Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 07:00

Pierre-Autin-Grenier-L-eternite-est-inutile.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre AUTIN-GRENIER
L'Éternité est inutile

Gallimard

L'Arpenteur, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction : Pourquoi? / Éléments biographiques / Brève description de l'ouvrage.

(pour des raisons pratiques le nom de l'auteur apparaîtra sous l'abréviation suivante : P. A-G.)


La première fois que l'on m'a tendu un livre de P. A-G., c'était il y a peut-être trois ou quatre ans. Il me semble que c'était Je ne suis pas un héros (1993) ou bien Toute une vie bien ratée (1997). Je ne sais plus vraiment.

J'avais entamé l'ouvrage quelques jours après... et n'avais à l'époque rien saisi. Pas « entré dans l'univers de l'auteur », comme on dit aujourd'hui.

Avec le recul, deux réactions me viennent : tout d'abord, celle, raisonnable, du péché de jeunesse ; peut-être étais-je en ce temps un peu trop insouciant, certainement pas à même de suivre les tribulations métaphysiques d'un auteur-poète, de quarante ans mon aîné, le tout, arrangé à la sauce argotique. Et puis, inexorablement, le même questionnement ressurgit : comment n'avoir pas vu dans cette prose, ce que j'attendais de lire depuis si longtemps ? Ce sentiment, rare, qui vous fait dire d'un auteur, d'un peintre, d'un musicien, qu'il est alors un de vos « sauveurs familiers », pour reprendre la formule de Thomas Vinau dans sa Lettre ouverte à P. A-G. (cf.  blog Etc-iste).


P. A-G. est lyonnais de naPierre-Autin-Grenier--image-.jpgissance. Né en 1948, le jour de la Saint Isidore, il passe son enfance de gone à parcourir les traboules de la ville. Il se définit comme un citadin, appréciant l'anonymat que lui confère la ville et son activité, sorte de pare-feu aux pensées noires que le calme et le silence de la campagne ne font qu'encourager. Et pourtant, ses hommages récurrents à la bonne bouffe et son installation dans la campagne du Vaucluse il y a quelque temps, pourraient faire penser le contraire. Il fut employé de banque ; et a vendu des assurances. Quand ? On ne le sait pas vraiment. Car P. A-G. est un auteur assez confidentiel. Outre quelques articles de passionnés, rédigés sur de petits blogs, difficile de glaner quoi que ce soit sur l'homme.

 

 

 


Pierre-Autin-Grenier-C-est-tous-les-jours-comme-ca.gif

 

 

 

C'est aujourd'hui la petite maison bordelaise  Finitude qui édite P. A-G. L'auteur a claqué la porte de Gallimard (il paraissait auparavant chez l'Arpenteur). Un récit très drôle (le troisième du recueil) raconte d'ailleurs comment l'auteur ne supporte plus le traitement qui lui est réservé chez le géant français. Amateur de la forme brève, il dit apprécier le travail de Thomas Bernhard, Eric Holder et Raymond Carver ; il est l'auteur de recueils de poèmes, d'un journal, Les radis bleus (1991), de nouvelles, L'Ange au gilet rouge (1990), ainsi que de courtes proses et de récits. Tout récemment est paru son dernier ouvrage, C'est tous les jours comme ça (Bordeaux, « Finitude », 2010).


Ainsi L'Éternité est Inutile est un recueil de « récits » (la mention figure d'ailleurs sous le titre). Il sont dix-sept au total et bouclent le triptyque lancé en 1993 par Je ne suis pas un héros, et poursuivi en 1997 par Toute une vie bien ratée. Pourquoi des récits et non des nouvelles ? Parce que l'auteur s'y livre : point de personnages, point de véritable chute, point de sujet unique. La vacuité, la fuite du temps et le désenchantement seuls, tissent la trame de chacun des textes.


Difficile alors de résumer un ouvrage de P. A-G. : on en revient toujours à parler de l'homme. Toutefois, nous allons essayer. Et pour ce faire : quatre parties vont suivre, chacune illustrée par une citation.


Le désenchantement.

« Aujourd'hui, finie la comédie et toute gaieté en allée, c'est à la mélancolie que m'entraîne ma rêverie et je me demande par quelle naïveté j'en suis arrivé à malaxer maintenant des mots dans le vain espoir de trouver un sens à l'existence » (« La poisse, Antoine Gallimard et la Française des jeux », p.36).

S'il y a un thème inévitable et récurrent dans l'œuvre de P. A-G., c'est bien celui du désenchantement et de la mélancolie. Et celui-ci semble trouver sa source en deux points : d'une part son statut (il se définit lui même comme un poète), d'autre part  son passé.

P. A-G. revient en effet souvent sur son statut de poète. Et, loin de s'en gargariser, cette position semble plutôt jouer en sa défaveur. Le regard des autres, et plus particulièrement celui des habitants de son village, l'agace et le mine. Ainsi déclare-t-il au sein de son sixième récit : « La campagne, les marchands de machins et les adventistes du septième jour » :

 

« Parce qu'il y a, dans les grandes cités, une telle concentration de cinglés que même si vous êtes un peu brindezingue et assez difficile à vivre, vous passerez toujours inaperçu et pourrez satisfaire toutes vos fantaisies sans qu'il vous en coûte le moindre ennui. Au lieu de quoi me voici maintenant mouton noir dans ce bled pourri et sans cesse assailli par tous les maboules du bocage » (p.58).

Mais la mélancolie, n'ayons pas peur du mot (car c'est bien de cela qu'il s'agit quand on lit du P. A-G.) trouve également sa source dans l'enfance de l'auteur. Certains passages, parfois très courts, évoquent en effet des événements d'un passé lointain. Alors, la pudeur qui était de mise jusqu'ici laisse apparaître (et ce, toujours avec autant de liant et de délicatesse) un homme marqué par des événements difficiles. Dans le second récit, « La poisse, Antoine Gallimard et la Française des Jeux », P. A-G. évoque ainsi, le temps de quelques lignes saisissantes, le jour où il s'est retrouvé nez à nez avec un homme pendu dans une forêt :

« Des années-lumière de cela, il faut quand même que je vous dise […] je m'étais trouvé nez à nez, figurez-vous, avec un pendu. Je pouvais avoir sept ans à l'époque et cette découverte fondamentale valait bien pour moi celle de l'Amérique de Christophe Colomb […] » (p.33).

Et que dire des quatre dernières lignes de « Pince-moi je rêve » ou de la violence de « Le Centre National du Livre m'a sauvé la vie ! »...


Ainsi, c'est à la « grisaille », au cerveau qui « carambole » et à l'évocation du suicide que mènent bien souvent les récits. Des récits noirs et troublants. L'existence vécue tel un fardeau, le quotidien comme « une bringuebalante carriole » (p.54).


Le cri.

« Plus tard, insoumis aux servitudes du commerce et de l'industrie, rebelle à la lâche autorité du bourgeois, on s'en irait dans les rues chaudes rêver en dilettante à mille petites combines propices à nous pousser sans encombre jusqu'aux lendemains (...)  ». (« Loin des cannibales », p.151).

C'est l'évocation de l'oeuvre d' Edvard Munch par l'auteur qui m'amène à intituler cette partie ainsi. Non pour évoquer ici le cri d'épouvante peint en 1893 par le Norvégien, mais celui de la revendication.

Car P. A-G. est un « rouge » ou plutôt un « noir ». Remontez plus haut jeter un coup d'oeil à sa date de naissance et on s'imagine alors volontiers qu'à vingt ans, l'homme ne devait pas batifoler. Ses références à l'anarchie n'abondent pas. Toutefois elles parsèment son oeuvre. Et pour dire, l'ouvrage s'ouvre sur un récit dont le titre en dit long : « Un petit bout de chemin en compagnie d'Ascaso et Durruti » ; un récit où l'auteur s'imagine un jour faire la nique aux banques comme les deux anarcho-syndicalistes (et leur bande « Los Solidarios ») le faisaient du temps de la guerre d'Espagne. Le profond mépris de P. A-G. se dirige ainsi en premier lieu vers tout ce qui fait de l'argent à outrance et corrompt. Et comme l'un ne va pas sans l'autre, sa sympathie pour les religions et leurs prosélytismes frise le néant ; mais elle ne semble pas inexistante, si l'on en croit le récit tendre (et qui prête à sourire) de l'entrevue de l'auteur avec le curé de son village.

« Noir » ? Au fil de la lecture, on ne sait à vrai dire plus vraiment... Le temps semble faire son affaire et les quelques cris de révolte balancés çà et là par l'auteur s'effacent inexorablement derrière le temps qui passe, derrière ce... désenchantement. Alors on repense à Serge Gainsbourg et à son « Aquoiboniste », texte écrit en 1978. « L'aquoiboniste », celui qui croyait... Mais qui se répète aujourd'hui inlassablement : « À quoi bon?... ». Et ainsi, quoi de mieux pour justifier notre propos que ces quelques lignes qui ne suivent que de très près notre citation d'illustration :

« Mais aujourd'hui que sont passés les lendemains, qu'on a rien entendu chanter et que me voici ratatiné dans ce trou infect défiant toute description, alors devant ma tasse de thé du petit matin rêver se complique soudain de cent mille vacarmes et vertiges » (p.151).


Le Temps.

« Travestir le temps qui passe et qui nous reste hostile pour soi-même demeurer et, par la minuscule faille dans l'écorce des jours, dérober un brin de folie pour enfin respirer un air de liberté, voilà bien le seul programme digne de tenir l'affaire une vie durant, non? » (« Comédien », p.51).

Voilà bien une citation qui résume à elle seule le rapport qu'entretient P. A-G. avec le Temps.

D'une part le temps qui passe, qui tue, qui laisse : le temps du passé. Celui qui fait abonder les remords et les regrets. Celui qui réveille en nous mélancolie et vague à l'âme.

Il semble ainsi s'être ralenti depuis que P. A-G., nous l'avons signalé plus haut, a emménagé dans le Vaucluse. Ce temps qui l'obsède est subi ; tant est si bien qu'il donne au récit « Pince moi je rêve » une teneur étrange. P. A-G. y décrit comment un beau jour, se rendant au bistrot qu'il fréquente d'ordinaire, plus personne ne semble le reconnaître. Ni René, ni Pierrot la Guille ne daigne lui serrer la main ; son enthousiasme tué dans l'œuf par des regards interrogateurs, il n'a plus qu'à quitter les lieux. Entre réalité et divagation, le récit décrit un sentiment de perte identitaire.

Ce qui était vrai hier ne l'est plus aujourd'hui.

Et puis il y a le temps du présent. Celui qui trompe l'ennui, qui trompe le gris. C'est le temps des repas, des discussions entre amis, celui des « lapins en gibelotte » (p.28). Il n'est d'ailleurs certainement pas inapproprié de rapprocher P. A-G. d'un certain épicurisme, cette école de philosophie fondée trois siècles avant Jésus-Christ et qui bâtit son raisonnement sur la recherche de la sagesse et du bonheur constant, à travers la satisfaction des plaisirs naturels (à ne pas confondre avec l'hédonisme). Une certaine simplicité du quotidien qui lui fait dire :

« À quoi bon courir la prétentaine, de la brillantine dans les cheveux, un simple nécessaire de voyage à la main, les pieds prisonniers de ses brodequins, si l'on a chez soi tout l'arsenal du quotidien pour être heureux (...) ? » (« Courir la prétentaine », p.102).

Oublier la complexité, regarder à côté : un autre message.


Le texte.

« Maintenant il s'agissait de reprendre le collier, tenir tête clopin-clopant à la mélancolie du canton et ne plus songer en aucune façon à décrocher la lune », (« L'intranquillité par le presse-agrumes électrique », p.46).

Comment ne pas commencer par l'argot... Pas un récit, pas un paragraphe, on pourrait presque dire pas une ligne, sans qu'une expression ou un mot de ce sociolecte n'apparaisse. On en prend plein les mirettes, mais surtout, plein les esgourdes ! « Carapater », « en bisbille », « cancaner », « tournebouler »... Sans cesse P. A-G. dépoussière les fonds de tiroirs des trésors de notre langue. Des mots, des expressions dont l'emploi n'est jamais abusif ; et pourtant, c'est un profane qui vous parle.

Des phrases construites à la virgule près, de plusieurs lignes bien souvent, mais au service de récits courts, dont la substance et la fine construction est souvent bien plus riche que de longs discours. Un jeu constant autour de l'image, une obsession de l'allitération.

Il est intéressant alors de scander les textes de P.A.G. Et sans véritablement se tromper, on imagine qu'en tant que « poète », l'auteur utilise cette méthode pour la construction de ses récits, tant ceux-ci semblent élaborés avec un souci de la précision ultime.


En guise de conclusion...

S'il fallait une courte conclusion à cette ébauche d'explication, je ne citerais que le titre de l'ouvrage : L'Éternité est inutile. Le temps, le désenchantement, le cri, le texte : tout tient en un octosyllabe, qui, lorsqu'on le lit à haute voix, frise la perfection dans sa musicalité.


Mais s'il y avait une chose à retenir de tout cela ce serait... de ne rien retenir. Ouvrez un Pierre Autin-Grenier et oubliez tout ce que vous venez de lire. Et pour peu que vous soyez énervé, déçu, sous le coup d'une déprime passagère ou bien ne serait-ce qu'un peu nostalgique du temps où les bistrots étaient encore enfumés, du vin blanc sur les comptoirs, voici une lecture qui ne peut être que salvatrice.


Pierre, A.S. Bib.

 

 

Bibliographie sur le site des éditions Finitude.

 

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

antoine 05/01/2011 09:31


un tres chouette petit livre aussi de cet auteur que j'ai decouvert par les editions du chemin de fer :
http://www.chemindefer.org/catalogue/elodie-cordou-la-disparition/elodie-cordou-la-disparition.html
avec des illustrations tres fortes


Recherche

Archives