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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 07:00

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Patrick NESS
(d'après une idée originale
de Siobhan DOWD)
Quelques minutes après minuit
A Monster Calls, Walker, 2011
Traduit de l'anglais
par Bruno Krebs
Gallimard jeunesse, 2012
Illustrations de Jim Kay

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Patrick Ness, né aux États-Unis en 1971 et résidant actuellement à Londres, est l'un des auteurs les plus remarqués dans le domaine de la littérature pour enfants et pour jeunes adultes1 de ces dernières années. Sa trilogie Le Chaos en marche, publiée entre 2008 et 2010, reçoit un accueil positif, de la part du public et de la critique, et lui vaut de nombreuses récompenses, le Costa Book Award, le Prix Guardian 2008, le Booktrust Tennage Prize 2008 et le prix Carnegie 2011. L'écriture de Patrick Ness se caractérise par un style incisif mais poétique. Il explore des thèmes difficiles et n'hésite pas à dépeindre des scènes violentes afin de servir des réflexions ayant rapport à des enjeux moraux ou politiques ou bien à des thèmes comme la mort et la guerre. Cela a parfois été reproché à l'écrivain, ses œuvres étant destinées à un public jeune, mais Patrick Ness considère que les adolescents eux-mêmes explorent des thèmes sombres lorsqu'ils écrivent et qu'ils sont donc aptes à en lire2. De plus, dépeindre la violence telle qu’elle est peut-être beaucoup plus intéressant et productif et infiniment moins dangereux que de se réfugier derrière des non-dits et des clichés manichéens qui peuvent parfois appauvrir la littérature jeunesse. Patrick Ness aime explorer la complexité que recouvrent tous les sujets et il le fait au travers de héros partagés par des conflits internes, aussi bien dans Le Chaos en marche que dans Quelques minutes après minuit. C'est en cela que son œuvre, belle et puissante, a réussi à se faire une place dans la production actuelle. Patrick Ness dit qu'il écrit ce qu'il aurait voulu lire adolescent et il n'y a donc rien de surprenant à ce que son œuvre ait su trouver son public.

Il réalise également des chroniques sur le site du Journal The Guardian et est très proche de son public sur internet, notamment par le biais de son compte twitter.

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« Un singulier chef-d'œuvre »3

http://youtu.be/iEX5g6c7ueE (bande-annonce animée du roman)

Quelques minutes après minuit est une œuvre de commande. Elle s'inspire d'une idée de roman de l'écrivain Siobhan Dowd, morte d'un cancer en 2007. Patrick Ness explique dans la préface du roman qu'il admire le travail de Siohban Dowd et a donc hésité à accepter cette demande. Néanmoins, il a finalement accepté ce travail mais, plutôt que d'essayer de le rédiger à la manière du défunt écrivain, il l'a écrit à sa façon, ajoutant ses idées à celles du projet d'origine. Il s'agit donc presque d'un travail de collaboration, bien que l'un des deux auteurs n'ait pas été là durant la réalisation du projet.

Conor O'Malley est un garçon anglais de treize ans à l'esprit vif. Il vit seul avec sa mère et, depuis que celle-ci est malade, il fait régulièrement le même rêve, un cauchemar horrible auquel il refuse de penser. S'ajoute à cela un autre cauchemar : quelques minutes après minuit, un monstre, qui se révèle être le grand if du jardin, vient lui rendre visite. Conor pense d'abord qu'il s'agit d'un rêve, mais peut-être n'est-ce pas le cas. Après le départ du monstre, l'adolescent trouve des épines d'arbre et d'autres traces de la présence de la créature. Conor dit qu'il n'a pas peur de l'arbre, son cauchemar récurrent l'effraie bien plus. Lorsqu'il lui demande pourquoi il vient, celui-ci lui explique que Conor l'a appelé pour qu'il lui montre la vérité. Le vieil arbre a pour mission de raconter trois histoires à Conor et, à la fin, le garçon doit lui confier la sienne, celle enfouie dans le cauchemar dont il refuse de parler à quiconque.
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Le récit est accompagné de nombreuses illustrations en noir et blanc, réalisées par Jim Kay. Elles parviennent parfaitement à capturer l'ambiance à la fois sombre, envoûtante et pourtant paisible de l'histoire. Beaucoup d'illustrations accompagnent le texte, notamment en marge, mais, parfois, le texte se trouve pris dans l'image, comme si les deux étaient indissociables. Les illustrations en page pleine marquent des moments forts et leur confèrent encore plus de puissance. Les dessins ont donc ici une visée esthétique tout en renforçant la puissance narrative. Il ne s'agit pas seulement d'un ornement mais bien d'une part de l'expérience qui est offerte au lecteur.

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Un récit qui se construit autour d'oppositions et de contradictions

Une grande partie du récit se constitue des rencontres entre Conor et l'arbre, passages qui possèdent une tonalité fantastique marquée. Conor pense d'abord qu'il s'agit d'un rêve puis, très vite, il semble réaliser que cela ne peut pas être qu'un rêve et que peut-être une force puissante et ancienne, celle du vieil arbre, vient bien lui rendre visite. Néanmoins, rien ne semble empêcher la possibilité qu'une grande partie de ce qui constitue ces rencontres prenne tout de même racine dans l'esprit du garçon. Aucune réponse tranchée n'est apportée quant à la nature des rencontres entre le garçon et l'arbre à la fin du roman, et cela n'est en rien un problème. Le grand if nous enseigne que la vérité n'a pas besoin d'avoir une seule réponse et cela vaut pour le récit lui-même.

Les histoires que l'arbre raconte à Conor sont des récits qui peuvent d'abord avoir l'air de contes très conventionnels mais, systématiquement, tout manichéisme est chassé et l'arbre révèle que la réalité n'est pas toujours ce qu'elle paraît, que les gens ne sont jamais entièrement ce qu'ils semblent être et qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse.

En parallèle à cela, les journées de Conor sont dépeintes d'une manière très réaliste. Il doit faire face à la maladie de sa mère ou, plutôt, à tout ce que cela entraîne autour de lui. Chez lui, Conor voit la santé de sa mère se dégrader, puis il doit cohabiter avec sa grand-mère, et même aller vivre chez elle, alors qu'il n'apprécie guère la veille femme et qu'elle rend sa vie très contraignante. À l'école, le comportement de tout le monde envers lui, qu'il s'agisse des élèves qui l'ennuient ou des professeurs qui se montrent excessivement compréhensifs, lui rappelle que sa mère est malade. Ainsi, que ce soit dans la réalité de Conor ou bien dans celle relative à l'if, le garçon est toujours renvoyé aux mêmes pensées négatives et soumis aux mêmes sensations d'impuissance et de colère.

Au début, les deux réalités sont clairement dissociées mais elles se confondent de plus en plus, au fur et à mesure que le récit progresse. La mère de Conor lui parle de l'importance du grand if du jardin et le garçon parle de ses rencontres avec l'arbre à son père, bien que celui-ci n'en fasse pas cas. Au milieu du roman, Conor, pris d'un accès de colère, brise l'horloge de sa grand-mère. Peu après, le monstre vient lui rendre visite, lui raconte une histoire et l'aide à ravager le salon. Un phénomène similaire se produit à l'école, après que le monstre lui a raconté le troisième récit et, à chaque fois, Conor a les poings qui lui font mal. Il semble donc que le monstre l'ait poussé à commettre des actes terribles sans que cela l'empêche d'en être l'auteur. Dans les deux cas, alors que Conor finit par accepter la responsabilité de ses actes et attend même une punition, celle-ci ne vient pas. « À quoi bon ? », lui disent son père, les enseignants, sa grand-mère. Conor est pris entre la peur de la punition et l'envie que celle-ci tombe. Ce sentiment devient de plus en plus explicite au cours du récit, de même que de nombreuses autres contradictions qui constituent Conor, mais également le monde dans lequel il évolue. Ce sont précisément ces contradictions qui effraient tant Conor et donnent forme à son véritable cauchemar. Le parcours qu'effectue Conor avec l'arbre l'aide à les accepter afin de pouvoir enfin faire la paix avec lui-même.

Vers la fin du récit, l'arbre prononce ces paroles, qui résument bien les problèmes que soulèvent les récits qu'il a faits à Conor et, par là-même, le roman :

 

« Parce que les humains sont des animaux compliqués. Comment une reine peut-elle être à la fois une bonne et une mauvaise sorcière ? Comment un prince peut-il être un assassin et un sauveur ? Comment un apothicaire peut-il avoir mauvais cœur mais penser juste ? Comment un pasteur peut-il mal penser mais avoir bon cœur ? Comment des hommes invisibles peuvent-ils devenir encore plus seuls en devenant visibles ? […]

La réponse, la voici : peu importe ce que tu penses, parce que ton esprit se contredira une centaine de fois par jour. […] Ton esprit préférera croire à des mensonges rassurants, tout en connaissant les douloureuses vérités qui rendent ces mensonges nécessaires. Et ton esprit te punira de croire aux deux. » (p.201)

 

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« Les histoires sont importantes. Elles peuvent êtres plus importantes que tout. »4

L'autre point central du récit est lié à l'intérêt des histoires. L'arbre répète sans cesse à Conor l'importance des histoires, leur puissance, leur violence, et également les messages qu'elles peuvent faire passer. Cela peut être vu comme un message méta-littéraire de la part de l'écrivain, d'autant plus qu'il use lui-même de beaucoup de scènes poignantes et violentes. Les histoires relatent des faits vécus, qu'ils soient authentiques ou non, et en cela ils peuvent nous faire grandir autant qu'une expérience vécue directement. L'arbre enseigne cela à Conor. Il lui montre à quel point les histoires peuvent être saisissantes, comment elles peuvent amener à faire réfléchir, grandir et aider à saisir une vérité qu'il est difficile de voir sans cela. Il met ainsi l'accent sur la portée à la fois didactique et philosophique des histoires.

L'arbre est une entité puissante et ancienne. Il n'est ni bon ni mauvais et semble être un passeur de mémoire, celui qui montre la vérité. La dénomination de « monstre », fréquemment utilisée par Conor pour le désigner, n'est donc pas innocente, étant donné que le terme monstre a longtemps été rattaché au verbe « mostrare » en latin populaire, qui signifie montrer, bien que cette étymologie ait été remise en question depuis. Ici, le monstre, est bien celui qui montre, celui qui fait apparaître la vérité.

Bien que l'arbre soit un être respectable aux paroles sages, Conor n'a de cesse de remettre en question ce qu'il dit. Il interroge la véracité de ses récits, critique la conclusion et la morale de ses histoires et discute parfois les actes de l'arbre, ce qui lui vaut parfois quelques réprimandes pour son insolence. Le comportement de Conor rappelle celui de beaucoup d'adolescents, au moment où ils cherchent des réponses, et cela semble être salué par l'écrivain. Les histoires n'ont d'intérêt que si elles donnent à réfléchir.

Conor a peut-être parfois les idées arrêtées, mais il fait également preuve d'un esprit critique qui l'aide à grandir. L'évolution de Conor ne vient pas que du monstre, mais bien de l’interaction entre le garçon et l'arbre. Ce dialogue permanent rend également la lecture très agréable et dynamique. Grâce aux interventions de Conor, les récits du monstre gagnent un second intérêt et le lecteur ne manquera pas de sourire lorsque le garçon formulera à voix haute des reproches qui ont peut-être pu lui traverser l'esprit.

À la fin des quatre histoires, le monstre dit à Conor que ce qui importe le plus n'est pas ce qu'il pense mais ce qu'il fait, ses actes. Ainsi, les discours n'ont de sens que si on en fait quelque chose. Patrick Ness enseigne l'intérêt des histoires mais ne prêche pas leur suprématie. Comme toujours, le discours tenu dans le livre est plus subtil qu'on ne pourrait le croire au premier abord.

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Des personnages humains

L'histoire est racontée à la troisième personne, avec une focalisation interne, celle de Conor, un narrateur dont on se rend vite compte que les opinions sont très prononcées et dont la vision des choses est donc en permanence partiale. Cela permet un jeu sur les non-dits, notamment autour du cauchemar de Conor et de certaines pensées qu'il a du mal à comprendre, à admettre, ou bien qu'il enfouit volontairement. Bien que le lecteur soit plus clairvoyant que Conor, pour remettre toutes les pièces du puzzle ensemble, il devra attendre que le garçon y parvienne.

Le regard que Conor porte sur les autres personnages évolue au fil du récit. Au début, il en veut à beaucoup de monde, à sa grand-mère qui est insupportable, à ses professeurs qui se montrent si compatissants que cela lui apparaît comme de l'hypocrisie, ou encore à Lily, son amie d'enfance qui essaye de le défendre face aux garçons qui le brutalisent mais qui est celle qui a révélé la maladie de sa mère à toute l'école. Mais il finit par comprendre que sa grand-mère tient à sa mère autant que lui et que, contrairement au père de Conor, il peut compter sur elle, ou encore, il arrivera à accepter les excuses de Lily et à voir qu'il aurait tort de refuser son amitié alors qu'elle est l'une des seules à véritablement essayer de le comprendre et à faire attention à lui. Les personnages qui parsèment le roman ont, comme ceux qui animent les récits du monstre, plusieurs couches et une épaisseur qui les fait s'écarter de la première impression qu'ils peuvent laisser transparaître. Conor lui-même n'est ni un héros parfait, ni un anti-héros marqué, il se trouve dans un entre-deux qui permet de le rendre attachant et réel.

La relation que partage Conor avec sa mère est également très intéressante. Le récit ne s'y attarde pas mais cela n'est pas nécessaire pour comprendre la force du lien qui les unit. La mère de Conor ne fait jamais de reproches à son fils et semble le comprendre sans qu'il ait besoin de lui confier ses pensées. Leur relation dépasse les mots et le roman parvient parfaitement à capturer cela. Les personnages ne se construisent pas uniquement à travers des traits de caractères mais aussi, et peut-être même avant tout, à travers leur rapport aux autres et en particulier à Conor dans ce cas précis, puisqu'il s'agit de son histoire.

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Quelques lignes avant la fin

Quelques minutes après minuit est un roman à la fois puissant et sensible qui évoque le thème grave de la mort et de la maladie sans user à aucun moment de ressorts pathétiques. Le protagoniste tout comme l'auteur semblent refuser cela. Le récit qui est ici conduit est celui du déchirement d'un personnage, de l'amour qu'il porte à sa mère, de la violence de ses sentiments et de pensées qu'il a du mal à accepter. Il s'agit donc d'une très belle œuvre, en cela même qu'elle est profondément humaine. Tout y est dépeint avec justesse, sans excès, ce qui a eu pour effet de me toucher bien plus que ne l'ont fait beaucoup d'autres histoires larmoyantes ou excessivement amères sur la perte d'un être cher. Quelques minutes après minuit est un très beau livre qui saura être apprécié des lecteurs de tout âge pour l'universalité des problèmes et des réflexions qu'il soulève. Néanmoins, son appartenance à la littérature de jeunesse est justifiée. Le style d'écriture, bien que soigné, est adapté aux jeunes lecteurs et beaucoup d'adolescents se retrouveront sûrement dans le personnage de Conor ou, du moins, se sentiront proche de lui. Il s'agit d'un livre comme on aimerait en croiser plus lorsqu'on est adolescent.


J.S., AS éd/lib


1 Peu utilisée en français, la catégorie Young-Adult literature (YA) est fréquemment utilisée dans le domaine anglophone. http://en.wikipedia.org/wiki/Young-adult_fiction

2 Source : http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/features/whole-truth-for-teenagers-patrick-nesss-novels-have-attracted-acclaim-awards--and-censure-2301674.html

3 Citation du Publishers Weekly.

4 p. 151.

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Published by JS - dans jeunesse
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^pp 28/01/2016 14:59

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