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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 07:00

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Paul AUSTER
Dans le scriptorium
Titre original :
Travels in the Scriptorium (2006)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Christine Le Boeuf
Actes Sud, 2007
Babel, 2008
Livre de poche, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Imaginons un instant que l’on se réveille, un beau jour, sans aucune idée ni de qui l’on est, ni d’où l’on se trouve, depuis quand, pourquoi, et sans représentation du monde extérieur. De prime abord, c’est à ce petit jeu que se prête Paul Auster dans ce récit. Il faut ajouter que Mr. Blank, le personnage principal, qui se trouve dans cette situation, est observé et écouté 24h/24, et qu’un dispositif prend une photo de lui toutes les secondes – le tout à son insu. Le narrateur est d’ailleurs omniscient : il est comme le scientifique qui observerait cela et analyserait les réactions de Mr. Blank, de même qu’un docteur analyserait son patient.

Tout ce que Mr. Blank sait lorsqu’il se réveille, c’est ce qu’il voit : il est dans une chambre – mais il ne sait pas dans quel type d’établissement. Il y a plusieurs objets, et sur chacun est collée une étiquette qui indique le nom de cet objet. Ce récit se présente alors comme une journée typique de Mr. Blank, un homme d’environ soixante ans qui n’a aucune idée de ce qu’il fait là, et qui va chercher à comprendre. Il recevra plusieurs visites, qui ranimeront certains souvenirs en lui : deux infirmières, qui le lavent, l’habillent, le nourrissent, le font jouir, et lui administrent un traitement qu’il soupçonne être la cause de son amnésie ; un ex-flic qui vient l’interroger à propos d’un rêve qu’il aurait fait et dont dépendrait sa vie ; son avocat ; son docteur. Mais plus qu’à Mr. Blank, c’est au lecteur averti de Paul Auster qu’ils donneront des éléments de compréhension :car chacun de ces visiteurs est un personnage déjà croisé dans la bibliographie d’Auster : Anna Blume (dans Le Voyage d’Anna Blume), James P. Flood (dans La Chambre dérobée), David Zimmer (mari d’Anna Blume décédé il y a trois ans, qu’on croise dans Moon Palace), il entend parler d’un certain Peter Stillman Jr (dans Cité de verre) qui demande que les vêtements de Mr. Blank soient blancs, ou encore John Trause (La Nuit de l’oracle). De chacun de ces personnages, Mr. Blank sait qu’il est responsable, qu’il les a envoyés en mission, mais il n’en sait pas plus. Parfois, leurs missions furent très dangereuses, et il a en honte. Anna, par exemple, a failli ne pas en réchapper. Mais elle dit ceci : « En réalité, Mr. Blank, sans vous je ne serais personne. », p.31. Le lecteur seul peut donc comprendre qui est Mr. Blank : c’est l’écrivain qui a créé ces personnages, et donc Paul Auster lui-même, désormais prisonnier de ses créations et hanté par elles. Mr. Blank peut toutes les contempler : une photo de chacune d’elles est posée sur le bureau dans la chambre.

En dehors des photos des personnes qu’il a envoyées en mission, il y a un récit mystérieux, qui s’avère être la confession d’un certain Sigmund Graf, agent de la Confédération arrêté par celle-ci car accusé de trahison. Pendant tout le livre, Mr. Blank le lira et tentera de parvenir à la fin, pour comprendre également ce qu’est ce manuscrit.
   
Je ne voudrais pas en dévoiler plus sur l’histoire de cet auteur prisonnier de ses personnages. Je voudrais questionner à présent ce que l’on peut retirer de ce livre.
   
Première remarque : on est dans l’incertain, le doute, la chance, le peut-être, d’emblée, dès les premières pages. Il n’y a aucune certitude, et l’auteur prévient tout de suite le lecteur que s’il attend des réponses aux questions qui se posent dans ce livre, il risque d’être déçu : « Qui est-il ? Que fait-il là ? Quand est-il arrivé là et jusqu’à quand y restera-t-il ? Avec un peu de chance, le temps nous dira tout. » (p. 9)

Ensuite, et comme toujours, Paul Auster accorde une grande importance aux noms, et aux mots par lesquels on nomme les choses et les gens. Le mot est ce qui donne sens au réel, et il accorde une grande confiance à ce que les mots disent. Pour Paul Auster, « Le langage n’est pas l’expérience. Il est un moyen d’organiser l’expérience. » (extrait de Constat d’accident) Tout est structuré par le mot, tout est mot, et donc fictif, dans ce récit, et sans le mot tout s’effondre. C’est ce que nous indiquent les étiquettes, placées là pour nommer les choses. Quel sens y-a-t-il à préciser par une étiquette collée sur une lampe qu’il s’agit d’une lampe ? Et pourquoi Mr. Blank est-il chamboulé lorsque plus tard il se rend compte que les étiquettes ont été interverties ? C’est qu’on lui fait prendre conscience de la toute puissance de l’auteur et de ce que cela serait d’être prisonnier d’un créateur fou faisant ce qu’il veut des mots. À son tour, on cherche à faire de Mr. Blank un personnage de fiction. C’est pour cette raison aussi que l’auteur n’accorde pas de nom à son héros, optant juste pour un arbitraire Mr. Blank (en référence à la page blanche) : il est un anonyme sans aucune référence avec le monde réel, un personnage devenu un personnage de papier, juste un mot, et il n’a par conséquent pas besoin de nom ; plus, il serait absurde qu’il en ait un. Dans Constat d’accident encore, Paul Auster écrit : « Se sentir privé du langage, c’est perdre son propre corps. Quand les mots font défaut, on se dissout en une image de néant. On disparaît. » C’est ce qu’il advient de Mr. Blank : privé de nom, qui est-il ? Seul le lecteur peut l’identifier, tandis que lui-même en est incapable.

L’auteur impose en idée forte le fait que l’on se trouve face à un récit, donc face à des mots, dont seul lui est maître. Et pourtant, lorsque l’on prend peu à peu conscience de ce qui se trame, et lorsque l’on se rend compte avec une évidence toujours plus forte que Mr. Blank est un auteur retenu prisonnier par ses propres personnages – fictifs – on comprend que la véritable idée forte véhiculée est celle de la toute puissance créatrice non de l’auteur, mais du mot. « Au commencement était le Verbe », pense-t-on. Car en définitive, ce que Mr. Blank a créé, par des mots, a pris vie et demeure, traçant son propre parcours. Une fois jetée sur le papier, l’auteur n’est plus maître de sa création.

Là où Paul Auster excelle encore une fois, c’est dans la narration. Il maîtrise très bien les ressorts et les principes narratifs, sait nous entraîner avec lui jusqu’au bout de son histoire, en utilisant ses procédés préférés : mise en abyme, digression, histoire dans l’histoire – continuellement interrompue, créant un effet de suspens. Et comme souvent (et là je pense à la Trilogie new-yorkaise), l’écriture de Paul Auster est caractérisée par un systématisme mathématique : il établit des constats d’une rigueur froide, scientifique. Il établit des constats, des certitudes fondées sur de l’empirique, et là où il y a du doute, il n’y a pas d’hypothèses. « De l’expression dégoûtée qui lui envahit le visage tandis qu’il balaie ces phrases du regard, nous pouvons conclure raisonnablement que Mr. Blank n’a pas perdu la capacité de lire. Quant à l’identité de l’auteur de ces lignes, c’est une question ouverte. » (p. 13) Cela se justifie par le fait que l’on est placé du point de vue d’un observateur extérieur à la chambre, examinant les photos produites, et étudiant Mr. Blank comme un sujet expérimental ou un patient. Ce livre se veut en fait un « compte-rendu » de la journée de Mr. Blank (ce mot est d’ailleurs employé explicitement p. 15).

Si donc on doit reconnaître à Paul Auster une grande maîtrise de la narration, on ne peut guère lui reconnaître d’autres qualités pour ce livre. Il ne traite aucune idée qui ne soit déjà présente dans un de ses précédents textes, l’auto-référentialité narcissique d’Auster et l’intertextualité à outrance finissent par lasser le lecteur qui ne joue pas le jeu comme Auster le joue, et on a au final plus l’impression d’une vaste blague. Il est significatif d’ailleurs que Mr. Blank en raconte une à son avocat, plutôt bonne, c’est la seule chose qui me soit restée (je vous conseille de vous rendre directement à la page 132 de l’édition poche, pour vous épargner une peine inutile). Une blague à laquelle Actes Sud s’est prêté à cœur joie, car ces 136 pages valent selon eux 18,5 €. À mon sens, c’est véritablement une somme dont on peut faire l’économie, et on préférera, dans la bibliographie inégale de Paul Auster, un livre un peu plus consistant en substance, en idées et en qualité, tel que la Trilogie new-yorkaise.

Jean-Baptiste, 2e année Éd.-Lib.

 

 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS






Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

Léviathan, article d'Anaïs

 

 

 Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura.

 


Trilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

Mr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

Smoke, article de Louise,

 
La Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

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Published by Jean-Baptiste - dans fiches de lecture AS et 2A
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