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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 07:00

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PIA PETERSEN
Un écrivain, un vrai
Actes Sud, 2013







 

 

 

 

 

À propos de Pia Petersen
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Elle met régulièrement à jour son site personnel, dont elle se sert comme d’une vitrine ; bibliographique mais pas seulement. Très complète, sa page web fourmille d’informations la concernant (elle se raconte ainsi à la première personne dans  l’onglet « Biographie », recense les parutions journalistiques qui évoquent ses textes (onglet « Presse »), et partage tous les événements littéraires et médiatiques auxquels elle participe pour faire la promotion de ses écrits. Elle choisit également de faire part de son expérience de lectrice en tenant une rubrique « coups de cœur », au sein de laquelle elle fait des renvois à ses titres favoris et à leurs maisons d’édition respectives.

L’auteure signe, en faisant paraître Un écrivain, un vrai, son huitième roman. Publiée à ses débuts par Hubert Nyssen (à qui elle dédicace son dernier titre), elle n’a jamais quitté la maison Actes Sud.



L’intrigue

Écrivain salué par la critique autant qu’apprécié d’une large communauté de lecteurs, Gary Montaigu décide, après avoir reçu un prix pour l’ensemble de sa carrière, de participer, sur les conseils appuyés de sa femme (Ruth) et de son agent (Miles), à une émission de télé-réalité dans le but de promouvoir la littérature auprès du grand public. Il s’agira, pour l’auteur, de se montrer à sa table de travail, de donner à voir de quelle façon s’élabore un texte littéraire, et pour la production, de proposer aux spectateurs d’observer la vie (mondaine, sentimentale, professionnelle) que peut mener un écrivain à succès.



Une réflexion sur la télé-réalité ou : la confusion de la vie privée et de la vie publique et ses écueils

Acceptant, sur la base d’un contrat, de voir médiatiser leur vie privée (puisque l’équipe de production s’installe chez eux), Gary et Ruth consentent, de fait, à un sacrifice durable de leur intimité. Tacitement, s’impose dans leur quotidien la nécessité de théâtraliser les événements qui adviennent dans leur vie ; leur existence fait l’objet, en amont, d’une scénarisation. S’ils sont libres en apparence au départ, leur spontanéité perd rapidement de son importance, bridée qu’elle est par le rôle que la production leur impose. Page 48, l’on peut s’apercevoir à quel point le séquençage des gestes et des paroles des personnages ne leur appartient plus : sans cesse sur le qui-vive, Gary attend fébrilement le coup de fil d’anonymes qui lui lancent des défis ou lui intiment l’ordre de faire telle ou telle chose. Le découpage de son temps ne lui est plus personnel, il est en permanence aiguillé par des signaux de cameramen qui lui enjoignent de rejoindre une pièce de la maison, d’exécuter une action de leur choix, etc. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le personnage de Miles, exposant le principe de l’émission, parle d’un « scénario » avec « un écrivain au centre » ; l’on pressent déjà, dès le départ, à quel point la formulation choisie promet des dérives certaines et le peu de marge de manœuvre qui sera accordée aux principaux concernés. De façon très claire il apparaît que l’intérêt pour le travail de l’écrivain n’est qu’un prétexte pour s’immiscer dans l’existence d’un couple people dont on souhaite connaître les menus détails, et que l’écrivain en question, bien que mis en lumière, ne le sera que de la façon que la production aura jugée estimable.

Le couple battant déjà de l’aile avant que l’émission ne débute peine d’autant plus à survivre au regard des caméras que les dissensions qui existaient déjà entre eux se font plus manifestes : l’on assiste alors progressivement à un glissement. L’émission se cristallise autour des problèmes conjugaux du couple, au sein duquel la production n’hésite pas, pour les besoins de l’audimat, à introduire une troisième personne : Alana, journaliste venue interviewer Gary, que l’on somme de rester vivre à plein temps en compagnie de nos deux personnages principaux, de façon à donner davantage de piment à l’émission. Les crises de jalousie de Ruth, le flirt entre Gary et Alana (fortement encouragé par l’équipe de production, sinon rendu parfaitement obligatoire) tendent alors à éclipser tout le versant «  littéraire » qui avait été le socle premier de l’émission. Chacun des personnages devient un stéréotype : Ruth, femme orgueilleuse et néanmoins trompée par son mari, Alana, innocente jeune femme et semeuse de trouble, Gary, bourreau des cœurs. Le ressort de l’infidélité fonctionne à plein, pendant qu’à l’extérieur le public prend parti en faveur de tel ou tel protagoniste et le fait savoir à la production, qui oriente son scénario dans l’une ou l’autre direction. L’émission devient un jeu de marionnettes dans lequel chacun des personnages est forcé de faire le deuil de ses envies propres et de se conformer aux attentes d’autrui.

Si la vie conjugale de Ruth et Gary est mise à mal, elle n’est pas la seule. Le temps passant, les griefs se font nominaux et c’est l’équilibre individuel de chacun des participants qui s’en voit perturbé. Jugé, au commencement, essentiellement sur sa production, Gary devient la cible d’attaques personnelles : ce n’est plus son travail que les téléspectateurs évaluent, mais son absence supposée de convivialité qui est critiquée, son manque d’humanité.

À de multiples reprises l’on observe Gary aux prises avec lui-même, en pleine introspection, s’interrogeant sur le devenir de son art d’écrire et sur ses propres désirs. Nombreux sont les passages où le lecteur le trouve pensif, questionnant ses motivations, disant ne plus se reconnaître, incertain quant à la nature de ses convictions et de ses véritables valeurs. Page 132 émerge l’idée selon laquelle il est honteux de tourner le dos à la vie qu’il aurait souhaité mener, dépité de « ne pas correspondre à l’image qu’il se faisait de lui-même » : suit un parallèle entre les magasins de Broadway qui vendent de la camelote et sa vie, qu’il dit être « en toc ». À mesure que les épisodes de l’émission progressent, l’on constate que le bien-être de Gary n’est en aucun cas la priorité ; poussé dans ses retranchements, ayant trop pris sur lui, ses écarts verbaux et comportementaux se répètent, et c’est sa dérive qui devient le spectacle à ne pas manquer  : « il disjonctait, l’écrivain, pas question de rater ça » (page 159). Se soumettant contre son gré à l’injonction de s’épancher dans le confessionnal, il se lance dans des diatribes qui font exploser les scores d’audience ; plus il se montre radical, plus son propos est absurde et déconstruit, plus l’émission a de succès, et plus on l’encourage à outrepasser les limites du politiquement correct. Toutes ses tentatives d’échappement sont vaines : cherchant à prendre une après-midi pour faire une promenade en solitaire, il est harcelé par sa femme et les membres de l’équipe de production qui le somment de rentrer. Même en s’étant a priori délesté des caméras, il se sent épié et peu libre de ses mouvements, preuve qu’il a intériorisé à outrance le regard surplombant qui pèse sur lui depuis des mois. S’auto-culpabilisant, il oscille entre un sentiment de chance inouïe et une impression de saturation perpétuelle ; les caméras (et, avec elles, l’avis d’autrui) sont devenues une « présence » diffuse et « anonyme », « intrusive » (p. 46/47) dont Gary ne parvient plus à faire abstraction. N’ayant aucune prérogative sur les scènes qui seront diffusées ou seront coupées au montage, il ne maîtrise plus l’image qu’il renvoie de lui-même.

Alana, de son côté, se sent elle aussi prise en otage entre les sentiments réels qu’elle éprouve pour Gary et les ordres qui lui sont donnés de détruire le couple formé par l’écrivain et Ruth, directives qui la placent de force dans la position de la séductrice sans scrupules, quand elle est au contraire une jeune femme plutôt réservée et soucieuse de ne pas froisser les susceptibilités. Son image ne ressort pas indemne de sa participation à l’émission ; elle fait, sans le vouloir vraiment, le sacrifice de sa droiture morale en répondant aux injonctions de la production et s’expose aux critiques d’un public qui se plaît à la défendre ou à la blâmer.

Dans un contexte qui érige autant l’artificiel en valeur, qui exerce une telle pression sur l’individu, quelle place pour une création littéraire authentique ? semble interroger Pia Petersen.



Penser de concert les sphères culturelle et médiatique ou : interroger l’autonomie du processus créatif

Satisfaire au concept du « storytelling » (p. 20), consentir au système du « roman participatif » (p. 23), comme le fait Gary en acceptant de tourner l’émission, fait se dresser un enjeu de taille ; définir jusqu’à quel degré les sollicitations extérieures vont influer sur sa manière d’écrire et donc trouver, en contrepoint, un moyen de sauvegarder une inspiration et un style personnels. En effet, si les suggestions d’autrui n’ont au départ qu’une force de proposition, il devient évident que le temps passant, l’énergie avec laquelle elles sont imposées à Gary l’empêchent d’y reconnaître son propre projet. Il se voit contraint, par le public d’abord, puis par Miles lui-même, de sacrifier, contre son gré, l’héroïne de son roman, en dépit de protestations vigoureuses selon lesquelles ce changement dessert la cohérence de l’intrigue. Tant et si bien qu’un constat s’impose à lui : « ce n’était pas son roman, c’était le roman des autres ».

Progressivement, Gary fait son entrée dans un système où la demande vient conditionner l’offre et non plus l’inverse. L’émission sera le miroir des attentes du public, ou ne sera pas. Différentes conséquences à cette situation : Gary, foncièrement insatisfait de la direction que prend son propre travail, ne parvient plus à nommer sa production « roman ». Il use du terme « truc », pour désigner l’objet hybride qu’il crée en partie à son corps défendant. La colère le gagne ; excédé de ne devenir qu’un « produit marketisé », lui-même « créateur de produit », il s’auto-qualifie – errant ivre dans la ville –, de « putain de l’écriture ». Quand, autour de lui, chacun juge son travail comme digne d’être apprécié, lui parle d’« exaltation de la médiocrité », de « fabrique de la banalité ». Face à une hypermédiatisation qui lui coûte, germe dans son esprit l’idée d’une création à deux vitesses. Il rêve d’écrire un « roman secret », qu’il ne publierait pas ; ce désir impérieux le conduit à bâcler le travail qu’il fournit à l’émission et à entamer la rédaction d’un texte personnel, auquel il ne laisse personne accéder. Se font alors jour deux choses : l’exigence, pour un écrivain d’une capacité d’autocritique que Gary est parvenu à conserver intacte, en toute vraisemblance, et surtout, au-delà des éventuelles mondanités et de l’interaction avec autrui qui peut, dans une certaine mesure, venir servir le projet de rédaction, d’une solitude, d’un temps de composition à soi, d’un rythme propre, qui favorise la maturation des idées. Pia Petersen écrit ainsi, à propos de Gary, qu’il se retrouve, faute de solution satisfaisante, réduit à « se voler du temps à lui-même ».

Un interventionnisme de cette facture, on le constate alors, n’a rien de bénéfique pour la création ; il est même totalement contre-productif si c’est bien la qualité littéraire qui est recherchée. Le roman de Pia Petersen a du moins l’intérêt, on le voit, de nous faire réfléchir sur la question de la valeur en littérature, en fonction de sa dépendance ou non à des impératifs mercantiles, mais également en raison de la complexité même du texte : littérature exigeante ou facile d’accès ? Doit-on nécessairement revoir à la baisse la qualité d’un texte si l’on souhaite qu’il plaise au public ? Une production d’une qualité supérieure est-elle à tout jamais interdite de devenir un best-seller ?

Une dernière question est soulevée ; qu’advient-il de la liberté d’expression dans un monde où le seul « j’aime/ je partage » est érigé en jugement ultime ? C’est déjà l’inquiétude qui sourd dans le propos de Gary lorsqu’il cherche à s’informer de la façon dont surgiront les critiques négatives ; Miles, catégorique, lui répond qu’il  n’existe pas, dans le principe de l’émission qu’il a mis en place de moyen de quantifier ces mêmes critiques négatives ; soit les gens aiment, soit ils se taisent, répond-il à un Gary dont la mine se décompose. De la même façon, la réaction de Miles en dit long sur la stérilité de la critique qu’il compte maintenir : quand Gary adopte un ton polémique, souhaite débattre et argumenter à propos du concept de télé-réalité, il est sommé par son agent de continuer (puisque cela draine un trafic plus important sur la chaîne), « tant que ça ne change rien dans le fond »



Le devenir de l’écrit face à la nouvelle donne de la mondialisation de l’information et de l’évolution des supports

À bien y regarder, il apparaît résolument que le roman de Pia Petersen a la volonté de penser un monde en mutation. Le choix de l’émission de télé-réalité, dans notre ouvrage, répond à un projet, qui est défini p. 23 : la littérature « a besoin de se renouveler, d’améliorer son image, d’être plus communicative. Elle doit rajeunir, attirer plus de monde, devenir visuelle ». La dernière portion de phrase dévoile un trait essentiel de notre façon de penser actuelle : la culture de l’image est devenue prégnante, et c’est cette nouvelle donne à laquelle la littérature doit supposément s’adapter. Cette dernière a déjà, pourtant, la vertu de susciter l’imagination, elle a un fort pouvoir d’évocation, mais de là à la rendre entièrement visuelle, la nuance est grande : jusqu’où rendre la littérature par l’image sans trahir sa nature ? La question reste en suspens, mais elle a le mérite d’être posée par notre texte.

Réfléchir un monde dont les supports de pensée changent, c’est également penser la dématérialisation de ces mêmes supports. L’enchantement de Miles à l’idée de voir progressivement disparaître l’objet livre est éloquente ; supplanter la culture de l’écrit par une culture exclusive de l’image, c’est considérer que la trace écrite n’a plus de sens, dans un monde où les logiques de consommation immédiate et d’information éphémère ont toute leur place, comme la réaction de l’agent de Gary le démontre explicitement. Face au désarroi de l’écrivain qui déplore le fait que la production qu’on l’oblige à diffuser auprès du public n’entre pas dans son « œuvre », Miles tempête « Mais quelle œuvre ? ». Selon lui, s’inscrire dans une logique historique, dans une mémoire faisant un trait d’union entre passé, présent et futur, n’a plus aucun intérêt ; il n’y a plus de postérité de l’œuvre, le seul réquisit entendable est pour elle de répondre à la demande du public à un instant « t », sans se soucier de questions de pérennité et de qualité du contenu véhiculé.

Évoquant l’univers journalistique (en mettant en scène les personnages d’Alana et de Darrell), Pia Petersen montre que cette logique du contenu provisoire a infiltré toutes les strates de la vie publique. Pour un journaliste, l’essentiel est de « connaître les rouages de la communication » et de « savoir composer avec le pouvoir », non de proposer des reportages savamment ficelés et documentés. L’information, elle aussi, sacrifie à la mode du « storytelling », mettant en danger la sauvegarde d’un esprit critique authentique parmi les populations.



Mon avis

Séduite par l’hypothèse de départ – penser conjointement télé-réalité et littérature – et ayant reçu des échos positifs à propos de ce titre, je me suis emparée avec enthousiasme de l’ouvrage.

Si l’initiative est effectivement originale et a le mérite d’amener une réflexion intéressante sur les thématiques abordées, j’ai néanmoins regretté l’absence de complexité psychologique des personnages : les motifs en vertu desquels ils agissent sont souvent transparents, le lecteur guette un dénouement plus ou moins prévisible, au fur et à mesure qu’il tourne les pages. La facilité d’un manichéisme qui oppose trop souvent Miles, producteur à l’esprit étriqué et cherchant à s’enrichir, Ruth, femme vénale et en quête de gloire, usant pour ce faire de la notoriété de son mari à Gary lui-même, écrivain de bonne volonté mais crédule, accablé par le poids de ce qui lui est imposé, a quelque chose d’un peu lassant.

La structure enchâssée du texte, l’entrecroisement des fils narratifs, a le mérite de recréer l’illusion d’un certain suspense (plutôt que de s’en tenir à un déroulement linéaire) mais, le lecteur voyant assez vite se profiler l’issue du récit ou la pressentant du moins, il en résulte à certains moments une impression de longueur(s) superflue(s) un peu dommageable.


Camille,  Année Spéciale Édition-Librairie 2012-2013


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