éveille son désir. Un samedi, il lui demande de décaler leur rendez-vous habituel, car c'est l'anniversaire de son amie ; elle ne veut pas, prétextant que c'est aussi son anniversaire. Il vient malgré tout. C'était la dernière fois. De nouveau seule, décontenancée, elle se promène dans les bois et tombe, au beau milieu de la nature, sur un entrepôt de réfrigérateurs. Elle en ouvre un et y découvre un corps. Elle y voit son cadavre : « Mon cadavre. Dans cet endroit sombre et étroit, j'avais mangé des herbes vénéneuses, et j'étais morte à l'abri des regards » (p. 245).


La boucle est bouclée !

 

 

Petit récapitulatif des interconnexions

 

 

Nouvelle 1 : « Un après-midi à la pâtisserie »

  • Fraisier à la crème (nouvelles 2 et 7).

 

  • Femme qui découvre le cadavre du petit garçon, semblant « plus morte que vive » = narratrice de la dernière nouvelle.




Nouvelle 2 : « Jus de fruit » 

 

  • Petite fille = apprentie pâtissière de la nouvelle 1. Scène du coup de fil.
  • .Le dessert n'est autre qu'un gâteau à la fraise couvert d'une épaisse couche de chantilly ! (nouvelles 1 et 7).
  • Les kiwis et le bureau de poste abandonné (nouvelle 3).




Nouvelle 3 : « La vieille femme J. »

  • Femme écrivain = mère adoptive (nouvelle 4) + l'inconnue (nouvelle 10)
  • Les kiwis et le bureau de poste abandonné (nouvelle 2).

 


Nouvelle 4 : « L' Esprit du sommeil »

  • Mère adoptive du narrateur = écrivain (nouvelle 2) + l'inconnue (nouvelle 10)
  •  Récit de la vieille femme J aux carottes en forme de main + article de journal accompagné de la photo (nouvelle 2).
  • Le chant choral « L'Esprit du Sommeil » de Brahms (nouvelle 11).



Nouvelle 5 : « Blouses blanches »

  • Maître de conférences = narrateur de la nouvelle 4 + chirurgien de la chanteuse à la malformation cardiaque (nouvelle 6) + mari de la narratrice (nouvelle 9).
  • Appartement 508 = appartement de la maîtresse, lieu du crime, immeuble de la nouvelle 7.




Nouvelle 6 : « Faufilage d'un coeur »

  • Hamster mort jeté dans la poubelle d'une « boutique à hamburgers » (nouvelle 7).
  • Professeur Y = chirurgien de la danseuse (nouvelles 4 et 9).




Nouvelle 7 : « Bienvenue au musée des Supplices »

  • Le hamster mort, recouvert de ketchup, dans la poubelle (nouvelle 6).
  • L'apprentie coiffeuse (nouvelles 8 et 9).
  • Dessert du dîner : une pâtisserie à la fraise ! (nouvelles 1 et 2).
  • L'homme au noeud papillon (nouvelles 8 et 9).
  • Le Musée des Supplices (nouvelles 8 et 9).
  • Le corset (nouvelle 8).




Nouvelle 8 : « L'homme qui vendait des corsets»

  • Oncle du narrateur = guide du Musée des Supplices (nouvelles 7 et 9).
  • Le corset (nouvelle 7).
  • Le tigre du Bengale (nouvelle 9).




Nouvelle 9 : « Les derniers instants du tigre du Bengale »

  • Femme du professeur Y.
  • Appartement 508 (nouvelles 5 et 7).
  • L'apprentie coiffeuse (nouvelles 7 et 8).
  • Le Musée des Supplices, le vieil homme et le tigre du Bengale (nouvelles 7 et 8).
  • Les tomates répandues sur la route (nouvelle 10).




Nouvelle 10 : « Les tomates et la pleine lune »

  • L'inconnue offre au cuisinier de l'hôtel des tomates ramassées sur le bord de la route (nouvelle 9).
  • L'inconnue = femme écrivain (nouvelles 3 et 4).
  • Visite au zoo (nouvelle 3).
  • Roman de l'inconnue : Un après-midi à la pâtisserie.




Nouvelle 11 : « Herbes vénéneuses »

  • Chant choral « L'Esprit de sommeil » de Brahms (nouvelle 4). Rencontre le jeune homme à un cocktail sur cette chanson.
  • Découverte du cadavre du petit garçon (nouvelle 1).
  • La narratrice = femme annonçant la macabre découverte, celle qui avait l'air «  plus morte que vive ».



Dans ce recueil, personnages et objets glissent d'une nouvelle à l'autre. Un personnage, qui était narrateur d'une nouvelle, devient personnage secondaire dans la nouvelle suivante ou se voit simplement cité. Cela nous rappelle le film choral, comme Paris – réalisé par Cédric Klapisch avec entre autres Romain Duris, Juliette Binoche, Fabrice Luchini...– où l'on découvre les liens qui unissent les personnages les uns aux autres au fur et à mesure du film. Ici, les personnages sont en perpétuel mouvement et voyagent de nouvelle en nouvelle, rien n'est figé, ce qui donne au recueil une vivacité certaine.

D'autre part, les interconnexions rendent la lecture haletante et tendent même à accélérer le rythme de lecture ; le lecteur passe d'une nouvelle à l'autre, impatient de découvrir ce qui la relie à la précédente ou à une autre. La lecture est loin d'être passive car le lecteur joue, en quelque sorte, avec le récit.

Malgré une narration faite à la première personne, les personnages sont frappés d'anonymat, nous ne connaissons pas leur nom ; au mieux, les personnages sont désignés par une lettre comme le « professeur Y » ou « madame J », et parfois, nous ne découvrons leur sexe que passées plusieurs lignes de lecture. Une identité mal définie et qui est, la plupart du temps, seulement associée à un métier ; apprentie pâtissière, coiffeuse, écrivain, journaliste... Cette interrogation sur l'identité n'est pas uniquement soulevée par le lecteur ; dans la dixième nouvelle « Les tomates et la pleine lune », l'inconnue est chagrinée de ne rien connaître de son sauveur.

« Je lui ai demandé son nom pour pouvoir le remercier, mais il n'a pas voulu me le dire. Ni sa profession, ni son adresse, ni même où il allait et dans quel but » (p. 217).

Ou encore dans la quatrième nouvelle, « L'esprit du sommeil », où le narrateur, secoué par le divorce de ses parents, est plus ébranlé encore lorsqu'il se rend compte qu'il ne se souvient plus du véritable prénom de celle qu'il considère comme sa mère. Heureusement, il retrouve la chaîne qu'elle avait l'habitude de porter, son prénom est gravé derrière ; soulagé, il le remet en place mais le lecteur, lui, ne connaît toujours pas le prénom.

Un « je » anonyme, une identité mal définie, le lecteur peut ainsi se fondre dans la peau de n'importe quel personnage.

Yoko Ogawa pose son regard sur une société des plus étranges et surtout très solitaire. Les personnages sont bien seuls et se montrent parfaitement incapables de se lier réellement aux autres, la plupart d'entre eux, d'ailleurs, s'enferment dans des comportement irraisonnés.

En choisissant de ne pas leur donner d'identité propre, Ogawa bascule ses personnages dans le commun, l'ordinaire. Des vies anonymes défilent sous nos yeux, d'autres s'éteignent, c'est l'histoire de la vie. Mais parce qu'ils sont anonymes, les personnages semblent plus seuls encore, ils sont véritablement isolés, tenus à distance.

La maroquinière de la nouvelle « Faufilage d'un coeur » vit seule depuis longtemps, tellement longtemps que son rythme de vie est toujours le même ; elle ajoute : « Quoi que je fasse, c'est pour moi toute seule » (p. 93). Elle souffre d'un manque de chaleur humaine, de tendresse, de réconfort et trouve un substitut dans un animal domestique, le hamster, son seul compagnon durant trois ans. L'animal pour seuel famille, c'est aussi le cas du vieil homme au noeud papillon : « Mon oncle n'avait plus que ce tigre comme famille » (p. 167) ; la mort du tigre est touchante et belle, nous assistons aux adieux de deux êtres qui s'aiment.

Notons que la solitude n'est pas un choix, elle résulte d'un rejet. Dans la nouvelle « Les derniers instants du tigre du Bengale » la narratrice se remémore un à un les moments où elle a été rejetée jusqu'alors :

« Ainsi je comprenais que mon mari n'était pas le seul, que tout un tas de gens m'avaient tourné le dos jusqu'à présent » (p. 188).

Gagnés par la solitude, les personnages sombrent dans une tristesse infinie. Des larmes s'égrènent au fil des nouvelles, nostalgie et tristesse imprègnent le recueil ; ainsi, un vieil homme seul au milieu des détritus peine à contenir ses larmes à la vue de son neveu enfin venu lui rendre visite, une jeune pâtissière pleure la mort de sa mère après vingt années de retenue... Des personnages profondément affectés, qui portent en eux le mal de vivre et terriblement impuissants face à la morosité de leur vie parcourent le recueil.

Une pointe d'optimisme, d'espoir en la vie apparaît pourtant avec la narratrice des « derniers instants du tigre du Bengale » qui prend conscience qu'elle a assisté à de précieux instants, la disparition d'un être chéri et aimé. Pour la première fois de sa vie, elle s'est enfin sentie utile, elle repart avec un regard neuf sur la vie.



Intéressons nous désormais, l'espace de quelques instants, à l'écriture d'Ogawa.

Dans la nouvelle « Les tomates et la pleine lune », le journaliste lit un court roman de cette femme étrange qui croise si souvent son chemin, il s'agit d' « Un après-midi dans la pâtisserie » ; il en fait une brève critique, qui n'est autre que la critique d'Ogawa sur sa propre prose.

« Le style n'avait rien de particulier. Il n'y avait pas de personnages sortant de l'ordinaire, ni de scènes entièrement nouvelles. Simplement, sous les mots de cette histoire passait un courant froid dans lequel je plongeais sans arrêt mon coeur pour le rafraîchir » (p. 222).



Avec Ogawa, les frontières du temps sont totalement abolies. Les vies passent et reviennent, tout se mélange, le passé et le présent. C'est peut être là, l'une des caractéristique de son écriture ; dans son roman Parfum de glace, elle navigue effectivement entre les souvenirs d'un lointain passé et le présent, semant parfois la confusion chez le lecteur qui se perd au milieu de ses changements soudains de temporalité.

Yogo Ogawa est désarmante, avec une écriture des plus sobres ; elle nous décrit une réalité brutale, sanguinolente, mains tranchées et coeurs arrachés jonchent son recueil. Elle emporte le lecteur dans un univers sombre, trouble, glauque même. De nombreuses nouvelles sont marquées par le motif du démembrement : une maîtresse jalouse de la femme de son amant tue ce dernier avant de lui découper la langue, les lèvres et les amygdales ; le guide du Musée des Supplices est plus que passionné par les instruments de torture dont il a la garde ; sous le potager anormalement fertile d'une vieille dame, la police découvre le cadavre d'un homme auquel on a coupé les mains...Une atmosphère morbide rendue par cette présence constante de la mort. L'auteure semble vouloir nous faire accepter la présence de la mort, et ce dès la première nouvelle dans laquelle la narratrice nous fait part de son travail de deuil (elle collecte dans les journaux des articles ayant pour sujet les enfants morts dans des circonstances cruelles ou encore elle tente de vivre ce qu'il a vécu en vidant son réfrigérateur et en y prenant place). La mort, si soudaine, souvent incomprise – nous nous référons aux réflexions de l'apprentie coiffeuse p. 121 -122 : « Pourquoi tout le monde mourait-il ainsi soudainement ? Alors que la veille encore ils étaient vivants. » – fait partie intégrante de la vie.

Ogawa a l'art de cultiver le malaise. La sexualité, la sensualité sont aussi présentes dans ce recueil ; les personnages ont une vie charnelle, ne serait-ce que dans leur esprit. Ainsi, la maroquinière, à la vue de la chanteuse dénudée, est prise de pulsions ; elle aimerait sucer son coeur comme un mamelon et ajoute « Mon désir était trop grand, si bien que je n'arrivais pas à poser les yeux dessus » (p 104). Le lecteur, lui, n'en éprouve que du dégoût.



Avec Ogawa et ses Tristes Revanches, les évènements les plus extraordinaires arrivent, les personnages les plus éloignés se croisent. C'est indéniable, l'écrivain japonaise sait donner corps aux lieux, aux êtres, et le lecteur accepte avec une étonnante facilité cette présence de l' « a-normal » dans le monde commun, il se laisse emporter par Ogawa, qui le plonge dans les profondeurs de l'âme humaine, et ce jusqu'à l'émerveillement voire même l'écoeurement. Un livre à découvrir au plus vite !


Marie C. A.S. Bib.-Méd.

 

 

 

OGAWA Yoko sur LITTEXPRESS

 

Ogawa Yoko Cristallisation secrete

 

 

 

Article de Lola sur Cristallisation secrète.

 

 

 

 

 

 


 

ogawa tristes revanches

 

 

 

Article d'Alice sur Tristes revanches

 

 

 

 

 


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Article de Maëla sur L'Annulaire.

 

 

 

 

 

 

Yoko Ogawa, Amours en marge 1

 

 

 

Article de Sara sur Amours en marge

 

 

 

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article de Clémence sur La Petite Pièce hexagonale

 



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article de Kadija sur Une parfaite chambre de malade,

 

 

 

 

 

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Articles de  E.B.,  Delphine Marie,  Maylis sur Les Paupières

 

 

 

 

 

 

 

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Article de G. sur La Bénédiction inattendue.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Marie, d'Axelle, de Laura sur Le Musée du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA La Grossesse

 

 

 

Article de  Sandrine sur La Grossesse

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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