Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 07:00

le 20 novembre 2012.

olivier-rolin.gif

C’est à l’occasion du  Festival de l’oie bernache célébré par la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) qu’Olivier Rolin est invité à  la Machine à lire ce 20 novembre.


Après une présentation par la LPO des objectifs du festival, des membres de l’association lisent des extraits de contes autour de l’oie bernache, un migrateur qui vit en Sibérie de mai à juin et revient séjourner d’octobre à mars dans des contrées plus douces, notamment le bassin d’Arcachon.

Ensuite, Olivier Rolin intervient pour faire des lectures commentées sur le thème de l’espace, notamment l’espace sibérien, un thème qui est au centre de son œuvre.


Né en 1941 à Boulogne-Billancourt, Olivier Rolin a grandi au Sénégal et vit aujourd’hui à Paris. Il est le frère de l'écrivain Jean Rolin. Parmi ses œuvres les plus remarquées, on peut citer L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina),  Tigre en papier (2002), Un chasseur de lions (2008), Bakou, derniers jours (2010) et Bric et Broc qui vient de paraître aux éditions Verdier.

Comme pour l’oie bernache, la Sibérie est l’une des destinations récurrentes d’Olivier Rolin, souvent considéré comme un écrivain voyageur, bien qu’il refuse d’être rangé sous cette étiquette. Son ouvrage Sibérie, que l’on peut qualifier de «récit », est paru aux éditions Inculte en 2011. Olivier Rolin est interrogé par Pierre Schoentjes, professeur de littérature française, qui s’est intéressé notamment aux écrivains voyageurs.



La rencontre débute par le rappel de la publication chez Seuil de Circus en deux volumes, œuvre qui regroupe un grand nombre de ses écrits depuis 1983. L’auteur souligne qu’il était « plus engagé » à cette époque : il a en effet défendu les idées politiques de la gauche et vécu dans sa jeunesse une période « maoïste ».

Rolin, qui a toujours été attiré par les pays de l’Est, fait ensuite partager au public de la Machine à lire son expérience de la Russie et de la Sibérie : après avoir découvert la Russie en 1986, il y est retourné une vingtaine de fois. Il a notamment fait l’expérience du transsibérien de Moscou à Vladivostok, en 2010 avec d’autres écrivains, à l’occasion de l’Année France-Russie. Il s’est également rendu au pôle Nord. En ce qui concerne la Sibérie, il rappelle qu’il a passé, entre autres, un mois dans un village à l’Est de la péninsule de Taïmir, zone où, justement, des bernaches passent l’été. Il rappelle que cette région est riche sur le plan archéologique puisqu’on y a retrouvé des mammouths pris dans la glace. Dans Sibérie, il évoque d’ailleurs avec un certain humour le destin de Jarkov, un mammouth découvert à Khatanga et qui a dû être transporté tel quel dans son bloc de glace.

L’écrivain commente brièvement son ouvrage Sibérie, qui relate différentes étapes de son parcours d’Ouest en Est, d'Irkoutsk à Vladivostok, de Khatanga jusqu'à Magadan, terrible porte d'entrée du goulag. Sibérie est une œuvre à l’aspect fragmenté qui dépeint une région apparemment illimitée, dont les confins semblent inatteignables. L’auteur transmet l’impression d’un gigantisme sublime (toundra, plaines glacées), sans toutefois chercher à gommer les difficultés actuelles du pays et les tristes souvenirs de l’ère communiste, tel le terrible goulag de Kolyma.

Pour sa première lecture, Olivier Rolin a justement choisi un extrait de Sibérie qui traduit les impressions dominantes de l’œuvre, celles d’ « immensité » et d’« antipodes », selon ses termes. En effet, ce lieu est si immense que les distances semblent abolies ; en outre, Rolin souligne que par sa latitude et sa longitude, la Sibérie se situe véritablement aux antipodes du monde. Il explique que dans certaines contrées, il n’y a aucune route : ces zones ne sont donc accessibles que par avion ou bateau.


Olivier-Rolin-siberie.jpg
Extrait de Sibérie :

 

« Fleuves géants, déserts glacés, taïga sans limites, températures extrêmes : en Sibérie, la géographie n'y va pas de main morte. L'histoire non plus, qui en a fait la terre des bagnards, et des déportés, l'un des noms du Malheur du XXe siècle. On peut pourtant trouver un charme secret à cette partie du monde que désigne assez bien le vieux mot de solitudes, et qui est comme le grand large sur terre. C'est mon cas. Les chroniques ici réunies témoignent à leur façon d'une inclination contre nature... »

 

Concernant le caractère « contre-nature » de cette inclination, l’auteur nous éclaire dans cet autre passage :

 

 « Aimer la Sibérie, ça ne se fait pas. Pourtant, ce nom terrible a pour moi un charme secret. D'abord, il est beau. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais il est beau. »

 

C’est ce qu’il appelle la « musique des noms » ; dans l’œuvre, il décrit d’ailleurs cette sensation :

 

« Sibérie, ça sonne bien, vaste, comme Sahara. J'y entends tinter le fer, j'y vois briller la fourrure des zibelines. J'y vois une étoile fondre tel du sel dans l'eau noire, comme dans un poème de Mandelstam :

"Et plus pure la mort, plus âcre le malheur/ Et la terre plus cruelle et plus vraie." »

 

Plus loin, il revient sur la dimension gigantesque de l’espace, difficile à appréhender pour nos sens :

 

« Maisons de planches noires, palissades noires moirées d'argent (...). J'ai lu quelque part, il me semble, que le goût russe des palissades était une façon de se protéger de l'espace immense, de l'angoisse qui naît de l'illimité. »

 

Outre le périple du marcheur sur des kilomètres, Sibérie représente aussi pour son auteur un itinéraire spirituel, une quête, ou une initiation : il peut y revivre sa rencontre avec d’autres œuvres de grands écrivains russes, Tchekhov, Pasternak, Gogol, Chalamov. Le voyage est aussi l’occasion de rencontres et Oliver Rolin brosse dans Sibérie une série de portraits hauts en couleur de personnages qu’il a croisés et qui l’ont marqué.

Ainsi, malgré les difficultés du voyage, l’auteur ne manque pas de faire preuve d’humour, sur les autres ou sur lui-même, comme dans ce passage où il analyse son attirance pour les régions éloignées :

 

 « Évidemment, ceux pour qui un séjour à Venise représente le comble des félicités auront sans doute du mal à me comprendre. L’attirance du lointain recouvre pourtant autre chose que la simple volonté (d’ailleurs indéniable) d’épater les sédentaires. S’éloigner de son origine, mettre le plus de distance possible entre soi et ses lieux accoutumés, fait partie des ambitions honorables. »

 

Après cette première lecture, Rolin évoque les voyages de Gauguin et de Nicolas Bouvier qui ont célébré chacun à leur manière l’immensité et les antipodes dans leur œuvre. Il rappelle ensuite l’épisode des survivants de l’expédition du navigateur la Pérouse, disparu à Vanikoro lors de son exploration du Pacifique.

Sur ce, il confie au public son amour des cartes géographiques depuis l’enfance : elles lui ont toujours évoqué des histoires, des aventures. Il explique que c’est la raison pour laquelle il ramène toujours des cartes de ses voyages, plutôt que des babioles. Même si certaines représentent des lieux où il n’est jamais allé, ces cartes lui procurent de toute façon le plaisir de l’imagination.




Pour sa deuxième lecture, Olivier Rolin choisit une œuvre à tonalité philosophique de Jean-Christophe Bailly, Panoramiques, qui prend pour cadre la Sibérie et la Russie (œuvre parue chez Bourgois en 2000).

Ce livre d’essais est divisé en cinq parties, « Livre », « Enfance », « Pays », « Langue », « Époque », qui représentent chacune une forme d’expérience du temps, thème central du livre. Bailly commente également dans cet ouvrage des lieux comme la Russie et des œuvres de personnalités variées tels Eisenstein, Baudelaire ou Lucile Desmoulins.

Pour Rolin, le concept récurrent de cette œuvre est, comme dans Sibérie, celui de l’immensité, qui semble immanente à toute perception de l’espace sibérien. A cette occasion, il rappelle que l’immensité est souvent évoquée dans la littérature russe, en particulier chez Tchekhov (on peut citer sa nouvelle de 1888, La Steppe).

L’écrivain témoigne aussi de son amour pour l’œuvre de Claude Simon : il cite en particulier les Géorgiques, paru en 1981 aux éditions de Minuit : cette œuvre à la structure remarquable présente trois récits imbriqués, dont l’un a pour protagoniste Claude Simon lui-même.

Rolin explique que, pour lui comme pour d’autres auteurs, les paysages sont comme imprégnés par la langue et les mots qui les décrivent. A titre d’exemple, il énumère quelques-uns des nombreux mots de la langue nenets désignant l’eau, selon qu’elle est à l’état liquide, solide, en phase de dégel… :

  • qanik neige qui tombe
  • aputi neige sur le sol
  • pukak neige cristalline sur le sol
  • aniu neige servant à faire de l'eau
  • siku glace en général
  • nilak glace d'eau douce, pour boire
  • qinu bouillie de glace au bord de la mer


(On retrouve ces termes dans le dictionnaire de l'inuktitut du linguiste missionnaire Lucien Schneider).

Ainsi, Rolin estime que pour « comprendre » les paysages d’un pays, il faut nécessairement connaître certains mots relatifs dans la langue locale. La nature serait donc, selon ses termes, « nourrie de culture », et ce, quel que soit le type de paysage ou de contrée. Cet avis s’oppose donc à la théorie selon laquelle le langage serait arbitraire et ne rendrait pas compte du monde. Rolin semble considérer que le lexique des différentes langues ne saurait être interchangeable pour désigner la même réalité.



Olivier Rolin poursuit justement avec la lecture d’un auteur russe contemporain, Vassili Golovanov, qui fait part de cette même difficulté à trouver les mots justes :

 

« Je savais que pour décrire l'expédition j'aurais besoin d'un autre langage, autre que tous ceux qui (existant à l'intérieur de la langue) me sont plus ou moins connus (…)  mais à dire vrai je ne m'attendais pas à être acculé à une rupture aussi profonde, à une telle impuissance d'enfant. » (Éloge des voyages insensés, pp.174-175).

 

En effet, c’est avec la lecture d’un passage de l’Éloge des voyages insensés que poursuit Olivier Rolin : cette œuvre, parue chez Verdier en 2007, prend pour cadre l’île de Kolgouev dans l’océan Arctique. Un point commun avec l’œuvre de Rolin est de mêler à la description du réel des passages imaginaires. Golovanov, cet autre écrivain voyageur, fait le voyage depuis Moscou en train, bateau puis hélicoptère. Durant son itinéraire sur l’île, il atteint les limites de la résistance humaine. Il relate aussi les liens tissés avec le peuple nenets qui l’a guidé dans ce long parcours.


L’extrait lu, qu’affectionne particulièrement Olivier Rolin, est la description d’une nuit sur cette île, évoquant le miroitement de l’eau, les couleurs et les bruits perçus par le narrateur. Ce dernier ressort bouleversé de cette expérience de la nuit arctique : il a l’intuition d’assister à un « miracle », d’être témoin de la « perfection » selon les termes d’Olivier Rolin.

Extraits :

 

« Il était inutile d’essayer de prendre une photo, de chercher à fixer ce ciel sur une pellicule pour l’emporter avec soi, tant ce ciel était immense, tant il refusait d’entrer dans nos pauvres objectifs, d’être résumé en mots, idées ou explications. Ici, il était le maître. Dans le meilleur des cas, nous n’en étions que les hôtes. »

« Mais quel nom donner à l’eau des rivières, la nuit, gorgée de lumière ? »

 

Les mots ne peuvent  exprimer qu’imparfaitement de telles sensations : c’est donc un défi pour l’écrivain, qui aboutit, selon Rolin, à une inévitable « frustration ». Malgré tout, Olivier Rolin considère que l’écriture reste le vecteur privilégié de ces impressions subtiles que ni la photographie ni la peinture ne pourraient rendre avec authenticité, comme l’a remarqué Golovanov. C’est donc quand même un hommage au pouvoir poétique de l’écriture que fait Rolin à travers la lecture de cette belle page.

L’auteur décrit ensuite la zone appelée « la mer blanche », entre le cap Nord et Arkhangelsk. Il rappelle que cette zone est aussi un point d’escale des oies bernaches. Olivier Rolin parle de son projet de tourner un documentaire avec la chaîne Arte sur ce lieu qui l’intéresse particulièrement en tant qu’écrivain : en effet, les îles Solovetsk, situées en mer blanche, ont hébergé le premier camp soviétique où a été expérimenté le système du goulag sous Lénine. De nombreux intellectuels y ont été expédiés comme prisonniers. Beaucoup ont apporté leurs livres et une bibliothèque s’est constituée sur place. Olivier Rolin s’interroge sur le devenir de ces livres après la fermeture du camp en 1939 ; c’est pourquoi il se représente le futur documentaire comme un témoignage sur cet épisode méconnu et une enquête sur la survivance de cette bibliothèque. Selon lui, certains livres ont été retrouvés, parmi lesquels un ouvrage de Stendhal.



En conclusion, Pierre Schoentjes rappelle qu’Olivier Rolin est considéré comme un « styliste » pour la beauté de son écriture, capable, selon ses termes, de faire « migrer  le paysage russe jusqu’à Paris » dans l’esprit de ses lecteurs. Il admire en particulier la description des aurores boréales par Rolin.

Pour les lecteurs néophytes, Pierre Schoentjes conseille de commencer par Bakou, derniers jours (paru au Seuil en 2010) : c’est un récit de voyage entremêlé de rêve, qui nourrit une réflexion sur la création littéraire. L’œuvre peut aussi se lire comme un autoportrait. Rolin y explique pourquoi la mort est au cœur de l’acte d’écrire. Étrangement, si Rolin se rend à Bakou en 2009, c’est pour voir, dit-il, « si la mort y a rendez-vous avec moi ». Il évoque aussi la mort et le suicide d’écrivains célèbres de tous les temps, depuis Ovide « mort en exil ». Enfin, en guise de prolongement à cette soirée, Pierre Schoentjes suggère au public la lecture des Âmes mortes de Nicolas Gogol, sorte d’épopée qui est en même temps une méditation sur la mort, et qui renferme un univers onirique proche du fantastique.

En conclusion, Olivier Rolin fait preuve à la fois d’un immense talent et d’une grande modestie ; il se dégage de lui une sensation d’apaisement : c’est ce regard qu’il semble porter sur ses voyages passés. Comme il le dit dans Bakou, il n’a « pas peur de la mort ». Tout en admirant la qualité des extraits qu’il a choisis de lire au public, on peut regretter qu’il n’ait pas ajouté plus de passages de ses propres oeuvres.



Annexes


Itineraire-du-Transsiberien.JPGItinéraire du Transsibérien


 

mer-Blanche-iles-Solovki.pngMer Blanche, îles Solovki

 

 

Extrait d’un entretien de 2011 avec Olivier Rolin :
 http://russie.aujourdhuilemonde.com/olivier-rolin-infatigable-voyageur-en-russie

 

 

Olivier Rolin, infatigable voyageur en Russie


27/05/2011 | Maureen Demidoff.


Aujourd’hui la Russie : L’immensité du territoire russe est en permanence évoquée dans votre livre. Qu’est ce que cela représente pour vous ?

Olivier Rolin : L’attirance pour les grands espaces est une sensation difficile à définir précisément. En Russie, les frontières et les limites sont si loin, et ces terres sont si peu parcourues, que cela a quelque chose de grisant. Comme je l’écris dans mon livre (Sibérie), personne ne sait où s’arrête la taïga. J’aime le vertige que procure l'immensité du territoire, qui se sent jusqu'à l'intérieur des villes. […]




Autres extraits de l’Éloge des voyages insensés de Golovanov :
Vassili-Golovanov.jpg

Vassili Golovanov, à droite.

 

 

« La Petchora est un fleuve très uniforme : des sapins sur une rive, des sables jaunes et froids, une saulaie impraticable sur l’autre. Pourtant, à un endroit, on découvre soudain un paysage qui coupe le souffle : le fleuve franchit trois « portes », creusées dans trois éperons rocheux de la falaise dont les flancs tombent dans l’eau en pointes acérées. La première « porte », la plus proche, est noire, la seconde bleue, la troisième grise. Et au loin, entre le gris des nuages et le gris de l’eau, il n’y a aucune transition visible. Le fleuve semble se jeter dans le ciel. Ou dans la mer. Il emporte là-bas (dans le ciel ou la mer) ceux qui périssent le long de son cours, de fatigue ou d’imprudence… Hommes venus de peuples différents, tous réduits par le fleuve à la même poussière minérale, devenue la substance des rives qui les relie… »

 

« En langue nenets, les quatre éléments sont désignés par des mots simples, mélodieux comme des notes de musique : i — l'eau ; ia — la terre ; tou — le feu ; noum — le ciel. Les sons premiers, fondateurs. Ce jour-là, il n'y avait autour de nous que cette pulsation originelle, rien d'autre. » (p.263).

 

 

Sylvaine, AS Bib.

 

 

 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

Olivier Rolin Bakou derniers jours

 

 

 

 

Article de Florian sur Bakou, derniers jours.

 

 

 

 

 

 

 

Olivier-Rolin-L-Invention-du-monde.gif




Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.


 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives