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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 07:00

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DAZAI Osamu 

太宰 治
Le Mont crépitant
 

御伽草子

Otogi-zōshi, 1945
Traduction de Silvain Chupin
Philippe Picquier, 1997
Réédition Picquier Poche, 2009











 

 

 

 

 

Dazai Osamu, de son vrai nom Tsushima Shuji, est né en 1909 à Kanagi, au nord du Honshu. Il étudie la littérature française à l'université, mais arrête ses études après le suicide de son idole, l'écrivain Akutagawa Ryūnosuke en 1927. Cette mort aura un grand impact sur sa vie, signant pour lui une véritable descente aux enfers (drogue, alcool, femmes, multiples tentatives de suicide) ; en même temps, son intérêt pour l'écriture et la lecture se  développe. Il va aussi s'impliquer dans le parti communiste, avant de s'en détacher sous la pression de ses parents. Pendant la Seconde Guerre mondiale, contrairement à beaucoup d'écrivains, il continue à écrire, même si la plupart de ses ouvrages sont censurés.

Il trouve une certaine stabilité, se marie et il aura deux enfants, dont une fille Satoko, qui deviendra plus tard la célèbre romancière Tsushima Yuko. Néanmoins, après trois tentatives de suicide ratées, il finit par mettre fin à ses jours en se noyant en 1948. Son corps sera retrouvé le jour de son anniversaire, le 19 juin 1948.

En plus de laisser une œuvre considérable derrière lui, Dazai Osamu sera aussi l'un des maîtres du mouvement littéraire appellé « watakushi shōsetsu » ou « roman-Je » : c'est-à-dire qu'il puise dans sa propre expérience pour écrire ses romans et ses contes.

Il écrit aussi bien des romans jeunesse que des romans historiques, des contes ou de la pure fiction. Son style se veut particulièrement pessimiste et un brin ironique. Son œuvre sera complétement redécouverte dans les années 1970.



Quelques œuvres

Bambou-bleu et autres contes (Chikusei),1939-1948
Cent vues du Mont Fuji (Fugaku Hyaku-kei), 1943
Pays Natal  (Tsugaru),1944
Le Mont Crépitant (Otogi-zōshi), 1945
Soleil couchant (Shayō), 1947
La femme de Villon (Biyon no Tsuma), 1947
La déchéance d'un homme (Ningen shikkaku), 1948



Le Mont crépitant

Le recueil Le Mont crépitant est composé de quatre contes, même si l'auteur en annonce cinq. On trouve donc tout d'abord « Les Deux bossus », puis « Monsieur Urashima », « Le Mont Crépitant » et enfin « Le Moineau à la langue coupée ». Dazai Osamu nous explique au début du dernier conte qu'il avait prévu de raconter « Momotarō », mais qu'il ne le fait pas, parce qu'il considére que ce conte est un symbole du Japon, une légende à laquelle il ne peut pas toucher, au contraire des quatre autres contes. C'est donc le seul conte qu'il ne réécrit pas ; en revanche, il va donner sa propre vision de quatre contes japonais particulièrement célébres, ce qui va le conduire à « moderniser » ces textes, afin de leur donner une autre dimension.

Dans le prologue, un père de famille se réfugie dans un abri anti-bombes avec sa famille, pendant que les avions américains bombardent sa ville. Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale, et il faut attendre l'accalmie : le narrateur, à l'aide d'un livre d'images, va donc faire patienter sa petite famille en leur narrant des contes que tous les Japonais connaissent, mais il le fait à sa manière, n'hésitant pas à critiquer quand il juge l'histoire incohérente, ou à donner sa propre interprétation pour que les contes aient un sens pour lui.



Résumé des contes (selon les versions de Dazai Osamu)

« Les deux bossus » : deux vieillards bossus se rendent tour à tour dans une forêt où ils rencontrent des démons qui leur réservent à chacun un sort différent. L'un est gai, enjoué et souvent saoûl ; l'autre est triste et taciturne, en totale opposition avec le premier. Un conte à la fin inattendue, qui réfléchit sur « les aspects tragique et comique du caractère de chacun. »

« Monsieur Urashima » : après avoir sauvé la vie d'une tortue, Urashima Tarō est invité au Palais du Dragon où vit la princesse Otohime. Il reste un certain temps dans ce monde atemporel où tout n'est que beauté, calme et volupté, jusqu'au moment où, pris de mélancolie, il décide de rentrer chez lui. Une réflexion sur la solitude et la nostalgie du passé, portée par des dialogues savoureux, qui donne une autre profondeur au conte.

« Le Mont crépitant » : pour venger ses maîtres, un lapin décide de faire souffrir le raton qui est responsable de leurs maux. Le narrateur décide de faire du lapin une femelle, et à partir de cet élement, l'histoire se lit autrement. Un conte particulièrement cruel où Dazai Osamu fait la part belle à la satire et à l'humour noir.

« Le Moineau à la langue coupée » : un moineau « apprivoise » un homme marié à une femme amère et aigrie. Cette dernière se méprend complétement sur la nature de leur relation, mais jalouse du lien qui s'est créé entre eux, elle décide de couper la langue du moineau. Le vieil homme, inquiet, décide de partir à sa recherche : il va pénétrer dans un environnement qu'il ne soupçonnait pas. Une critique de la cupidité et de la bêtise, menée avec un cynisme particuliérement froid et acide.



De la digression aux remarques de l'auteur

Tout d'abord, il faut savoir que Dazai Osamu structure tous ces contes de la même façon : il nous donne quelques précisions géographiques pour situer l'action. L'action des « Deux Bossus » se passe « sur l'île de Shikoku, au pied du mont Tsurugi, dans la province d'Awa », Urashima Tarō « aurait habité un village nommé Mizunoe , dans la province de Tango, c'est-à-dire dans la partie nord de l'actuelle préfecture de Kyōto. » Et il en est ainsi pour les deux autres contes.

On note aussi, qu'il associe chaque conte à une référence mythologique grecque. Ainsi, il définit le lapin du «  Mont Crépitant »  comme une « jeune fille de type artémisien » ; le cadeau en forme de coquillage qu'il ne faut surtout pas ouvrir dans Urashima Tarō évoque pour lui la boîte de Pandore.

Par ailleurs, ce qui peut frapper le lecteur qui se lance dans Le Mont crépitant, ce sont notamment les digressions du narrateur, c'est-à-dire du père de famille, qui n'hésite pas à interrompre son récit pour donner son propre jugement sur un personnage ou une situation. Par exemple, dans « Monsieur Urashima », l'entrée en scène de la tortue qui a été sauvée par le jeune homme donne lieu à une longue digression sur les différentes races de cet amphibien qui existent au Japon et sur la possibilité que la tortue concernée puisse se trouver à cet endroit précisément alors que ce n'est pas son lieu d'habitat originel :

« Et quant à l'énigme de son apparition dans une région où elle ne peut aller, il suffit de dire qu'il ne s'agit pas d'une tortue ordinaire. »

Il peut aussi digresser sur sa propre situation, en revenant au temps du récit :

« J'aimerais m'arrêter un moment sur ce point : c'est sur les cigarettes Shikishima que l'on trouve la représentation stylisée des pinèdes d'Ugashima telle qu'on la lit ici. ».

Enfin il n'hésite pas à faire des critiques quand il le juge bon. Ainsi, le lapin du « Mont crépitant » le déçoit à partir du moment où il le décrit en train d'observer le paysage, alors qu'il s'apprête à commettre un crime atroce, en laissant le raton se noyer. Pour lui, ce n'est absolument pas cohérent avec le comportement du personnage.



Des contes ?

Malgré la réécriture, les contes gardent quelques caractéristiques du genre, avec un monde ancré dans le merveilleux, même si le narrateur essaye de conserver un certain réalisme. Les animaux parlent, des créatures étranges rôdent dans les forêts (les démons du conte des « Deux bossus »), on a des objets magiques (le coquillage d'Urashima Tarō), et même si le narrateur essaye d'embrouiller son lecteur – « en conséquence, le lecteur qui voudra tirer une leçon de morale courante du conte des Deux Bossus se heurtera à de grandes difficultés » – on peut tirer néanmoins quelques morales de ces contes.



La réécriture des contes

Le narrateur fait bien sûr de nombreuses références aux contes originaux, notamment en résumant l'histoire, ou en citant des morceaux de ces textes. Il le fait surtout pour les deux premiers contes, « Les Deux Bossus », dont il cite abondamment le texte, et pour « Monsieur Urashima », dont il ne cite que la fin, pour résumer la disparition du village du jeune homme. En revanche, aucune citation n'est faite pour les deux derniers contes. D'une certaine manière, au fil du recueil, le narrateur prend de plus en plus de libertés.

Pour la plupart des contes choisis, le narrateur du recueil décide de donner sa propre vision des personnages, de l'histoire, ou même de la morale qui est censée être véhiculée par ces histoires. Lorsqu'il n'est pas satisfait de la version « originale », il peut changer quelques détails, ou bien modifier carrément l'histoire, ce qui donne une autre dimension aux contes, un autre aspect qui lui est propre et qui en même temps parle peut-être plus au lecteur. Il décide notamment de ne raconter qu'une partie du conte : dans « Monsieur Urashima », il ne fait qu'évoquer le sauvetage de la tortue par le personnage principal, mais il ne le décrit pas. Il s'intéresse seulement à la rencontre de la tortue avec Urashima, et au voyage qui le mène au Palais du Dragon. C'est alors dans le dialogue entre les deux protagonistes que se situe l'intérêt du conte, chose qui n'est guère présente dans le conte original. De même, parce qu'il n'est pas d'accord avec la punition « peu virile » que subit le raton dans « Le Mont Crépitant », il décide de faire du lapin une jeune fille :

« j'ai compris pourquoi la conduite du lapin était si peu virile. Ce lapin n'est pas un homme, j'en suis convaincu, mais une jeune fille de quinze ans ».

Par ailleurs, il fait d'Urashima Tarō un homme peureux et pédant dont il peut se moquer aisément, alors que dans le conte original, c'est justement parce qu'il est courageux qu'il sauve la tortue. Il donne sa propre interprétation du personnage . En quelque sorte, c'est une autre clé de compréhension que propose le narrateur.

Ce qui peut frapper aussi dans les réécritures de ces contes, c'est la manière dont le père de famille retravaille la personnalité de ses personnages. En effet, il leur confère un autre caractère, rendant les héros presque antipathiques et agaçants, tandis qu'il met en avant des personnages secondaires. Ainsi, Urashima Tarō apparaît lâche, pédant, vantard face à la tortue moqueuse, intelligente et qui ne se gêne pas pour le remettre à sa place. Elle ébranle aussi toutes ses certitudes. On retrouve le même type de personnalité chez le moineau O-Teru dans « Le Moineau à la langue coupée », qui n'hésite pas à critiquer le vieillard parce qu’il n'est pas d'accord avec son comportement.



Les thèmes

La solitude est l'un des thèmes qui reviennent le plus souvent dans les quatre contes. Tous les personnages sont confrontés, à un moment ou à un autre, à une forme de solitude : le premier des « Deux bossus » a de l'affection pour sa bosse parce qu'elle lui tient compagnie, au contraire de sa femme et de son fils qui sont complétement indifférents à ce qui lui arrive. De même, dans « Monsieur Urashima », la solitude est évoquée à travers le dialogue entre le héros et la tortue, qui lui explique que la princesse Otohime ne ressent pas la solitude. De plus, Urashima lui-même affronte ce sentiment lorsqu'il décide de rentrer enfin chez lui et qu'il voit que tout son village a disparu. Dans « Le Mont Crépitant », ce thème est moins évident. Cependant, le narrateur éprouve une certaine sympathie pour le raton, même s'il est répugnant, et lorsque le lapin le laisse se noyer, on ressent un peu de pitié pour lui. Enfin, dans le dernier conte, la solitude du vieillard est ce que l'on ressent le plus.

L'autre thème important du recueil est sans doute le changement. Tout ce qui arrive aux personnages n'arrive pas pour rien ; du moins il y a quelque chose qui se passe à l'intérieur d'eux, bien que cela ne se répercute pas forcément sur leurs proches. Certains sont changés parce qu'ils passent dans un « autre » monde, comme Urashima Tarō, ou le vieillard du « Moineau à la langue coupée » lorsqu'il rend visite à O-Teru, ou même le bossu qui arrive sur le territoire des démons qui vont causer un grand changement chez lui, en enlevant sa bosse. Face à cet horizon de choses mystérieuses, ils se rendent compte qu'un déclic a eu lieu. Comme le dit la tortue à Monsieur Urashima, il « [n'a] pas l'âme aventureuse, parce [qu'il n'a] pas la force de croire. ». À partir du moment où les personnages acceptent de sortir de chez eux pour voyager, pour voir autre chose, pour sortir du quotidien, il deviennent des aventuriers, ce qui leur permet de croire que ce qu'ils ont vécu a bien eu lieu.

Sans doute l'humour, l'ironie et l'auto-dérision donnent-ils un ton particulier au recueil. Ainsi, le narrateur commente l'action de ses personnages tout en se moquant d'eux, il met une distance entre ce qui est apparent et ce qui est vraiment. Il donne ainsi des indices au lecteur pour que ce dernier ne soit pas dupe. Ainsi, dans « Le Mont Crépitant », il ironise sur le comportement du raton qui essaye de se valoriser devant le lapin, en ramassant le bois et en montrant sa force, alors que le lapin en fait deux fois plus que lui : « Quelle femme aurait pu résister à cette – Comment dire ? – virilité ? » De plus, le narrateur pratique l'auto-dérision légère qui donne un statut particulier au narrateur qui se sent « stupide » ; par exemple dans « Le Mont Crépitant », il nous surprend lorsqu'il dit « ma fille de cinq ans est très laide, c'est le portrait de son père. »



Citation

 « La voie des devanciers dont vous parlez n'est-elle pas précisément la voie de l'aventure ? Non, le mot « aventure » est assez malheureux […], mais que diriez-vous de « force de croire » ? Seuls les gens capables de croire que de belles fleurs fleurissent à coup sûr de l'autre côté de la vallée franchissent cette vallée sans hésiter à s'agripper aux vrilles des glycines. […] Celui qui s'agrippe aux glycines pour traverser la vallée n'a d'autre désir que d'aller contempler les fleurs qui se trouvent de l'autre côté. Il n'a pas la basse vanité de croire qu'il est en train de vivre une aventure. De quelle aventure pourrait-il bien se glorifier ? C'est ridicule. Il croit, tout simplement. Il croit sincérement qu'il y a des fleurs. Et c'est seulement la forme que prend cette conviction qu'on appelle « aventure ». Vous n'avez pas l'âme aventureuse parce que vous n'avez pas la force de croire. » « Monsieur Urashima ».

C'est parce que tous les personnages du recueil croient en la possibilité d'un « autre monde » qu'ils ont la « force de croire ». Certes, cela ne change pas fondamentalement leurs relations avec les autres, mais c'est seulement cette petite différence qui les change imperceptiblement. La force de Dazai Osamu réside dans cette volonté qu'il a donnée à ses personnages qui ne sont plus seulement des personnages de conte.

Sources

 Kimi.ekablog.com/Urashima-taro


 Wikipedia


Nautiljon



Marion Rieder, AS Éd.-Lib.

 

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Published by Marion - dans Nouvelle
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