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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 07:00

Ferrandez-Cuba-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre et Jacques FERRANDEZ
Cuba, père et fils
revue XXI n°2, printemps 2008
Casterman, 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

Un album en duo

Pour présenter cet ouvrage très personnel, il est nécessaire d'introduire les deux auteurs. Comme annoncé par le titre, Jacques et Pierre Ferrandez sont père et fils. Jacques, bédéiste reconnu, est né en Algérie en 1955. Il débute dans les années 1980 en tant que dessinateur avec l'auteur Rodolphe, publiant ensemble la série Les Enquêtes du commissaire Raffini, des histoires policières se déroulant dans les années 1950. Sa carrière se composera ensuite d'éléments souvent très différents : ayant grandi en Provence, il raconte sa région chez Casterman avec Arrière-pays en 1982 et en adaptant Jean de Florette et Manon des sources de Marcel Pagnol en 1997. On découvre en 2006 sa passion pour le jazz quand il écrit et dessine la biographie de Miles Davis aux éditions BD Music. Mais Ferrandez père est aussi un auteur de l'ailleurs, du voyage, puisqu'il publie tout d'abord à partir de 1982 le premier cycle de la série Carnets d'Orient traitant de l'histoire de l'Algérie en cinq albums, puis entre 2002 et 2009 le second cycle, là aussi en cinq tomes. Auteur toujours très attaché à ses racines pied-noir, il réalisa l'album Alger la Noire, et publiera prochainement l'adaptation de L'Étranger de Camus. Il aura voyagé dans d'autres régions du monde, réalisant des BD-reportages sur la Syrie, l'Irak, le Liban, la Turquie ou encore la Bosnie-Herzégovine. On devine alors que Cuba, père et fils n'est pas son coup d'essai en la matière.

Pierre Ferrandez, son fils, est quant à lui étudiant à l’École Nationale Supérieure des Arts Appliqués lors de la publication de l'album, depuis diplômé. Après ses débuts de bédéiste, il serait aujourd'hui devenu graphiste et typographe à Londres.



L'ouvrage a vu le jour après deux voyages à Cuba en juillet puis en décembre 2008, le second à la demande de la revue XXI (revue trimestrielle de grands reportages, vendue uniquement en librairie) donnant pour mission aux deux hommes de réaliser un reportage en BD pour son prochain numéro. C'est donc plus tard dans l'année que Casterman édite l'album, composé des trente planches publiées dans XXI, retravaillées, et d'un carnet de voyage qui vient les compléter.


Ferrandez-Cuba-2.jpg

Une œuvre en deux parties

L'album s'ouvre en premier lieu sur la bande dessinée publiée dans la revue, une histoire traitant, dans la même logique que sa conception, d'un père et d'un fils :

Luis, un vieil homme toujours plein d'idées révolutionnaires, revient voir Hortensa, une femme de 22 ans sa cadette qu'il a lâchement abandonnée il y a une vingtaine d'années lorsqu'elle est tombée enceinte de lui. Ayant perdu sa situation confortable, possédant auparavant des « fonctions officielles », maintenant sans argent, sans objet de valeur, il décide de retourner voir cette famille non reconnue dans le but de récupérer sa vieille voiture, une Buick 1955, qu'il avait laissée en partant. Se faisant en toute logique mettre à la porte par Hortensa, il apprend que leur fils, Ronald, a retapé et remis en état la voiture, seul bien qui fait subsister toute la famille : en effet, celui-ci gagne sa vie et nourrit sa mère et sa grand-mère en conduisant et en faisant le guide dans la ville de Santiago. On suit donc le jeune homme dans sa vie quotidienne, arrivant ici à s'incruster dans les vacances d'une famille de touristes français pour leur faire visiter sa ville d'origine, Baracoa, et ainsi gagner plus d'argent. De retour à Santiago, il tombe sur son père qui tente de dérober discrètement la voiture pendant son sommeil, tel l'homme honnête qu'il est assurément...

L'histoire s'arrête peu après, avec les deux hommes partis en voiture, parlant de façon un peu houleuse de la situation à Cuba, ayant des opinions totalement différentes dues à leur différence de génération ; en pleine conversation, ils sont soudain pris et emportés en pleine tempête tropicale comme il en existe souvent aux Antilles, et reprennent ensuite leurs esprits au milieu de l'eau, coincés sur un banc de sable.

Plutôt brutal comme fin d'intrigue, pensez-vous ? En effet, cette manière de clore l’œuvre est somme toute assez frustrante et perturbante ; mais il faut garder en tête le support initial de publication, qui est une revue ayant évidemment des contraintes et imposant un nombre fini de planches. L'intérêt de cet ouvrage ne réside donc à mon avis pas exclusivement dans son reportage BD, mais aussi et surtout dans le carnet de voyage qui le suit.



Les auteurs définissent ainsi cette deuxième partie :

 

« Cette histoire autour des personnages de Luis, Hortensa et Ronald a été inspirée par des choses vues et entendues à Cuba lors de nos deux séjours en juillet et décembre 2007. La plus grande île des Caraïbes ne peut laisser indifférent pour peu qu'on s'écarte des complexes hôteliers "all inclusive" et qu'on aille le nez au vent à la rencontre de sa géographie et de ses histoires. Alors, la magie du voyage opère, à Cuba peut-être plus qu'ailleurs, surtout si le père et le fils sont mus par une même curiosité, un désir de voir et de témoigner à hauteur d'homme, chacun avec son regard... Les nombreux dessins, photos et notes rapportés, ici mis en commun, viennent compléter, approfondir ou préciser ce récit, Cuba père et fils. »

 

Ce carnet de voyage se révèle très instructif, nous présentant un résumé très synthétique et très bien réalisé de l'histoire lourde de l'île de Cuba, balayant la découverte du territoire par Christophe Colomb en 1492, la révolution cubaine – incontournable, les deux auteurs voulant bien nous faire comprendre que l'atmosphère-même est chargée de cet événement –, la crise des missiles, l'embargo américain ainsi que la situation économique difficile du pays aujourd'hui, tout cela sur une seule petite page. Il n'y a cependant pas dans ce carnet que des éléments historiques, que nous connaissons au final plus ou moins bien. Le carnet est en fait divisé en de nombreuses rubriques d'une seule ou plusieurs pages, illustrées de dessins, de croquis (dont nous parlerons ci-après), en catégories offrant un paysage de la vie quotidienne à Cuba. On nous parle par exemple de sa géographie, avec tout de même quelques repères historiques : il y a les grandes villes, bien sûr, comme Santiago ou La Havane et ses quartiers, La Habana Vieja, le Centro Habana, le Malecón (le bord de mer), mais aussi de petites villes telles que Trinidad ou Baracao, une agglomération beaucoup moins urbaine non loin de Guantanamo, et connue pour la culture du café, du cacao et de... la marijuana, et des villes industrielles que l'on n'imagine pas montrer aux touristes, comme Moa, capitale de l'exploitation du nickel.

D'autres rubriques viennent montrer la réalité de cette vie sous les cocotiers dont il ne faut finalement pas trop rêver, une réalité pleine de contradictions. « On dit que c'est à Cuba qu'on trouve les putes les plus instruites du monde » (p.11). On apprend par exemple qu'il existe deux monnaies en circulation, le peso pour les Cubains, et le CUC ou peso convertible, une monnaie indexée sur le dollar et réservée aux touristes, sachant qu'elle vaut tout de même vingt-cinq fois plus que le peso cubain. C’est notamment dans ce genre de rubriques liées au quotidien que l'on retrouve les témoignages des personnes rencontrées par le duo au cours de leurs deux voyages, de jeunes personnes, des musiciens, des professeurs qui leur racontent leur propre vision, leur vision de l'intérieur, de la politique et du climat actuel, de leurs rêves, de leur futur, très incertain.



Les illustrations : un message à part entière

Le style de ces illustrations est évidemment très différent selon qu'il s'agit de la bande dessinée ou du carnet de croquis. Concernant les vignettes de BD, on remarque un choix de nuances très axées sur les beiges si l’on est en ville, nous faisant ressentir le soleil, la chaleur harassante ; cependant, quand on quitte la ville pour aller dans les régions plus rurales, comme Baracao, les tons de vert dominent, beaucoup plus rafraîchissants. Les traits des personnages sont nets, directs, assez modernes.

Cependant, quand on laisse les dessins de narration, on entre dans un autre univers, celui du voyage de Pierre et Jacques, comme ils l'ont vécu. Au travers de simples esquisses, de gouaches, d'aquarelles, on se prend à s'imaginer les deux hommes sur place, crayon à la main, saisissant l'instant. Nous ne savons d'ailleurs à aucun moment qui des deux a dessiné quoi, se partageant sans mesure la paternité de l’œuvre.

Ferrandez-Cuba-3.jpg

Cuba, père et fils ne montre donc pas le Cuba touristique que l'on voit le plus souvent, très « plage et cocotiers », mais choisit un angle beaucoup plus réaliste, tourné du côté des habitants de cette belle île. Ne vous attendez donc pas à regarder la carte postale habituelle, mais plutôt à être éclairé sur les dissensions politiques réelles et le tragique désespoir de la jeunesse cubaine, n'attendant plus rien de la révolution, essayant simplement de vivre, jour après jour.


Séphora, 2ème année Édition-Librairie

 

 

 

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