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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 07:00

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Philip ROTH
Le Complot contre l’Amérique
The Plot against America, 2004
traduit de l’américain
par Josée Kamoun
Paris, Gallimard
coll. Folio 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         

Biographie

« J’ai toujours détesté être considéré comme un écrivain juif américain. Je n’écris pas en tant que juif, mais en tant qu’américain ».

C’est par ces quelques mots que l’écrivain Philip Roth se décrit.

Il est né en 1933 à Newark et a grandi dans le quartier juif de Weequahic, qui a servi de décor à certains de ses romans.

Parmi ses œuvres les plus connues, nous pouvons citer Goodbye, Colombus (1959), pour lequel Roth a obtenu le National book Award, Portnoy et son complexe (1969), Pastorale américaine (1997), qui a remporté le prix Pulitzer ou Un homme (2000).


Le Complot contre l’Amérique a été publié en 2004.



Le Complot contre l’Amérique

Un roman d’un double genre

Ce roman possède une très forte teneur autobiographique, ce qui est le cas pour la plupart des œuvres de Philip Roth, qui s’explique ainsi : « Il me faut du matériel pris dans la réalité pour commencer à inventer ».

Le Complot contre l’Amérique appartient également au genre de l’uchronie.

Le récit se déroule donc à Newark sur une période de deux ans, entre 1940 et 1942. Le lecteur découvre la vie quotidienne de la famille Roth sous l’inquiétante présidence de Charles Lindbergh (le célèbre aviateur est subitement devenu  président à la place de Franklin Delano Roosevelt, lors des élections présidentielles américaines de 1940).

Le narrateur du récit est le jeune Philip, petit garçon de sept ans et philatéliste convaincu.

Dans cette histoire américaine alternative, les États-Unis ne sont pas en guerre contre l’Axe. Bien au contraire, ils en deviennent même les alliés, puisque Lindbergh, porte-parole d’« America First » (une puissante association isolationniste)  signe un traité de non-agression avec Hitler dès le début de son mandat.

Très rapidement, l’antisémitisme n’est plus tabou, à l’image de ce qui se passe en Allemagne nazie, et la peur, savamment mise en scène par Philip Roth, s’installe dans les foyers juifs.

Ainsi, le jeune Philip s’exprime par ces mots dans le prologue de l’ouvrage :

 

« C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle […] aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? » (page 11).

 

Par cette déclaration, le narrateur exprime sa volonté de sauvegarder cette page de l’histoire, mais il nourrit également son récit de ses angoisses.

La position isolationniste américaine entraîne l’avancée inexorable des troupes nazies en Europe et la conquête de l’Asie par le Japon. Cette possible victoire des forces de l’Axe nous renvoie à l’un des plus célèbres romans uchroniques,  Le maître du haut-château de Philip K. Dick.



Une dystopie de la société américaine

Le Complot contre l’Amérique, mêlant à la fois des faits et des personnages historiques (Edgar Hoover, Walter Winchell, La Guardia…) à des événements imaginaires, il est parfois difficile pour le lecteur de distinguer le vrai du faux.

C’est pourquoi le post-scriptum, qui indique la véritable chronologie des événements, s’avère utile pour faire le tri entre la fiction et ce qui relève du réel.

Pour en revenir à l’intrigue, il y a une mise en place progressive dans le roman d’une véritable « chasse aux sorcières » contre les juifs, avec notamment la surveillance par le FBI, le bureau d’assimilation (BA) (un outil de propagande dont l’objectif est de démolir l’unité sociale des familles juives), ainsi que la terrible loi de peuplement Homestead 42.

 Toutes ces mesures sont décrites par le biais d’un double regard.

En effet, nous avons le point de vue du jeune narrateur, un petit garçon, mais aussi celui du Philip Roth adulte qui décrit habilement le naufrage de l’Amérique dans la mer du nazisme, la déchéance de la plus grande démocratie du monde, faisant de fait de cet épisode, une dystopie de la société américaine.

En témoigne, le cauchemar du petit Philip, qui, très éprouvé par l’inquiétude manifeste de ses parents rêve d’une armée de croix gammées souillant ses précieux timbres :


« Sur tout, sur les falaises, les bois, les rivières […] sur tout ce que l’Amérique avait de plus bleu, de plus vert, de plus blanc, et qui devait être préservée à jamais dans ces réserves des origines, était imprimée une croix gammée noire » (page 70).

 

Cette image à forte teneur symbolique (elle apparaît sur la couverture de l’ouvrage) est issue de la pensée de l’auteur/narrateur, c’est-à-dire de Philip Roth adulte. Elle exprime parfaitement la sournoise montée du nazisme en Amérique du Nord.

L’objectif de Philip Roth est de laisser une trace indélébile dans l’esprit du lecteur, tout en illustrant la terreur ressentie par le jeune narrateur.

De même, nous pouvons noter que la description des événements et des personnages comme les discours tonitruants du chroniqueur de radio Walter Winchell ne saurait relever du seul regard ou du souvenir d’un petit garçon de sept ans !

Par ce procédé de double narration, Roth parvient à donner à son récit à la fois la candeur et la spontanéité de l’enfance, mais aussi la précision et l’expérience d’un regard adulte.

En ce qui concerne la construction propre du roman, nous pouvons remarquer qu’il est rythmé par les différents déplacements et discours prononcés par le président aviateur Lindbergh, ou bien par les multiples chroniques de Winchell à la radio (le média par excellence pendant la Seconde Guerre mondiale), que le père de Philip, Herman suit avec une extrême attention.

Chacun de ces événements porte à conséquences sur la vie politique et sociale du pays, mais également sur la vie quotidienne de la famille Roth et de ses voisins juifs.

Au fil des allocutions des différents protagonistes, le climat dans lequel évoluent les juifs américains se dégrade, jusqu’à l’embrasement dans le quartier de Weequahic, où des émeutes éclatent à la fin du récit.

Mais curieusement, la plus terrible violence vient de là où on ne l’attend pas : du sein même de la famille Roth !



Une famille dévastée

En effet, à l’image des États-Unis, il existe une fracture dans la cellule familiale du petit Philip ; celle-ci est divisée entre les membres qui soutiennent Lindbergh et collaborent par intérêt, ou par goût du pouvoir (la tante de Philip, le rabbin Bengelsdorf, Sandy, le frère qui a été endoctriné par le programme les « Gens parmi d’Autres », ou  Alvin, le cousin frustré par la perte de sa jambe à la guerre, et qui ne veut plus rien avoir à faire avec les juifs, et le père, Herman, pilier de la famille, qui fait front contre le gouvernement et ses mesures avec beaucoup de lucidité.

Cette division familiale conduit à  une scène d’une rare violence, une scène de lutte entre le père et le cousin de Philip, qui marque profondément le jeune narrateur (témoin), mais aussi le lecteur ; car c’est une scène qui évoque un tabou et qui marque la fin de la sécurité dans le cocon familial. Un peu comme si cette violence que fuyait la famille, qu’elle voyait pendre au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès, cette violence était soudainement entrée par une porte de l’appartement qu’on aurait oublié de fermer !

 

« Ce fut donc pour toutes les raisons imaginables, une nuit dévastatrice. En 1942, je n’étais pas en mesure d’en déchiffrer les implications effroyables, mais la seule vue du sang, celui de mon père et celui d’Alvin, suffit à me sonner […] dans le séjour banal d’une famille, où tout le monde s’efforce traditionnellement de résister aux intrusions d’un monde hostile, les antisémites allaient trouver un allié objectif pour la fameuse solution finale au pire problème de l’Amérique : voilà que nous prenions nos massues dans un délire autodestructeur » (pages 423 à 424).

 

À noter ici, la présence encore du double discours. Le jeune Philip est totalement incapable d’un tel raisonnement.



Conclusion

À la fin du roman, Philip Roth opère une sorte de « coup de théâtre » avec la soudaine disparition de Lindbergh, à bord de son « Spirit of Saint Louis » (son avion fétiche, qui lui avait permis de traverser l’Atlantique en 1927) ; ce qui permet à Roosevelt de quitter sa retraite et de revenir au pouvoir.
 
Son retour coïncide avec l’attaque japonaise sur Pearl Harbor.

Suite à cette agression, les États-Unis déclarent (enfin !) la guerre aux forces de l’Axe et l’Histoire reprend son cours avec une année de retard. Cette rupture dans la position isolationniste américaine permet aux alliés de l’emporter.

La discrimination envers les juifs cesse et une politique d’épuration se met en place, même si le jeune narrateur l’affirme ; il vivra toujours dans « la peur perpétuelle » (titre du dernier chapitre), cette peur engendrée par ces années de plomb :

 

« Le cauchemar prit fin. Lindbergh disparut, nous étions sains et saufs. Mais jamais plus je ne recouvrerai ce sentiment de sécurité inébranlable qu’un enfant éprouve dans une grande république protectrice, entre des parents farouchement responsables » (page 432).

 

Bien que la peur, la haine et la crainte de la mort (thème récurrent dans les œuvres de Philip Roth) soient très présents dans Le Complot contre l’Amérique, l’auteur sait également faire preuve d’humour, parfois noir et de détachement vis-à-vis de ses origines juives qu’il justifie ainsi : « Il faut abandonner toute forme d’autocensure quand on écrit […], ça ne veut pas dire qu’il faut être obscène […] mais avoir honte jamais ! ».

Moi qui ne connaissais pas Philip Roth, j’ai été agréablement surprise par la lecture de ce livre étonnant, que je situerais volontiers entre 1984 de George Orwell et La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux.

 Ce roman fait son petit effet si je puis-dire, et bien que son titre et sa couverture relèvent de l’accroche, il ne saurait être réduit à cette simple dimension.

C’est un livre facile d’accès et agréable à lire, avec une construction intéressante. Il est également très réaliste dans sa description de l’instauration d’un état totalitaire et dans le déroulement des évènements présentés.

Le post-scriptum nous indique que Philip Roth a effectué un vrai travail de recherche pour rédiger son roman, ce qui explique probablement que le livre ait obtenu le prix Sidewise en tant qu’uchronie, mais aussi le prix de la société des historiens américains.

 

 

Auriane Montiel, AS édition-librairie.


Sources

William KAREL, Livia MANERA. Philip Roth, sans complexe, France, Arte, 2011, 52mn.

Wikipédia, article Philip Roth.

 

 

 

 

Philip ROTH sur LITTEXPRESS

 

PhilipRoth-PortnoyEtSonComplexe

 

 

 

 

 

 Articles d'Adrien et de Pauline sur Portnoy et son complexe.


 

 

 

 

 

philip_roth_couv-2--copie-2.jpg

 

 

 

 

 

Fiches de  Caroline et de  Sandrine sur Le Complot contre l'Amérique

 

 

 

 

 

 

 

Roth Exit le fantome

 

 

 

 Article de Céline sur Exit le fantôme.

 

 

 

 

 

 



Philip Roth Indignation



 Article de Manon sur Indignation.

 

 

 

 

 

 

 


 

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Published by Auriane - dans Uchronies
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