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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 07:00

Paul-Auster-Revenants.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul AUSTER
Revenants
titre original
Ghosts
Actes Sud, 1988

Livre de poche, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paru en 1988 chez Actes Sud, Revenants est publié en version originale chez Babel. Revenants, de son titre original Ghosts, est le deuxième opus de la Trilogie new-yorkaise dont le tome 1 est  Cité de verre et le tome 3 la Chambre dérobée.

On considère que la pièce matricielle de Revenants est une œuvre écrite par Paul Auster en 1976, la pièce de théâtre Blackouts. Cette œuvre serait les prémices du tome 2 de la new-yorkaise, du point de vue de la philosophie mais aussi de la narration.

Pour accéder à la biographie de Paul Auster, je vous renvoie aux fiches précédentes telles que celle de Laura sur Moon Palace : http://littexpress.over-blog.net/article-18405053.html

 

Revenants est l’histoire d’un détective privé, Bleu, engagé par Blanc pour filer et espionner un dénommé Noir. L’affaire semble simple, pourtant elle ne l’est pas. Alors que Bleu s’imagine devoir rester en planque pendant quelques jours, l’affaire dure des années. Il vit, mange, dort, marche et pense au même rythme que Noir. Le seul événement qui le sort chaque semaine de sa torpeur est le rapport hebdomadaire qu’il doit rendre à Blanc sur ce qu’il a étudié de Noir. Au bout d’un certain temps, ce qui correspond à la scène finale de l’œuvre, Bleu va se confronter à Noir pour avoir des explications, car il a découvert qu’en fait Blanc et Noir étaient une seule et même personne. Ce dernier l’avait engagé pour se sentir vivant car dans l’esprit de Noir, le fait que Bleu soit à longueur de journée sur ses pas est une façon de nouer un contact et d’être en vie.

« Tout d’abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l’a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s’est fait vieux, Bleu lui a succédé. C’est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais. Bleu se rend à son bureau chaque jour et se tient à sa table de travail en attendant qu’il se passe quelque chose. Pendant longtemps, rien n’arrive, puis un homme du nom de Blanc franchit la porte, et c’est ainsi que ça débute.

L’affaire semble relativement simple. Blanc voudrait que Bleu file un dénommé Noir, qu’il le tienne à l’œil aussi longtemps qu’il le faudra. »

 

 Le nom de chaque personnage est une couleur. Par exemple : Bleu, Mme Bleu, Noir, Blanc, Brun, Lerouge, Doré, Roux, Mlle Violette. Le fait d’accorder ce type de nom aux personnages leur enlève leur identité, ou plutôt leur ôte la possibilité d’en avoir une. Leur couleur/nom est juste une désignation, et non une identité comme le devrait être un nom. Il ne permet pas aux personnages d’avoir des caractères propres et d’être originaux car le nombre de couleurs est limité. De plus, les femmes des personnages sont désignées par le nom de leur mari, par exemple : Mme Vert ou la future Mme Bleu…

Dans l’incipit « in media res », l’auteur nous dit que le temps est le présent et que cela ne changera jamais. Or il faudrait déjà savoir de quel présent il parle. Étant donné que l’auteur a écrit l’œuvre dans les années 1980, on peut supposer que le présent est la même époque. Or plus tard dans le récit, Paul Auster date l’action du 3 février 1947. Le rapport au temps du lecteur est donc faussé et c’est l’effet recherché par l’auteur. En effet, le fait de ne pas savoir quand l’action se passe donne la sensation au lecteur que l’action se déroule encore et que cela ne s’est jamais arrêté. C’est d’ailleurs un des liens étroits qui unissent le lecteur à l’auteur. La lecture se fait au rythme de l’écriture et de l’histoire. Plus Bleu est angoissé, oppressé et troublé, plus la lecture s’accélère et s’intensifie.

Le deuxième aspect du rapport au temps dans l’œuvre est que même si l’affaire est censée se dérouler pendant des années selon l’auteur, elle pourrait durer seulement quelques jours, ou quelques mois. De plus, cela pourrait être exactement le même jour qui se répète à l’infini car il ne se passe strictement rien dans les journées de Noir et de Bleu donc. Hormis la promenade, Noir passe ses journées à lire et à écrire. L’autre incohérence relevée dans le récit est que si l’affaire dure des années, comment se fait-il que Noir lise le même livre  pendant des années ? Il ne change en aucun cas de lecture et parcourt en continu Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau. Ce sujet sera de nouveau abordé dans la suite de l’analyse.


walden-thoreau.jpg
 Plusieurs thèmes apparaissent dans l’œuvre comme la solitude, l’attente, la marche ou encore l’aliénation. Cependant, ils sont tous présents pour mettre en place la quête du personnage principal : l’identité.

En effet, l’enquête a mené Bleu à vivre seul et reclus dans l’appartement que Blanc lui a loué, sans aucun contact ni lien social. Il ne noue pas de lien avec Noir et a perdu tous ceux qui définissaient sa vie d’avant. Et c’est ce qui explique le deuxième thème abordé : celui de l’attente. Au fil de l’œuvre, Bleu attend patiemment que quelque chose se passe pour que la situation évolue et qu’il puisse comprendre ce que l’enquête et la filature de Noir signifient. Il attend que l’enquête se termine pour pouvoir retourner à son ancienne vie, et par là même retrouver celui qu’il était auparavant. Seulement il est impossible de remonter le temps, on ne peut  qu’avancer et c’est ce que Bleu comprend à la fin du récit. Par ailleurs, cette attente est partagée par le lecteur car tout comme Bleu attend une révélation ou du moins un événement anormal, le lecteur attend que le récit prenne un autre tournant ou qu’il s’accélère. Ce lien entre le lecteur et l’auteur est d’autant plus fort du fait du sentiment d’attente partagé. De plus, la marche est la seule chose que Bleu et Noir partagent dans leurs journées, c’est une forme de communication entre eux deux. D’ailleurs la marche est un thème récurrent dans l’œuvre de Paul Auster, et il voit la marche comme un exercice spirituel.

Il existe également un lien de dépendance entre Noir et Bleu. La vie entière de Bleu est rythmée par la vie de Noir. Il ne prend plus aucune décision sans penser à Noir et aux conséquences de ses actes sur leur relation.

Un extrait illustre particulièrement bien cette dépendance :

« Autrement dit, plus ses liens sont profonds, plus il est libre. Ce n’est pas en s’impliquant qu’il s’empêtre, mais en se séparant. Et c’est seulement lorsque Noir semble dériver loin de lui qu’il doit sortir à sa recherche, ce qui prend du temps et de la peine, sans parler de la lutte qu’il faut alors livrer. Tandis qu’aux moments où il se sent le plus près de Noir il peut même commencer à mener un semblant de vie indépendante. Au début il n’est pas très audacieux dans ce qu’il s’autorise, mais même alors il considère cela comme une sorte de triomphe, presque un acte de bravoure. Ainsi le fait de sortir et d’arpenter le pâté de maisons. Aussi insignifiant qu’il soit, cet acte le remplit de bonheur, et dans ses allées et venues le long d’Orange Street sous le beau ciel printanier, il éprouve un plaisir à être vivant qu’il n’a pas ressenti depuis des années. »

 

On constate également la référence systématique aux cahiers dans les œuvres de Paul Auster et notamment dans Revenants. En effet, Bleu utilise des cahiers pour répertorier tout ce qu’il apprend et voit de Noir. C’est grâce à ce cahier que Bleu établit ses rapports hebdomadaires. Par ailleurs dès le tome 1 de la Trilogie new-yorkaise, la référence au cahier apparaît car Quinn passe ses journées à écrire dans un cahier. De plus, on peut noter que Paul Auster écrit la plupart de ses brouillons dans des cahiers grands carreaux Clairefontaine.

 

L’auteur fait référence à de nombreux auteurs au fil du récit. Il évoque trois auteurs américains en particulier : Walt Whitman, Henry David Thoreau et Hawthorne.


Walt-Whitman.jpgWalt Whitman

 


 Il renvoie notamment à Feuilles d’Herbes, le recueil de poèmes de Walt Whitman (31 mai 1819/26 mars 1892), paru en 1855 sous son titre original Leaves of Grass. Cette œuvre fut créée et publiée à New York dans la rue Orange street, là même où Bleu et Noir vivent, et donc là où a habité Walt Whitman. Par ailleurs, Auster indique aussi que Walt Whitman était un féru de phrénologie : l’étude des facultés intellectuelles et du caractère d’après les bosses et les dépressions crâniennes. En outre, il est possible d’établir un lien entre l’œuvre de Paul Auster et les écrits de Walt Whitman. En effet, sur la tombe de Walt Whitman sont gravés trois vers de son recueil Feuilles d’Herbes :

« Mes deux pieds sont tenonnés et mortaisés dans le granit

Je ris de ce que vous appelez dissolution

Et je sais l’amplitude du temps. »

Le dernier vers évoque le rapport au temps, et donc renvoie à l’intégralité de Revenants. En effet, on a l’impression que le récit tout entier a été écrit pour illustrer ce vers de Whitman car si lui connaît l’amplitude du temps, Bleu l’ignore et c’est pour cela qu’il passe toutes ces années seul et qu’il n’arrête pas son enquête. De plus, les thèmes récurrents dans l’œuvre de Walt Whitman sont l’errance et des hymnes à Manhattan et à New York, ce qui est un lien de plus entre Walt Whitman et Paul Auster : ils abordent les mêmes thèmes.


thoreau.jpgHenry David Thoreau



Le second auteur cité est Henry David Thoreau (1817/1865), auteur de Walden ou la vie dans les bois publié en 1854 et traduit plus de 200 fois. Walden ou la vie dans les bois raconte la vie de Thoreau lorsqu’il a passé deux ans, deux mois et deux jours dans une cabane au milieu d’une forêt appartenant à son ami et mentor Ralph Waldo Emerson, la cabane était située juste à côté de l’étang de Walden. Il a passé tout ce temps, non loin de sa famille qui vivait à Concord dans le Massachusetts, sans jamais leur adresser le moindre signe ou tenter de les joindre. L’œuvre est écrite de façon à ce que le récit paraisse durer un an seulement et on suit au fil de la narration les pensées, observations et spéculations du héros. A l’instar de Walden, Revenants est le récit des pensées, des analyses et interrogations de Bleu concernant l’enquête sur laquelle il travaille.

« Le vrai problème revient à identifier la nature dudit problème. Et d’abord qui le menace le plus, Blanc ou Noir ? Blanc a tenu sa part du contrat : les chèques sont arrivés à l’heure toutes les semaines, et se retourner contre lui maintenant – Bleu le sait bien  – serait mordre la main qui le nourrit. C’est bien pourtant Blanc qui a lancé le cas, jetant Bleu dans une pièce vide, en quelque sorte, puis éteignant la lumière et verrouillant la porte. Depuis lors, Bleu tâtonne dans l’obscurité, cherchant à l’aveuglette l’interrupteur, et il se trouve prisonnier de l’affaire. Tout cela est bel et bon, mais pourquoi Blanc ferait-il une chose pareille ? Lorsque Bleu se heurte à cette question il ne peut plus penser. »
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Nathaniel Hawthorne


 Le dernier auteur évoqué par Paul Auster est Nathaniel Hawthorne (1804/1864). Auteur de La lettre écarlate, son ouvrage le plus connu, il est un des descendants d’un des juges des sorcières de Salem. Fortement hanté par son passé, cet aspect de sa vie transparait souvent dans ses œuvres et est directement lié à l’œuvre de Paul Auster.

Paul Auster a également intégré divers récits enchâssés dans son récit, tous liés à l’histoire de la ville de New York et illustrant le lien entre père et fils. Ce rapport père/fils est représenté dans le récit avec Bleu et le père de Bleu, Bleu et son mentor Brun et John et Washington Roebling. John Roebling fut l’architecte du pont de Brooklyn à New York mais mourut avant la fin de sa construction ; de ce fait son fils Washington reprit l’héritage de son père et entreprit de terminer le chantier. Mais il eut un accident et dirigea la construction du pont sans jamais sortir de son appartement situé juste au-dessus du chantier. Auster évoque aussi l’histoire d’un petit garçon qui perd son père disparu en montagne, et qui quelques années plus tard en skiant passe sans le savoir sur son défunt père.

Le titre de l’œuvre peut donner lieu à trois interprétations recevables. La première est que le mot « revenant » désigne Nathaniel Hawthorne, du fait de son passé et de sa descendance. La seconde explication vient du fait que la ville de New York est hantée par le personnage de Walt Whitman : l’auteur par ses écrits et par sa vie hante encore les rues de la ville et c’est pourquoi, à chaque pas que fait Bleu, ce dernier voit l’image et des pans de la vie du poète. La dernière explication est que « revenant » désigne à la fois Henry David Thoreau et Nathaniel Hawthorne. En effet, dans une scène du livre, Auster raconte une scène de rencontre entre Hawthorne, Thoreau et Whitman. C’est dans la rue d’Orange street que Thoreau et Hawthorne reviennent pour rencontrer Walt Whitman ; dans ce cas ce sont eux les revenants et les fantômes de la ville. De plus, c’est cette même ville qui est le lieu d’intertextualité, car elle réunit à travers le temps à la fois Hawthorne, Thoreau et Whitman mais aussi Paul Auster.

Marlène D., 1ère année édition-librairie

 


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