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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 07:00

Boman-Trebizonde-en-hiver01.gif













Patrick BOMAN
Trébizonde en hiver

Collection Motifs
Éditions du Serpent à Plumes, 2003

















« La nuit tombe, il pleut, un gosse cloue un matelas mousse sur un squelette de canapé, le muezzin crache ses poumons. Les magasins de lustres scintillent soudain de leurs ors. Éblouissement de cet entre-deux, de ce chien-et-loup : je suis à la fois au cœur du monde (d'antiques routes commerciales – le fer, le cuivre, l'or, largent, le plomb du Caucase transitaient ici dès l'Antiquité – aujourd'hui renaissantes, et de quelle façon !) et nulle part, en la vérité ultime de l'hiver. » (page 102)

À ce moment-là, Patrick Boman a atteint Trébizonde pour la deuxième fois du livre. L'extrait ci-dessus est le passage le plus représentatif du titre, à mon sens, vous comprendrez pourquoi en lisant la suite.
Patrick-Boman.jpg

Tout d'abord, présentons l'auteur : Patrick Boman est né en 1948 à Stockholm d'un père suédois et d'une mère française. Actuellement il vit à Paris, travaille pour le compte d'un hebdomadaire national en tant que correcteur ; il écrit de fait en français.


Avant cela, Patrick Boman a étudié le droit, ainsi que les langues arabe et persane. Il a beaucoup voyagé en Inde (l'Hindoustan serait plus adéquat), et accessoirement dans plus de quatre-vingts pays. Il fut également agriculteur de montagne, manutentionnaire et caissier de nuit. Sa bibliographie se compose de récits de voyage comme celui en présentation, un unique roman, beaucoup de nouvelles ainsi qu'une série policière autour d'un personnage appelé Peabody, inspecteur de son état, sexagénaire à l'ossature lourde évoluant dans l'Inde des années 1900.


Le livre Trébizonde en hiver a paru en 2003 dans la présente collection Motifs, et la première fois en 1994 aux mêmes éditions du Serpent à plumes. Le récit de voyage est découpé en trois parties de tailles franchement inégales et surtout d'époques différentes. La première partie a lieu un an après le coup d'État des colonels en Grèce, c'est-à-dire 1968, où il longe en ferry les rives turques de la Mer Noire, en mettant pied à terre à Trébizonde pour rallier l'Iran et le sous-continent indien. En 1986 (la date est cette fois indiquée), il traverse l'Anatolie d'Istanbul à Silifke, le Roscoff turc, d'où il embarque pour la Chypre, visite Nicosie et Famagouste ; cette seconde partie s'achève étrangement dans un village perdu au cœur de l'Anatolie centrale. Enfin, en 1992, dernière partie, la plus fournie, il déambule à travers différents quartiers d'Istanbul puis s'en va longer les côtes méridionales de la Mer Noire ; à Hopa, une demi-heure de route de la frontière géorgienne, il redescend dans les terres, prend plein ouest et achève son périple à Istanbul.

La-tour-Galata.jpgTour de Galata, Istanbul

Pourquoi Trébizonde ? (De nos jours l'on dit Trabzon, mais pour plus de commodité je conserverai Trébizonde. Le mot vient du grec ancien trapeza qui signifie « la table », en rapport avec une montagne proche de la ville ayant la forme du meuble.) Elle fut fondée au VIIe siècle avant notre ère par des colons milésiens ; elle fut une étape de la Route de la Soie ; elle est devenue capitale de l'empire grec de Trébizonde suite au saccage de Constantinople par les Vénitiens au cours de la Quatrième Croisade, en 1204 ; la ville est prise par les Ottomans pendant le XVe siècle, gardant sa vocation de centre de commerce important pour l'Iran, la région du Caucase et l'Inde.

À notre époque Trébizonde est connue pour être un berceau d'idées politiques ultra-nationalistes turques, pour son port et son poisson emblématique, l'anchois (voir un paragraphe de la page 104, Boman précise qu'il y aurait pas moins de quarante manières de cuisiner ce poisson !), pour ses exportations de noisettes et de thé. Elle abrite une communauté musulmane grecque, et certains habitants usent d'un dérivé du grec, le grec pontique.


Carte de la Turquie 1Carte du voyage

Pour en venir au récit, j'ai été frappé par sa densité ; une certaine rugosité ressort du style de Boman, conséquence de la concision des phrases.

« Midi. Un âne est immobile à l'ombre d'un olivier, contre un mur de parpaings où s'ouvre une fenêtre à rideau azur. Un coude se pose sur un coussin cramoisi. D'une moustache grise sous une casquette s'élève une volute de fumée. » (page 45)

« Des garçonnets jouent à la balle sur le parvis. Un troupeau de vaches longe la rivière gelée. On mène des bœufs au licol. Des dindes picorent des plâtras. Des gamins escortent des moutons. La glace jaillit en copeaux sous les fers des chevaux. Un fiacre dépenaillé attend. » (page 122)

Et parce que les phrases sont concises, voire épurées, l'auteur nous semble être en reportage ; nous n'avons pas besoin d'images, les photographies sont ces mêmes phrases. Par moments, j'avais l'étrange impression de lire le précurseur d'Antoine de Maximy, le documentariste de « J'irai dormir chez vous ». Les dialogues sont quasiment absents, et tomber sur une phrase sans verbe est monnaie courante.


« Un béquillard se hisse à bord in extremis, on part. Un jars culbute sa promise dans la boue. Le chauffeur met la radio. Un hautbois balkanique éclate, le son est poussé à fond. Silence fervent durant la retransmission du concert. Dans les mares des bas-côtés, sous les arbres, oies, canards, dindons, poules. La volaille sera amphibie ou ne sera pas. Champs de choux, vaches, méandres d'une rivière dans les roseaux. Il pleut doucement. » (page 84)


Boman emploie l'humour, comme la quatrième de couverture le stipule, il use d'un ton ironique, en particulier lorsqu'il s'agit d'aborder l'aspect social (ici, les enfants et la mendicité) :


« Les touristes, gens d'esprit, lançaient dans l'eau huileuse du port des pièces à l'intention d'enfants en loques qui plongeaient illico. » (page 14) (Tout est dans le « gens d'esprit ».)

« Peu de mendiants (moins qu'à Paris : sont-ils embastillés ?), mais beaucoup de vieillards, recroquevillés sur le trottoir, qui vendent un calendrier ou un jeu de cartes, et beaucoup de membres déjetés, de manches vides. Malaise accru en voyant de tout jeunes enfants, noirs de crasse, jouer dans une décharge ou mendier. Je perds un peu de mon blindage depuis que j'ai procréé. Le Bangladesh va m'être contre-indiqué. » (page 60)

Autre exemple, sur l'éclatement des familles :


« Le voyage n'est pas encore banalisé. Les familles s'accompagnent et s'attendent aux gares routières pour des adieux ou des retrouvailles sobres, des embrassades viriles, sans jamais de pose. L'émotion est réelle, autant que les bouleversements que vit le pays. Les grandes villes aspirent les campagnes, et des gens qui sont toujours restés très proches doivent se séparer, simplement pour tenter de vivre moins mal. Cela, on le sent en un instant, quand une jeune fille […] essuie une larme sur la joue d'une petite, alors que le car quitte lentement son quai. » (page 71)

Peut-être avez-vous déjà lu des articles contenus dans le trimestriel XXI, le passage précédent m'en a donné une vague filiation ; là encore, c'est une approche quasi journalistique. L'auteur intervient très peu, il observe la majeure partie du temps. Le social implique de relever le quotidien (l'actuel livre de Florence Aubenas en est un bon exemple) et Boman le retranscrit très bien, s'écartant insensiblement des clichés véhiculés lorsque l'on prononce le mot Turquie (loukoum, derviche tourneur, etc.). Ce n'est clairement pas ce qui l'intéresse. Un récit de voyage n'est pas un guide touristique, Boman s'introduit au cœur du pays, il s'y fond autant que faire se peut, limité par le temps. Et il rend hommage aux êtres humains.


Car indubitablement, les êtres humains sont au centre de l'œuvre. Plus que Trébizonde ; sans habitants, pas de Trébizonde. Patrick Boman observe énormément, je me répète, et malgré la désertion des dialogues, il communique. Il existe près d'une cinquantaine de dialectes en Turquie ; le pays est assimilateur au même titre que la France, qui n'a officiellement qu'une langue. Toutefois, la Turquie a récemment procédé à une reconnaissance implicite de ses langues minoritaires (télévision kurde, autorisation de porter un prénom kurde...).

Boman parle au moins quatre langues : le français, l'anglais, l'arabe, le persan, mais ces deux dernières sont plutôt usitées dans l'est et le sud. Malgré tout il essaye d'échanger oralement, par exemple à la page 43 :


« On se doit de saluer chacun selon rang, « Merhaba » aux gosses, salaam aux adultes, lent
salaam cérémonieux aux « senior citizens ». Pas d'impair (une vieille avec qui j'avais lancé par mégarde un joyeux « Merhaba » de vacancier m'a remis en place de belle façon). »

Puis, finalement, page 114 :

« Un hôte est là quand je débarque : un Kurde d'une grande ville, qui vient se livrer au commerce frontalier [Boman se trouve à Hopa, NdY]. Il campe à côté d'un monstrueux baluchon de chaussures d'enfant. Triste et très gentil, il lit, en traduction, Montaigne et Gogol, et a besoin de parler. Appartenant à une famille « marquée », il a déjà fait beaucoup de prison, à vingt-cinq ans, sans motif, et on lui refuse un passeport. Un de ses frères a été tué, sa belle-sœur et ses neveux et nièces sont à sa charge, il reste célibataire, et la vie est lourde. Les Essais le consolent.

Arrive son futur associé, un Grec de Tbilissi, sec, au long nez, qui a de la famille en Moselle et parle un turc excellent, avec un fort accent. Affectueux, sensible à la mâle beauté du Kurde, Tenguiz (n'est-ce pas un nom mongol ?) s'assoit près de son compagnon, l'empoigne par la cuisse, puis s'installe carrément dans son lit. L'autre, mine de rien, toujours sérieux, mais déridé, continue de bavarder sans se soucier de cette amitié palpeuse. On est entre minoritaires libres penseurs, que diable, pas de façons !

Pour finir, le garçon installe le quatrième, un vieux Turc qui nous considère avec méfiance, et, offensé de devoir ouïr des bribes de russe, de grec, d'anglais et de français (on n'est plus chez soi), remonte son caleçon long jusqu'aux tétons et s'endort illico, nez contre le mur. »

Boman arrive à communiquer avec diverses personnes, seulement parce qu'il est étranger (sauf avec les minorités). Il ne vit pas en Turquie, il ne fait qu'y passer. Les multiples cultures qui s'y retrouvent, du fait des migrations et de l'Histoire, ne parviennent pas vraiment à se syncrétiser, et Boman l'a perçu :

« Tous les types se rencontrent : ce qu'il est convenu d'appeler le « méditerranéen » ; les roux, mythiques Turcs ancestraux ou descendants de Gaulois Galates installés, le fait est disputé ; les (rares) blonds au profil de médaille athénienne ; les (rarissimes) Noirs ; des grands nez et des yeux en amande, à l'achéménide ou à l'afghane ; des cheveux châtains, des yeux verts à peine bridés, à l'ouïgoure ; des barres de sourcils épais surmontées d'un front bas (n'offensons nulle communauté par une attribution hâtive). Mais le mélange des peuples n'entraîne pas forcément celui des cultures. Depuis le chute de l'empire, quel sentiment national exacerbé, voire quel chauvinisme ! » (page 77)


En ce qui concerne mes impressions de lecture : la première fois que j'ai fini de le parcourir je me suis senti un peu désemparé par la densité du récit, un sentiment mitigé, et je me suis dit : « Bon sang par quel bout je vais pouvoir prendre ce livre ? » À ma seconde lecture, je me suis aperçu que la densité était volontaire, dans le sens où Boman veut à tout prix trouver le mot juste, pour que l'image soit bien précise et qu'il n'y ait pas de malentendu entre ce qu'il veut dire et ce que nous devons comprendre. C'est du concentré, très riche, on va à l'essentiel. Sylvain Tesson a probablement et légèrement dû s'inspirer de lui car c'est un style qui convient bien au récit de voyage (loin des développements à la Nicolas Bouvier) et c'est par ces angles que j'ai beaucoup apprécié ce livre.


Yohann, A.S. Bib.-Méd.-Pat.

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