Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 00:00
Leigh-Fermor--Entre-fleuve-et-foret.jpg







Patrick LEIGH FERMOR
Entre fleuve et forêt,
A pied jusqu’à Constantinople :
du moyen Danube aux Portes de Fer

Petite Bibliothèque Payot, coll. « Voyageurs »,
Paris, 2003,
1986 pour la première édition, 333 p..










En ouvrant le guide Lonely Planet consacré à la Hongrie, on trouve comme proposition de lecture le tome II du Temps des offrandes, le récit de voyage de Patrick Leigh Fermor. Le résumé est accompagné d’une citation de Nicolas Bouvier écrivant que le livre « est à ranger au rayon des chefs-d’œuvre de l’humanisme nomade... avant de remettre la clef sous la porte ». Engageant.
 leigh-Fermor.jpg 
La biographie de Patrick Leigh Fermor (1915- ) est à elle seule un récit de voyage, presque un roman d’aventures. Bien avant son engagement dans l’armée, des années précédant son anoblissement pour services rendus à la littérature et aux relations gréco-anglaises, un parcours scolaire houleux pousse Patrick Leigh Fermor à quitter l’Angleterre à tout juste dix-huit ans pour entreprendre un voyage depuis la Corne de Hollande jusqu’à Constantinople. Le jeune homme se donne comme objectif d’atteindre son but à pied, l’auto-stop étant toléré exceptionnellement par trop forte pluie. Il ne dispose que de peu d’argent et d’aucun endroit où dormir. Nous sommes dans une démarche proche de celle du pèlerinage. Le trajet durera deux ans, de 1933 à 1935, au milieu d’une Europe prête à sombrer dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Laissé en Europe centrale à la fin du premier tome, c’est un pied en Slovaquie et l’autre en Hongrie, que nous le retrouvons à l’ouverture du second ouvrage. L’auteur conte au fil des pages son voyage en Hongrie, Roumanie et Yougoslavie
.
Le récit n’est en aucun cas la simple publication de son carnet de route mais la relecture de ses notes après de nombreuses années à la lumière de l’expérience et de la sagesse acquises, teintée d’une légère nostalgie. L’expérience décrite est-elle l’expérience vécue ou la transcription complexe à l’aide de notes vagues et usées par le temps de moments de vie si riches qu’ils semblent ne pouvoir être exprimés mais simplement ressentis ? Qu’importe. Patrick Leigh Fermor avoue volontiers que le récit n’est pas strictement fidèle à la vérité, ajoute des renseignements historiques qu’il reconnaît avoir appris plus tard. Le sujet n’est pas le voyageur mais un continent aux multiples richesses, changé à jamais par la guerre puis par la mondialisation. L’Europe avait encore toutes ses spécificités, ses particularités, le mot « frontière » avait du sens car il renvoyait à la langue, à des visages, aux us et coutumes des pays. Passer une frontière était un dépaysement en soi, une aventure, un partage avec l’Autre qu’il fallait gagner.

chateau-hongrie.jpg
Le récit regorge d’informations : passages historiques, vocabulaire slave, description des intérieurs, de l’architecture, des paysages etc La liste est longue. Les dialogues sont bien entendu romancés mais participent activement à faire connaître les pays traversés. Il est néanmoins regrettable que la plupart des hôtes appartiennent presque exclusivement aux classes dominantes des territoires car ils sont fortement imprégnés de la culture anglaise, ne forment en fin de compte qu’une même classe sociale cosmopolite en partie détachée du folklore. Un avant-goût de la mondialisation. Patrick Leigh Fermor reconnaît la culpabilité qu’il a à être invité de château en château, bien loin de la vie vagabonde imaginée. Mais ces longues périodes de repos dans les belles demeures de la Mitteleuropa lui permettent de s’imprégner durablement des atmosphères, de se perdre au sein des peuples, ce qui donne une sorte de vérité au récit. Il n’a pas traversé les pays, il s’y est arrêté, y a laissé une part de lui-même. Ce vécu l’enrichit. Un véritable échange est possible lors des étapes car Patrick Leigh Fermor le consacre au partage et à la connaissance. Et il y a un réel intérêt à découvrir comment les individus des populations locales se confrontent au marcheur anglais qui est, par inversion, l’Autre.
.
Le choix d’un voyage à pied ouvre des pistes de réflexion sur l’aventure. A cette époque, les zones blanches ont disparu des cartes, balayées par les explorations, la colonisation et le progrès. Le monde est depuis peu connu dans sa quasi-totalité. Le transport y est aisé ; quel sens donner alors à cette démarche ? Recréer l’aventure peut-être. Tenter de gommer la sécurité, la facilité. La marche a en commun avec l’écriture le dépassement. L’écrivain comme le marcheur lentement se projette, répond à des questionnements, s’emploie à travailler son intimité jusqu’à l’acte final qui permettra de répondre à l’envie impérieuse d’aller plus loin. Ce cheminement personnel est d’autant plus intéressant quand l’acteur décide d’allier les deux, de retracer son vécu puis de le soumettre à son analyse.

Un récit de voyage qui participe à toute une mythologie car les pays ont beaucoup changé de visages aujourd’hui mais permet de saisir une part de sensible intrinsèque quand on se trouve sur ces territoires, d’en saisir la part d’intemporel. Démarche qui se confronte par anticipation aux pratiques touristiques à venir et qui les dénonce dans un sens. Refuser de recréer son chez-soi partout où l’on se trouve comme tend à le faire le tourisme de masse. Ce texte prône un réel respect du pays traversé, l’humilité de ne laisser aucune trace visible mais simplement une infime part de soi.


Valentine Lelièvre, L.P. librairie

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives