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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 07:00

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Patrick MODIANO
Livret de famille
Première publication :
Gallimard, Collection Blanche, 1977.
Folio, 981




Photographies
Patrick Modiano âgé de 18 ans et
son père Albert Modiano.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses prix les plus prestigieux

Roger-Nimier pour La Place de l’Étoile (1967)
Académie française pour Les Boulevards de ceinture (1972)
Goncourt pour Rue des boutiques obscures (1978).

 

 

 

 

Patrick Modiano, l’histoire d’une enfance difficile et d’un homme énigmatique.

Patrick Modiano, né en 1945 à Boulogne-Billancourt, est l'un des romanciers contemporains les plus connus en France : après trente ans de carrière, les lecteurs sont toujours au rendez-vous. Bien qu'il n'écrive presque que sur lui, il reste souvent qualifié d'écrivain furtif, mystérieux, en vogue presque malgré lui.

Ses œuvres tissent des liens entre le passé et le présent et expriment une nostalgie du temps qui passe. On note aussi une certaine obsession de la Deuxième Guerre mondiale (notamment la période de l'Occupation), ainsi que de la guerre d'Algérie.

 

« Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr par exemple d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne. Pourtant j'essayais de lutter contre la pesanteur qui me tirait en arrière, et rêvais de me délivrer d'une mémoire empoisonnée. »

 

Cela montre à quel point cette période le hante et l'habite.

Si Modiano parle autant de cette guerre qu'il n'a pas vécue, c'est qu'il fait partie de ces enfants qui sont nés du batifolage de leurs parents à une époque où chaque éclat de rire devenait précieux. Sa mère, Louisa Colpijn, une charmante actrice souvent en tournée, n'a jamais eu la fibre maternelle ni avec lui, ni avec son frère Rudy, dont il était de deux ans l'aîné. Son père, Albert Modiano, un juif clandestin, vivait quant à lui d'affaires illicites qui ont fait sa fortune.

Traîné tel un fardeau par ses parents, l'écrivain gardera toujours en lui une profonde blessure liée à ce manque d'affection dont il a souffert durant son enfance.



Le parcours de sa vie d’écrivain

C’est en 1967 que Modiano va pleinement se consacrer à l’écriture. Après avoir fait relire son premier manuscrit La Place de l’étoile par Raymond Queneau (célèbre romancier, poète et mathématicien, grand ami de sa mère qui le soutiendra toujours dans ses projets) il publie ce nouveau roman chez Gallimard.

En 1970 il épouse Dominique Zehrfuss avec qui il aura deux filles : Zina et Marie.

Deux ans après, il est récompensé par le grand prix de l’Académie française pour son œuvre Les Boulevards de ceinture, ce qui l’inscrit définitivement comme une figure de la littérature française contemporaine.

1973 marque ses débuts de cinéaste ; il co-écrit avec le réalisateur Louis Malle le scénario du film Lacombe Lucien dont le sujet principal est encore une fois l’Occupation. Ce dernier déclenchera une polémique, comme beaucoup d’autres œuvres de l’écrivain.

Son dernier livre à ce jour, L’herbe des nuits (2012), remporte le succès escompté, ce qui n’étonne plus les médias.



L’Occupation, un tabou levé par Modiano.

Cet auteur est connu pour mettre au jour les zones d'ombre de la Seconde Guerre mondiale ; selon lui, « c’est le terreau – ou le fumier – d’où [il est] issu », puisque ses parents se sont rencontrés à cette époque.

Comme les historiens, il est la mémoire d’une époque qu’il n’a pas vécue mais qui le hante.

Cet auteur fut pratiquement le premier à écrire sur les crimes de la période de l'Occupation. Son premier texte, La Place de l’étoile (1968), forme avec les deux suivants, La Ronde de nuit (1969) et Les Boulevards de ceinture (1972), ce que l’on a appelé « la trilogie de l’Occupation », parce qu'ils mettent en scène des personnages ayant réellement existé, dont le père du narrateur, Albert Modiano, et qui ont participé plus ou moins aux violences publiques et secrètes de la Collaboration. Ces Gestapistes français qui opéraient des rafles et torturaient dans des locaux près de la place de l’Etoile, Modiano y fera référence dans d'autres récits comme Remise de peine, Un pedigree, et Livret de famille.

En 1974, Patrick Modiano coécrit avec Louis Malle le scénario de son film Lacombe Lucien.

L’histoire de ce jeune paysan, qui se met par un mauvais hasard au service d’une équipe de Français qui travaillent pour la Gestapo et participe à leurs crimes dans la France de 1944, fit scandale auprès d’un public qui n’était pas encore prêt à connaître ou reconnaître les crimes et trafics abominables de la soi-disant France résistante.

Il arrive à la consécration avec le prix Goncourt qu’il reçoit en 1978 pour Rue des boutiques obscures.



Le problème du genre

Certains prétendent que ses œuvres appartiennent à l'autofiction, d'autres adoptent le terme d'autobiographie. À ce propos, Modiano précise lors d'une interview qu'il ne pense pas que le mot « autobiographie » soit adapté :

 

« Le ton autobiographique a quelque chose d'artificiel car il implique toujours une mise en scène. Pour moi, mon écriture c'est plutôt une entreprise artistique, une mise en forme d'éléments dérisoires. »

 

Modiano admet écrire de réelles anecdotes de sa vie, mais il y ajoute quelques détails imaginaires afin de rendre ses récits plus palpitants, car il privilégie avant tout son plaisir d'écrire et celui que nous éprouvons, nous, lecteur, à le lire.

Finalement, comment trancher ? Peut-être est-ce un genre à part entière, un nouveau genre que les écrivains contemporains prennent goût à manier. Une sorte d'autobiofiction.



La composition de ce Livret de famille, les thèmes majeurs

Il est composé de quatorze anecdotes d’environ cinq à dix pages, chacune formant un chapitre.

Il n’y a pas de logique de type chronologique. Les souvenirs sont souvent réels, parfois un peu ambigus. Comme si à chaque fois que l’écrivain avait un flash d'un certain souvenir il prenait sa plume et l'écrivait ; il a relié ces quelques souvenirs à la naissance de sa fille. En effet l’ouvrage débute avec la naissance de sa fille Zina qu’il va déclarer avec Jean Koromindé, un ami de longue date. Il s’achève avec l'arrivée de cette dernière à la maison familiale.

Les thèmes sont assez riches et variés. Ce livre est en quelque sorte une mosaïque de quelques moments de sa vie qui forment un grand souvenir. Il n’y a pas de réels liens chronologiques entre les différents chapitres. Comme un recueil de poèmes, on le lit comme bon nous semble, sans tenir compte du lieu ni de l’heure ; nous sommes maîtres de savourer notre lecture selon notre désir.

 

 

Les principaux thèmes sont (hormis l’occupation déjà évoquée précédemment) :

 

  • ses amitiés : on les décèle dès le début avec le vieil ami de son père, Jean Koromindé. Il sera également question de plusieurs amis à lui tout le long de cet ouvrage.
  • sa famille : son père, sa mère ainsi que sa grand-mère ont chacun leur chapitre qui leur est consacré. Il y parle de leur vie et de moments passés avec eux. Un long chapitre narre un séjour passé avec son père à la chasse dans une maison de campagne bourgeoise.
  • Paris : Modiano s'est souvent baladé au hasard dans Paris, c'est comme cela qu'il a appris à connaître cette ville et à l'aimer. Un Paris un peu secret et clandestin.

« J'ai l'impression que le Paris de mes livres est complètement intérieur, imaginaire. Les lieux réels, ceux d'aujourd'hui, sont vides de ce que je leur prête dans mes romans. Ils sont devenus des lieux uniquement liés à des choses très précises dans mon esprit » confie-t-il à un journaliste. 

  • La souffrance : beaucoup d'autobiographies et d'autofictions ont en commun un thème : la souffrance. Par exemple Albert Cohen, dans Le Livre de ma mère, confie la souffrance qu'il a à faire le deuil de sa mère ; il expose tous ses regrets, d'avoir par moment été un fils indigne en quelque sorte alors que sa mère vivait à travers lui et lui avait consacré toute sa vie. Ou Annie Ernaux qui témoigne dans Passion simple de toute la douleur qu'on peut éprouver en amour.

Patrick Modiano lui, nous livre la souffrance d'une enfance difficile qui le marquera durant toute sa vie. Il a subi l'absence de son père toujours en train de flairer les bonnes affaires illicites à gauche et à droit, ainsi que l’absence de sa mère qui était comédienne de boulevard et de ce fait rarement présente. De plus, celle-ci n’avait à priori pas l'instinct très maternel puisqu'elle a souvent confié ses deux enfants à la charge d'autres personnes. Patrick Modiano passe une partie de son enfance  chez ses grands-parents ainsi qu’à Biarritz chez la nourrice de son petit frère qui les baptisera afin d’éviter tout doute sur leur origine juive. À ce propos Modiano dira : « juif et baptisé, comment être sûr de son identité, de son livret de famille », ce qui nous montre combien il est difficile pour lui d’accuser tous les coups de la vie qui ont fait qu’il n’a jamais était sûr de son identité.

Lui et son frère passeront le reste de leur enfance dans un foyer catéchiste désuni. En 1957, Rudy aura à souffrir du décès de Rudy, emporté par une leucémie. Il ne s’en remettra jamais et lui dédiera tous ses premiers livres.

Il a aussi souffert d’histoires d’amours douloureuses comme il nous le confie de manière très pudique dans le chapitre 12. À 17 ans, il  rencontre une certaine Denise Dressel dont il tombe follement amoureux. Tellement qu’il se met à rédiger la biographie de son père Henry Dressel disparu sans laisser de trace quand elle était très jeune. Lorsque Denise le quitte pour aller vivre en Argentine avec un homme aisé, Modiano nous livre le déchirement de cet abandon qui lui a rappelle toutes les fois où ses parents l'ont abandonné lorsqu’ils faisaient passer leur vie avant l'éducation de leur enfant.

 «  J'ai éprouvé une impression de vide qui m'était familière depuis mon enfance, depuis que j'avais compris que les gens et les choses vous quittent ou disparaissent un jour », écrit-il.



  • La mémoire et l’oubli : la mémoire est omniprésente dans ses livres puisqu'il s'agit d'autofictions et de récits autobiographiques.


Définition de la mémoire selon Modiano :

« La mémoire elle-même est rongée par un acide et il ne reste plus de tous les cris de souffrance et de tous les visages horrifiés du passé que des appels de plus en plus sourds et des contours vagues. »

Une mémoire qu'il veut cultiver : les médias parlent d'une mémoire modianesque, attentive, qui découvre des indices, induit des hypothèses. Une mémoire policière. Modiano a accumulé des petits cahiers où il note ce qu'il appelle des « petites bribes qu'il arrache à l'oubli ». Sa hantise, pourrait-on dire, est d’oublier. C’est sans doute pour cela qu'il écrit sur sa vie. Quand on écrit sur soi, on fait l'effort de se plonger dans ses souvenirs. On essaye de se rappeler chaque détail, et c'est précisément cet effort qui cultive notre mémoire.

Pourtant sa mémoire est aussi pour lui un fardeau. À plusieurs reprises, l’auteur souligne que sa mémoire lui pèse, qu'il aimerait avoir la tête vide de souvenirs : dans ce récit il évoque une cure qu’il décide de faire en séjournant en Suisse pour « oublier » sa mémoire. La Suisse apparaît pour lui comme un pays neutre, un autre monde. Il écrit à ce propos : « J'étais heureux. Je n'avais plus de mémoire. Mon amnésie s'épaississait de jour en jour comme une peau qui se durcit. Plus de passé. Plus d'avenir. »

Les dernières pages de Livret de famille s’achèvent ainsi : « J'avais pris ma fille dans mes bras et elle dormait la tête renversée sur mon épaule. Rien ne troublait son sommeil. Elle n'avait pas encore de mémoire ». Ainsi, comme ces citations le montrent, pour Modiano la mémoire peut s’avérer être un vrai fardeau que l’on est obligé de traîner et qui trouble notre sommeil lorsque nos souvenirs ne sont pas uniquement faits de roses.

Le fait que des questions sur lui-même demeurent sans réponse le perturbe énormément. Il souhaiterait avoir plus de souvenirs afin de ne pas sans cesse tenter de recoller les morceaux d’un passé et d’origines trop flous pour être reconstitués. Il nous expose cela dans l’épigraphe de cette œuvre : « Vivre c'est s'obstiner à achever un souvenir ». C'est en écrivant que Modiano s'obstine à achever ses souvenirs, dont de nombreuses bribes ne seront jamais reconstituées.

Sa mémoire il s'en sert pour tenter de se remémorer des souvenirs aussi clairs que possibles, il est tout le temps à la recherche de lui-même.



  • La recherche de soi : cet écrivain est à la conquête de son passé. Il apparaît comme obsédé par la recherche de lui-même mais également par la recherche en général : en lisant Modiano on a l’impression d'avoir affaire à un détective ; il cherche sans cesse à élucider les mystères de sa vie et des gens qu'il croise, c'est presque une obsession pour lui. Il est constamment en train de réfléchir, curieux de tout ce qui l’entoure.

Plusieurs passages de Livret de famille l’attestent : dans le chapitre où il nous parle d’un certain André Bourlagoff, il s’interroge sur ce qu'il a fait de sa vie : « Le client l'avait-il reçu poliment, tout à l'heure, quand il était venu chercher le magnétophone et réclamer l'argent ? » ; « Quel itinéraire avait-il suivi de son meublé rue de la Convention jusqu'au 45 de la rue Courcelles ? Avait-il fait le chemin à pied ? »

L’épisode d’Henry Dressel ne laisse pas plus indifférent. L’écrivain cherche à écrire l'histoire de la vie d'Henry Dressel alors qu'il ne le connaît pas et qu'il n'y a pas beaucoup de documentation sur lui ; il dit qu'il aurait fait n'importe quoi pour Denise, la jeune fille dont il est éperdument tombé amoureux à l’âge de 17 ans. Il a écrit cette biographie pour donner un père à cette fille qu'il aimait car elle ne l'a connu que très peu. Il invente quelques passages de la vie de cet homme, pour la rendre meilleure d'une part et parce qu'il ne sait quasiment rien de lui. En réalité, c'est ce que fait Modiano pour sa propre vie ; il écrit sur lui-même en inventant souvent des situations, ou en les modifiant, il s’invente un autre univers, pas forcément meilleur, pour oublier sa vraie vie et surtout son enfance pleine de chagrin et d'incertitudes.

Ces recherches constantes qu'il mène sans répit nous amènent à penser qu'il est toujours à la quête de son identité, de son livret de famille.

 

 

 

Pourquoi écrire ?

Écrire pour s’exprimer

Modiano a beaucoup de mal à s'exprimer à l'oral, comme s’il voulait dire trop de choses et que ses idées allaient sortir toutes en même temps. On a l'impression qu'il se retient quand il parle, qu'il réfléchit à chaque mot avant de les prononcer, il finit rarement ses phrases, les laissant en suspension, cherchant sans cesse une expression qui conviendrait mieux. Il a d'ailleurs sympathisé avec le dessinateur Pierre Le Tan qui lui aussi a du mal à s'exprimer ; ses phrases ont toujours un rythme saccadé.

Effectivement, toute personne ayant des difficultés à s'exprimer émotionnellement doit, afin de communiquer ce qu'elle a au fond d'elle-même ainsi que pour se sentir aimée comme le commun des mortels, avoir recours à une forme de langage que l'on appelle la création, écriture, peinture, musique, sculpture, cuisine…


Écrire pour se libérer

Pour faire de sa vie un beau roman, une histoire que nous lecteur aurons plaisir à lire.

 

« Ma démarche n'est pas d'écrire pour essayer de me connaître moi-même ni de faire de l'introspection. C'est plutôt, avec de pauvres éléments de hasard : les parents que j'ai eus, ma naissance après la guerre..., trouver un peu de magnétisme à ces éléments qui sont sans intérêt en eux-mêmes, les réfracter à travers une sorte d'imaginaire. L'entreprise autobiographique m'a toujours paru une sorte de leurre, sauf si elle a une dimension poétique comme Nabokov l'a fait dans Autres rivages. Le ton autobiographique a quelque chose d'artificiel car il implique toujours une mise en scène. Pour moi, c'est plutôt une entreprise artistique, une mise en forme d'éléments dérisoires. »

 

Modiano se sert de son vécu, d’anecdotes de sa vie pour écrire des récits imaginaires qu'il juge plus palpitants.

C'est son désir de fixer par l'écriture les traces de l'individu qui est à l'origine de son projet de devenir écrivain. Ce désir est né quand, après sa rupture amoureuse douloureuse avec Denise, il se rend compte que rien ne dure et que le seul moyen de revivre des moments c'est de les écrire : « J'avais 17 ans et il ne me restait plus qu'à devenir un écrivain français. »

Ainsi, la mémoire selon Modiano est à la fois une bénédiction et une malédiction : elle nous permet de donner une certaine cohérence à notre vie, d'assurer l'identité de notre moi, c'est un outil qui nous donne la possibilité d'échapper au temps, d'avoir un avant-goût d'éternité, mais elle nous empêche aussi parfois de savourer le présent.

Cet ouvrage peut en laisser plus d’un perplexe, mais il saura séduire ceux qui apprécient les histoires courtes d’une vie peu ordinaire que nous narre sans prétention et avec passion Patrick Modiano.


Romane, 2e année édition-librairie

 

 

 

Patrick MODIANO sur LITTEXPRESS

 

Patrick Modiano De si braves garçons

 

 

 

 

 

 

Article de Guillaume sur De si braves garçons.

 


 

 

 

 

 

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 Article de Pauline sur Dimanches d'Août

 

 

 

 

 

 

 

Patrick Modiano L herbe des nuits

 

 

 

 

 Article de Julie sur L'Herbe des nuits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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