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5 juin 2010 6 05 /06 /juin /2010 07:00

  juge-Bao-et-le-Phenix-de-Jade.jpg

 

 

 

 

 

Patrick MARTY et NIE Chongrui

Juge Bao & le phoenix de jade
éditions Fei
, 2010

 

 

 

 

 

 

 

Marty02-interview-02-10

Et si on se penchait sur le phénomène né de la première publication des nouvelles Éditions Fei, spécialisées en bande dessinée chinoise, soit le Juge Bao & le phoénix de Jade ? Premier tome d’une série de neuf, il est scénarisé par Patrick Marty et dessiné par Nie Chongrui. Patrick Marty, ancien étudiant d’art plastique et de lettres à Bordeaux 3, est scénariste, réalisateur et producteur de courts-métrages. Il est aussi assistant à la mise en scène et réalise depuis 2005 des téléfilms pour la télévision française. Nie Chongrui, ancien mécanicien-réparateur dans l’automobile, quant à lui, devient directeur artistique dans un studio d’animation en 1979. Après un passage de 1984 à 1986 à l’Université des Beaux-Arts de Beijing, il devient directeur artistique chez l’éditeur pékinois « Les Beaux-arts Populaires ». En parallèle, il dessine des bandes dessinées, des romans graphiques et des illustrations. Il est notamment l’auteur de deux ouvrages parus chez Xiao Pan : Le Fils du Marchand (2006) et La Belle du Temple Hanté (2007).


Cette association répond au projet éditorial de Ge Fei Xu, nouvelle éditrice de bande dessinée, ayant deux buts principaux : « Faire découvrir aux lecteurs occidentaux les créateurs de BD chinoises trop longtemps méconnus » et créer une passerelle culturelle entre orient et occident. Cet échange répond à un problème qui touche le manhua aujourd’hui sur la faiblesse des scénarii. En effet, une initiative de collaboration entre artistes français et chinois se développe chez plusieurs éditeurs (Delcourt, Paquet, Xiao Pan). Originalité, Ge Fei Xu, affirme que « la collaboration étroite entre les scénaristes et les graphistes chinois et occidentaux [se fait même] en amont de la création ». Elle veut contourner l’écueil des problèmes de traduction et de narration. Dans un entretien, l’éditrice dit  « Avec 50 000 diplômés en bande dessinée chaque année, la Chine est un incroyable vivier de dessinateurs ; pour les scénaristes, en revanche, il faudra attendre : on ne peut pas demander à des gens auxquels on a interdit de penser pendant trente ans de savoir bien raconter des histoires. » Il me semble important de nuancer cette information dans un premier temps et de faire un point sur la bande dessinée chinoise actuelle.

   

Le manhua est le nom donné à la bande dessinée en Chine. On appelle manhuajia les dessinateurs de manhua. On différencie le terme manhua de lianhuanhua littéralement : images s’enchaînant les unes aux autres. Il se présente le plus souvent en fascicule 12,5x10 cm et relate par l’image une histoire de façon suivie. Chaque feuille ne comporte qu’une illustration accompagnée dans sa partie inférieure ou sur le côté d’un texte de deux ou trois lignes. Le manhua désigne une BD « moderne » apparue dans les années 1990. Les deux courants coexistent aujourd’hui. On ne peut comprendre la bande dessinée « moderne » chinoise sans étudier l’évolution du lianhuanhua.
   


Les prémices du genre apparaissent très tôt en Chine. L’art chinois forme une « entité » incluant toutes les disciplines qui se rejoignent sans cesse, qu’il s’agisse de poésie, de peinture ou d’écriture. Ainsi il est intéressant que calligraphie, peinture et poésie forment une certaine trinité. La tradition qui consiste à calligraphier un poème dans l’espace blanc d’un tableau l’illustre bien. Les trois arts partagent d’ailleurs les mêmes lois fondamentales de l’esthétique chinoise telles que celle du souffle rythmique (qi) et celle de l’opposition vide - plein (xu-shi). Il n’est donc pas étonnant que les lianhuanhua trouvent leur origine au moins au début de la dynastie des Han de l’ouest (206 av. J.-C. – 24 après J.-C.). Si l’on s’en tient à la définition minimum d’une narration continue par groupes d’images, la tapisserie de Bayeux et certaines fresques de Dunhuang peuvent être considérées comme telles.

 

Le genre ne cessera d’évoluer, de se transformer au fil des siècles pour aboutir à une certaine forme en 1911, avec l’adaptation de pièces de théâtre pékinois. Et le terme est employé pour la première fois en 1927, par les Éditions du monde, sous sa forme non abrégée, lianhuan tuhua. Va  suivre une évolution faite de bouleversements permanents. Le genre qui prend une place forte dans la culture populaire, déjà introduit dans la presse, devient l’instrument et le résultat de nombreux facteurs. D’un point de vue technique et économique, l’apparition d’une société marchande sous les Song (960-1279), associée à la nouvelle impression xylographique, favorisa déjà le développement de deux modes d’expression que leur popularité réunit : la littérature en langue vulgaire et l’image.


Les imports dus aux avancées techniques étrangères, tout le long du XIXe et XXe siècles vont jouer dans ce sens. Mais surtout le lianhuanhua va connaître bouleversement et diffusion par les permanents mouvements de propagande, censure, et guerriers qui vont toucher la Chine au cours du XXe  siècle. Les différentes mouvances politiques vont en user et tant le Guomindang que le parti communiste, par exemple, vont aider à son évolution mais aussi le réfréner. Outil de résistance, d’éducation, il va subir différentes orientations, ou connaître différentes périodes de liberté. Ainsi, par exemple, autour des années 1930, écrivains et artistes de gauche prennent conscience qu’il est nécessaire de développer de véritables formes d’art populaire appropriées à une production de masse. Ils sont les premiers à souligner les possibilités qu’offrent les lianhuanhua pour la création d’une littérature de masse s’adressant aux prolétaires. Lu Xun déclare en 1932, suite à une mise en accusation de la BD qui ne serait pas de qualité, que le message de l’artiste doit d’abord s’adresser à ses contemporains et les lianhuanhua pourraient bien révéler des chefs-d’œuvre aussi importants pour leur époque que ceux de Léonard de Vinci ou Michel Ange : « Personne aujourd’hui qui trouve un seul mot à redire aux peintures de Michel Ange. Or n’étaient-elles pas bel et bien les œuvres de propagande religieuse ? Un livre d’illustration de l’Ancien Testament ? C’est bien pour le « présent » de ses contemporains que l’artiste les exécuta ». Il conseille aux auteurs et aux illustrateurs d’étudier les histoires en images de graveurs sur bois européens contemporains qu’il contribue largement à faire connaître en Chine (Kâthe Kollwitz, Frans Masereel…). Il reconnaît cependant que de telles œuvres sont surtout susceptibles d’intéresser les intellectuels. Pour toucher le grand public et les masses, il faut puiser aux sources de l’histoire de Chine et ses héros populaires ou dans les contes et les romans. Mao Zedong, en 1942, dans ses Interventions aux causeries sur l’art et la littérature à Yan’an poursuit cette logique d’éducation, tout en y introduisant censure. Le lianhuanhua évolue alors en permanence sous les jougs politiques. Mais ce qui pourrait paraître être exclusivement néfaste sera aussi profondément positif à certaines périodes, pour le genre. Un autre facteur d’évolution est dû aux apports permanents, même si pas toujours de qualité, de l’étranger. Effectivement le pays a toujours été confronté aux pays étrangers, à travers de multiples conflits, ceux-ci se renforcent avec les pays occidentaux et le Japon, en 1839 avec la première guerre de l’opium. Comics, manga, bande dessinée européenne, arts de différents pays font alors leur apparition progressivement et il en résulte de nombreuses influences. C’est avec ces éléments, que je viens d’exposer brièvement, qu’il faut comprendre la création chinoise. Notamment, la bande dessinée chinoise « moderne » soit le manhua, qui se développe intensément dans les années 1990. Si les productions européennes et américaines se sont construites par des orientations relativement ciblées — création d’écoles comme la ligne claire, importation étrangère dans différents journaux regroupés par « genres »… — et les artistes ont su se trouver des héritiers — notamment dans l’optique de s’en défaire —, les manhuajia ont dû construire leur art dans des conditions beaucoup plus bouleversées.  Fruit d’apports très variés, d’influences de tous pays, d’utilisation à des fins idéologiques, de censure, de génération entière comme durant la Révolution culturelle à la création empêchée, résulte une création profondément éclectique, dont les problèmes narratifs sont issus et non pas seulement de la censure. On peut demander aux artistes chinois de maîtriser leur narration, le prouve la littérature.
   
   

Le premier tome des histoires du Juge Bao, Juge Bao & le phoenix de jade répond à ces caractéristiques. Patrick Marty et Nie Chongrui donnent là une œuvre remarquable. Le travail graphique déjà entrepris dans les deux titres parus chez Xiao Pan par le dessinateur chinois atteint, ici, une sorte d’apothéose, corrigeant les quelques faiblesses des premiers ouvrages. Le noir et blanc est extrêmement bien maîtrisé. Nie Chongrui joue avec le clair-obscur, fait rivaliser les zones blanches et noires, et surtout donne une force à ses traits appuyés par un travail permanent sur l’encre noire qu’il gratte ou recouvre de blanc. C’est donc un dessin très minutieux dans lequel chaque zone blanche est contrebalancée par une multitude de traits noirs et blancs qui donnent une force et un relief tout particuliers au graphisme.

DernierdesMohicansLe_01px1.jpg


À croire que 2010 est une année favorable au travail sur les reliefs. Il suffit de s’arrêter sur la dernière œuvre de Cromwell et Catmalou, L e Dernier des Mohicans, publié dans la nouvelle collection Noctambule de Soleil — comme quoi l’éditeur sait parfois publier des albums de qualité —, adaptation du roman, véritable chef-d’œuvre, encensé par tout le milieu, meilleur album sorti depuis le Pinocchio de Winshluss paru aux Requins Marteaux — même s’ils ne sont pas co mparables. Cromwell y apporte un nouveau style, il « prépare d’abord les fonds sur tous types de supports (papiers encollés, carnets…). En suivant [son] inspiration du moment, [il] crée directement de la matière avec un pinceau, une brosse à dents et [il] enduit le tout. Ensuite, sans croquis ni crayonné, [il] attaque [ses] fonds en peignant directement ce [qu’il a] en tête ».

 

Pour en revenir à notre manhua, le dessinateur réalise un travail graphique novateur associé à un dessin hyperréaliste. On reste sidéré devant la réalisation des personnages et des décors. À tel point que comme on peut le voir sur internet, certains lecteurs imaginent que Nie Chongrui ne fait que travailler depuis des photographies. « Graphiquement, c'est très beau, le trait est ultra réaliste. Les personnages sont travaillés depuis des photos. J'ai remarqué une ou deux cases où ce procédé montrait ses limites, le maquillage étant trop léger, on a l'impression d'un montage. » (sur le forum de Bd-Theque).


Le travail est tellement époustouflant, qu’un lecteur comme moi, peu amateur de dessins vraiment réalistes, est totalement séduit. On se voit s’arrêter sur toutes les cases et en admirer la virtuosité. Il faut souligner l’habileté à rendre les expressions des visages, toujours fines et variées, point majeur de l’ouvrage. Une  réussite est due également à la mise en scène des décors souvent sobres, voire effacés ou laissés dans l’ombre, mais toujours s ublimes (scènes dans les rues et sur les toits). Cette modération permet d’éviter une surcharge des cases.


L’hyperréalisme s’associe au  travail sur l’attitude des personnages. Il est clair que la statuaire, le théâtre et l’opéra chinois ont été une grande source d’inspiration. Effectivement chaque case est composée avec un véritable goût pour la mise en scène. Si certains regrettent l’air figé des personnages, c’est justement une des grandes forces de la réalisation. Le dessin immobilise des situations, des actions tel un appareil photo en rebetiko.jpgdonnant un pouvoir supplémentaire au dessin. Ainsi texte et graphismes prennent véritablement sens, ensemble. Et la narration se développe dans les non dits et les postures des protagonistes. Texte et images sont particulièrement bien liés. Le rendu figé de l’image qui aurait pu justement nuire à la narration, la complète, la met en valeur, voire se substitue à elle.


La ruse est omniprésente dans l’histoire et le dessin montre ce qui se dissimule derrière les paroles. Ce travail de mise en scène que l’on avait adoré dans le doublement primé Rébétiko de Prudhomme, paru chez Futuropolis, trouve ici un rival. Et si cette composition aurait pu nuire à la narration et à la fluidité du récit, on est encore une fois face à une réussite. Le découpage est très travaillé et répond parfaitement au format. L’éditrice a voulu faire honneur aux lianhuanhua, par un format à l’italienne, de 18x13 cm, sur un papier couché classique mat agréable, ajoutant du relief au noir et blanc du trait.


Si plusieurs journalistes voient dans cet ouvrage un retour au genre, la réalisation montre clairement que ce n’est pas un lianhuanhua. Je ne prends jamais assez de plaisir à citer les propos du journaliste du Monde, Yves-Marie Labé, « Les lecteurs francophones qui se plongeront dans Juge Bao et le Phoenix de Jade, première aventure politico-judiciaire du juge Bao traduite en français, y découvriront un retour aux sources de la BD chinoise, loin des manhuas, ces mangas chinois. » Ce passage est extrêmement intéressant dans ce qu’il résume bien la situation actuelle de la bande dessinée asiatique dans la presse en plusieurs points. Le journaliste arrive à  placer dès le début la notion politique avec l’association « politico-judicaire » — ne cherchez pas de critiques sur des manhua non historiques et non politiques. Il transforme le scénario de Patrick Marty en traduction française or si la bande dessinée s’est bien fortement inspirée du personnage historique, un réel travail scénaristique a été réalisé par l’auteur. Il nous accorde un faux cours sur le lianhuanhua à qui il donne le titre honorifique de seule « BD chinoise ». Enfin, on peut mettre en avant le passage : « loin des manhuas, ces mangas chinois ». Outre la faute à manhua à qui le journaliste a ajouté un « s », de même qu’à manga, terme étranger qu’il ne lui a pas semblé nécessaire de mettre en italique, il définit le manhua comme un manga chinois. C’est aussi sot que de définir la bande dessinée française, par exemple, de cette manière : la bande dessinée française, ce comics français. Yves-Marie Labé qui n’a à première vue jamais lu un manhua et ne connaît rien au manga, travaille à répandre une caricature du genre. Caricature qui si elle souligne son manque de connaissance sur le sujet pointe surtout le mépris que reçoit encore la bande dessinée asiatique et même internationale.


Pour en revenir à la comparaison au lianhuanhua, le travail réalisé prouve clairement que le Juge Bao est bien un manhua. On l’a dit, la composition n’est jamais innocente. Le format empêche logiquement la surabondance de cases et Nie Chongrui s’y adapte très bien. Si on trouve souvent trois cases par page, certaines ne laissent place qu’à deux, et d’autres vont jusqu’à sept. La composition s’adapte au récit, rend la narration plus fluide et souligne la mise en scène. Les formats des cases varient au gré des pages pour se focaliser sur des détails ou intégrer un plan large. Mais le dessinateur donne de la liberté à son dessin par des jeux de cadrage. Il les superpose, les intègre à d’autres et même les efface. Le texte prend alors plus de liberté et les personnages s’affranchissent, prennent du relief et voient le rythme de leurs actions mieux soutenu. Si ces techniques sont déjà utilisées dans de nombreux albums, très courantes dans les shonen par exemple, elles écartent définitivement l’ouvrage du style fermé — du moins dans la composition — des lianhuanhua. Cette grande variété des cadrages associée à la mise en scène apportent à la fluidité de l’action.


   

Le réel travail graphique de Nie Chongrui répond à l’excellent scénario de Patrick Marty. L’histoire est basée sur le personnage historique du Juge Bao. Bao Zheng, dit le Juge Bao, vécut sous la dynastie des Song du Nord, de 999 à 1062. À cette époque (960 – 1126), l’Empire vit un formidable essor économique, tant d’un point de vue matériel qu’intellectuel. Mais l’Empereur Ren Zong doit malgré une certaine stabilité du pays lutter en permanence contre une corruption « endémique et galopante ». Notables de provinces reculées, administrateurs, militaires, fonctionnaires, gouverneurs abusent de leurs prérogatives pour s’enrichir personnellement et bandits de tout poil œuvrent sans vergogne. Pour lutter contre ce fléau, l’Empereur donne les pleins pouvoirs à Bao Zheng dont la réputation s’étend jusqu’aux confins de l’Empire. Mandaté par la plus haute instance de l’Empire, il agit donc en toute légitimité. Même la cour et l’entourage immédiat de l’Empereur le redoutent. Ce personnage historique qui deviendra quasi mythique au fil des récits de tradition orale, puis du roman, représente aujourd’hui encore, pour le peuple chinois, le symbole d’une justice inflexible capable de juger et de condamner sans distinction les délinquants issus du bas peuple, comme ceux appartenant aux plus hautes sphères de l’État. Son aversion pour la corruption, son courroux légendaire envers ceux qui oppriment les pauvres gens, en font un héros extrêmement populaire.


Il a vu ses exploits diffusés, modifiés sur tous types de supports (séries, livres, bandes dessinées, jeux vidéos comme Dead or Alive…) au point qu’il apparaît même comme personnage des Enfers dans la religion populaire. Patrick Marty s’est ainsi fortement documenté sur le personnage et utilise des bribes de trames. Il a composé des aventures où il prend beaucoup de liberté, inventant 80% du récit. IL lui confère une originalité par certaines orientations. Comme le dit le dessinateur dans un entretien, « La culture chinoise admet qu’un simple mortel devienne l’équivalent d’un dieu. C’est ce qui est arrivé au Juge Bao qui a  réellement existé et qui est aujourd’hui une figure figée, sacralisée. Patrick avec son regard de Français a su le décrire comme un homme ordinaire. Nous avons abordé le personnage sans préjugé, ni limite. » Ceci est un point important, le personnage prend de la profondeur par son côté humain, derrière une grande intelligence et une grande rigueur qui auraient pu le rendre caricatural. Les personnages qui l’accompagnent jouent d’ailleurs dans ce sens. Le juge est en effet suivi equipe-bao.jpgd’une petite équipe. On trouve Zhan Zhao son fidèle garde du corps, chevalier au grand cœur, plein d’humour, très charismatique, expert en combat qui apporte un petit décalage au récit sans lui faire perdre de sa force. Dans un sens similaire, on trouve Bao Xing, page au service du juge, adolescent assez turbulent, déjà perspicace, ambitieux, mais aussi amusant par une certaine joie naïve qui fait sa personne. Les accompagne Gongsun Ce, assistant, greffier et médecin légiste, tout en réserve et en retenue. Arrivent enfin Wang Chao et Ma Han, deux gardes — peu présents encore dans le récit. Amusants, ils assurent la sécurité du tribunal et la discipline d’une troupe d’une vingtaine de brillants soldats qui escortent la petite équipe. Là où on aurait pu trouver des personnages relativement caricaturaux, on fait face à des protagonistes profonds, tous travaillés, se dévoilant peu à peu et enrichissant la narration. Une autre initiative scénaristique est l’organisation de chaque récit « sous la forme de deux lignes narratrices », comme le précise Patrick Marty. L’enquête du juge se voit toujours doublée d’une intrigue qui renforce le récit, et lui donne de l’intérêt. Il prévoit ainsi des trames romantiques, d’autres accès sur la question du secours et de la charité, mais dans la majorité des cas, l’action est liée à des problématiques culturelles, financières et politiques chinoises. Ici, l’épisode du Juge Bao & le phoenix de jade se déroule dans une préfecture du Nord-Est de l’Empire. Comme le résume très bien le site des éditions :

 

« Le juge Bao et sa troupe  y découvrent une population sous le joug d’un groupe de notables corrompus, menés par un jeune homme à l’ambition dévorante. Ayant su s’attirer les bonnes grâces d’un préfet aveuglé par son rêve de construire une cité nouvelle, ce dernier est prêt à tout pour s’enrichir et accéder aux plus hautes sphères du pouvoir ».

 

Ce scénario attire les personnages dans différents lieux, comme la prison de la ville, son tribunal, une maison close, la résidence du préfet… L’affaire de corruption est dévoilée par une première enquête qui concerne l’emprisonnement du jeune Chao Dong, accusé d’avoir assassiné la servante de la jeune Yu, à qui il avait été promis à sa naissance et dont le père, le notable Long, avait finalement brisé sa promesse. C’est par l’intermédiaire de cette accusation, que se créent les deux intrigues et que le scénario se construit. Le récit ne se focalise pas sur un jugement, mais se construit comme une enquête policière. Le juge réunit les différents éléments à la base de l’intrigue et oriente son équipe pour découvrir les différentes clés du problème. Chaque personnage a son importance, par sa spécialité, et le scénario se voit plein de rebondissements. Les chapitres s’enchaînent avec vigueur et malgré la relative complexité de l’affaire entraînent le lecteur sans jamais le perdre.

JugeBao04-chronique-02-10.jpg

D’après certains propos tenus sur internet, certaines personnes ont du mal, par manque d’habitude, à lire des histoires avec des protagonistes aux noms chinois ainsi qu’à différencier les faciès chinois. Si l’on s’amuse à caricaturer, « l’occidental moyen » dans son ignorance du monde chinois, se retrouverait face à une bande de « jaunes », en noir et blanc et aux noms et prénoms aux sonorités bien étranges. Reste que l’éditeur a pensé à ce problème et les plus distraits, à la mémoire de poisson rouge, et en aucun cas physionomistes, pourront se référer au début de l’ouvrage où l’on trouve le nom et le visage des quatre personnages principaux. Pour les autres, ils s’attacheront à un détail caractéristique. Seuls quelques personnages risquent tout de même de se ressembler et même un lecteur aguerri pourra se retrouver confus à quelques moments — mais très rarement. Le scénario présente une très bonne construction, plein d’intrigues. Il happe le lecteur en jouant avec les genres. On trouve des passages romantiques, d’autres comiques, certains légèrement érotiques et même des scènes d’action avec notamment une très belle scène d’arts martiaux sur les toits. Au niveau de l’humour, on peut noter une certaine auto-dérision de l’auteur par quelques passages où les personnages jouent de leur posture et de leur personnalité, comme Zhan Zhao, avant de rentrer dans la demeure de Lian et de Nuage Rouge se moque d’un serviteur, en faisant clairement appel au lecteur, pour se joindre à son rire.

Juge-Bao-2-copie-1.jpg

Le récit comme on l’a déjà dit prend aussi toute son ampleur dans les recherches historiques et culturelles du scénariste en introduisant  différentes notions sans pour autant peser sur l’intrigue. Dans cette logique, Nie Chongrui qui n’était pas intervenu dans le premier tome accompagnera Patrick Marty dans les suivants par la connaissance qu’il a de son pays et de sa civilisation. Un travail éditorial est d’ailleurs fait dans ce sens puisqu’au début de chaque album, on trouve une brève présentation de Bao Zheng et de sa période. Il faut souligner tout de même une petite erreur dans le scénario. Chao Dong est amené devant le tribunal du juge Bao au début du récit et ne présente aucun problème de vue, alors que plus tard il souffre de la lumière à cause de son enfermement. En quoi quelques jours de prison dans sa cellule lui auraient-ils plus nui que la période de trois ans qui s’est déjà écoulée ? Il semblerait que l’idée soit venue au scénariste un peu plus tard et qu’il ait oublié de corriger le passage précédent. Une des originalités de la narration est  la présence au début de chaque chapitre d’une brève présentation des éléments qui vont se dérouler. Ainsi le premier chapitre débute par « Où Bao se fait conter l’histoire du jeune Chao Dong par sa mère mourante et recueille les plaintes de la population de la capitale de la province ». Ceci a pour effet de dévoiler l’intrigue et pourrait briser la narration, mais montre la capacité de l’auteur à apporter divers bouleversements sans nuire au récit et tout en faisant référence à une certaine tradition culturelle. Reste que pour ceux que cela gênerait, il est toujours possible de ne pas la lire, puisque toujours disposée au même endroit. Enfin, un travail important est fait dans cette même optique de jouer avec les traditions et la modernité sur les dialogues. À plusieurs reprises les protagonistes se voient contés les événements et les phylactères disparaissent alors pour laisser placer à un texte brut dans la case. La référence au lianhuanhua est explicite. Cette technique a pour résultat de donner de la force à la narration que les bulles surchargées auraient pu desservir. Cela permet aussi d’illustrer les propos sans rester focalisé sur les personnages qui parlent. Ainsi tous les événements rapportés sont illustrés et l’image crée sa propre force narrative. Certaines libertés sont ainsi réalisables, comme le déroulement de deux actions simultanées, grâce à un découpage travaillé dans le même sens. Lors de la scène d’action, le combat peut progresser, tandis que des personnages continuent à dévoiler l’intrigue. Tout au long du récit, le visage du personnage qui raconte peut être inscrit dans une forme ronde, à la manière d’une série télévisée. Cela donne lieu à de très beaux portraits.
   


Juge Bao & le roi des phoenix est donc une véritable réussite. Les auteurs s’ils affirment une référence au lianhuanhua réalisent un album profondément moderne. Avec un scénario historique, sans être pesant, à l’intrigue très bien ficelée et un graphisme parfaitement maîtrisé, les deux auteurs proposent un ouvrage très abouti. Pour les amis du numérique, les tomes sont téléchargeables sur relay.com et AVE comics pour liseuses et smartphones, à 3,99€ en un exemplaire et 1,59€ par parties (au nombre de trois). En anglais et en chinois pour ceux que le français ennuie — par contre, la version chinoise censure les passages « érotiques ». À l’assurance des éditions de « propos[er] ainsi des œuvres originales et inédites dans le respect et le soutien aux artistes chinois qui peuvent exprimer tout leur talent en franchissant plus aisément la barrière culturelle. », nous répondons pari réussi. Bande dessinée la plus vendue du Salon d’Angoulême, plus de 20000 exemplaires déjà écoulés, le manhua connaîtrait-il enfin un chemin vers la lumière en France ?

    Pour ceux que le genre intéresse, je ne pourrais que vous conseiller quelques titres — parmi des collections arrêtées, des titres épuisés, de mauvaises politiques éditoriales, des enjeux commerciaux et du peu de titres disponibles en France — des très grands albums de la collection « Made in » de Kana : Une vie chinoise de P. Ôtié et de Li Kunwu et Kylooe de Little Thunder. Little Thunder a fait son apparition en France avec une histoire publiée dans China girls, recueil inégal mais intéressant d’auteurs de manhua, paru aux éditions Xiao Pan, et à la réalisation d’un clip de la nouvelle chanteuse — au talent plus que limité — Jena Lee, comme l’avaient déjà fait Benjamin et Song Yang. Dans feu la collection « Hua Shu » de Casterman, on pourra tenter de trouver les bons titres épuisés que sont Pourquoi j’veux manger mon chien ? d’Ahko et L’Enfer de Jade de Laï Tat Tat Wing. Enfin chez Xiao Pan on pourra au gré des titres disparus du catalogue lire le poétique Le Repos de la baleine de Zou Jian, les amusants et fous Diu Diu de Nie Jun, malgré un début du 1er tome raté, les très réussies histoires sur « La prairie du paradis » lieu où se retrouvent les suicidés, et où un groupe de métal va tenter de pousser au suicide un musicien pour compléter sa formation dans les deux tomes de Mélodie d’Enfer de Lu Ming, la petite perle qu’est L’envol de Zhang Hiaoyou, et le très talentueux dessinateur qu’est Benjamin, mascotte de la production chinoise traduite actuelle, rejoint par Song Yang (dont je n’ai lu que les premiers ouvrages à la créativité graphique très intéressante mais aux scénarii peu convaincants). Enfin pour les amateurs de mangahk soit une forme de manhua taïwanais et hongkongais, fortement inspiré par le comics, il faudra choisir parmi les tomes épuisés chez Tonkam d’Andy Seto et chez Soleil avec feu sa collection « Soleil Hero ». on notera aussi l’existence de manhua en corse, occitan et breton dans la collection Toki des Éditions du Temps. Cette liste n’est en aucun cas exhaustive, on devra surtout se battre avec le peu d’ouvrages disponibles et les étranges choix éditoriaux de certaines collections. Reste qu’une production extrêmement variée existe en Chine et qu’un travail éditorial pourrait être réalisé et nous faire découvrir ce qu’est le manhua indépendant. Le prix de la bande dessinée alternative, décerné en 2010, au fanzine de Nanjing, Special comics n°3, le prouve. Il est pour cela nécessaire d’aller plus loin que l’édition chinoise même, en pleine mutation avec la libéralisation progressive de l’ISBN.


Arthur Chambard, AS édition-librairie



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