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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 21:10

La disparition de deux librairies spécialisées bande dessinée en deux ans à Bordeaux nous paraît symptomatique des transformations du monde du livre.

Bien que la loi Lang nous protège encore un peu du désastre américain, tant sur le plan éditorial qu’intellectuel, rappelons cependant que les conglomérats absorbent peu à peu la force vive de la production et de la vente indépendantes.

Faut-il rappeler l’initiative d’un Jérôme Lindon pour sauver la librairie indépendante afin de souligner qu’édition et librairie sont deux pôles dépendants ?

L’effet de concentration amène peu à peu l’industrie du livre à être contrôlée par la finance. N’y a-t-il pas un paradoxe à mêler recherche effrénée de profits et production intellectuelle ? « [La production] s’est radicalement transformée dans les dernières années. Pays après pays, elle est passée d’un stade relativement artisanal type XIX
 
e  siècle à une industrie dominée par les grands groupes, des conglomérats exerçant toutes sortes d’activités dans l’industrie du divertissement (entertainment) et de l’information » [1] . André Schiffrin pointe ici une évolution qui nous semble absolument néfaste à la diversité culturelle. En effet, à partir du moment où des actionnaires peuvent faire pression sur une structure éditoriale afin de la pousser à la rentabilité, ne faut-il pas craindre la surproduction d’ouvrages démagogiques ? « À la mythologie de la différenciation et de la diversification extraordinaire des produits, on peut opposer l’uniformisation de l’offre […], la poursuite du public maximum conduisant les producteurs à rechercher des produits omnibus, viables pour des public de tous milieux, de tous pays, parce que peu différenciés et différenciants ». [2]

D’autre part, la production n’est pas la seule à peu à peu subir les effets de la concentration. Les librairies ont, elles aussi, à faire face aux techniques de croissance et aux conglomérats.

La création d’un système national centralisé d’achats pour les best-sellers par la Fnac a bien sûr permis au groupe Pinault-Printemps-La Redoute d’exiger des avantages auprès des éditeurs. Les marges permises par ce système entraînent donc, par des agrandissements, investissements, ouvertures de nouveaux magasins, développement de rayons, une croissance de la concurrence au sein des villes. Les librairies indépendantes, notamment les librairies spécialisées, doivent alors redoubler d’ingéniosité et surtout accepter de plus en plus de concessions dans les choix de leurs fonds. Ce que l’on appelle en jargon le « stock c », c'est-à-dire tous les ouvrages pointus à rotation lente qui font la valeur et l’identité d’une librairie sont alors mis en danger par la recherche de profit inhérente à la survie de la structure.

La bande dessinée et la jeunesse sont des secteurs en croissance pour 2009. Cependant, les premiers points de vente sont les grandes surfaces. La bande dessinée bénéficiant d’un rapport très aigu avec l’audiovisuel (cinéma, internet), elle dispose donc d’une surface médiatique nettement supérieure aux autres genres. Néanmoins, ce sont les productions médiatisées, très « grand public » qui tirent les ventes vers le haut et ces dernières trouvent leur clientèle dans les super/hypermarchés qui en contrepartie ne proposent qu'un choix limité en productions alternatives, exigeantes. Par conséquent, lorsque Oscar Hibou ferme, c’est non seulement un lieu culturel qui disparaît, avec tout ce que ça implique d’échanges intellectuels et humains, mais aussi un lieu de vente pour des éditeurs qui ne sont pas diffusés par les conglomérats et qui ne trouvent de place que dans des structures « militantes ». La tendance à l’uniformisation (étudier le top 50 des meilleures ventes de livres décline ce concept tant sur le plan des auteurs que des éditeurs) est une conséquence inacceptable de la concentration éditoriale, et nous craignons pour la diversité des productions.

On ne peut pas imputer la fermeture d’Oscar Hibou uniquement à ces transformations. Des problèmes de gestion ont vite fait de créer un cercle vicieux et de mettre en péril la librairie.

 

La disparition d’Oscar Hibou bouleverse tous les clients et amis de la librairie. C’est par une tentative d’information sur le contexte de la disparition d’Oscar Hibou que nous tentons ici de soutenir les libraires. Rappelons qu’Oscar Hibou a permis à de nombreux étudiants en édition-librairie de se former dans des conditions et un climat exceptionnels, et que nous sommes tous reconnaissants envers les libraires.

 

 

 

[1] André Schiffrin, L’édition sans éditeur, La Fabrique, 1999

[2] Bourdieu, Contre-feux, 2000







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Published by littexpress - dans EVENEMENTS
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commentaires

Jérôme Victoire 14/05/2010 00:53


Bonjour Bravo pour ce constat terrible et vrai. Bonne chance pour tous les étudiants qui se lance dans cette voie. J'ai eu la chance d'interviewer David Fournol, gérant de la librairie Oscar Hibou.
Il a accepté de me parler du futur qu'il envisageait. Vous pouvez trouver notre entretien sur http://plumeceleste.net/wordpress/culture/la-fin-dune-histoire-fermeture-de-oscar-hibou/


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