Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 07:00

Pierre-Michon-Les-Onze.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre MICHON
Les Onze

Verdier, 2009

Gallimard
Folio, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Onze de Pierre Michon est un roman qui porte sur la vie du peintre François Élie Corentin, éminent peintre du XVIIIe siècle qui a peint le plus célèbre tableau du monde, exposé au Louvre. Ce tableau s’intitule justement Les Onze car il représente les onze membres du Comité de Salut Public qui fut à l’origine de la Terreur durant la Révolution française. Le peintre, comme l’œuvre ne vous évoquent rien ? Rien d’étonnant à cela puisque l’un comme l’autre sont fictifs, tous deux issus de l’imagination de Pierre Michon. Dans son roman, Michon nous livre donc une biographie purement fictive de François-Élie Corentin. Cette biographie ne se présente pas de manière académique et chronologique, déroulant la vie du peintre de sa naissance à sa mort. C’est de manière fragmentaire que Michon nous dévoile, au fil des pages, des épisodes de la vie de Corentin, son enfance heureuse à Combleux près d’Orléans, ou encore le moment fondamental de la commande de son grand tableau, passée au milieu de la nuit par trois révolutionnaires complotant contre Robespierre. Décrit comme un personnage ambigu, qu’on a du mal à cerner, le peintre reste partiellement mystérieux. Mais par son génie littéraire Michon réussit si bien à donner vie au peintre et à son œuvre que le lecteur finit par douter. Est-il vraiment impossible que Corentin ait existé ?
 
Ce roman très court mais pourtant très dense et extrêmement bien documenté touche bien des thèmes, l’histoire, l’art, et même la condition humaine.  Mais ce qui y est vraiment central, peut-être parce que cela englobe tout le reste, c’est le thème de la création et la figure du créateur, de l’artiste.

Pierre Michon n’a pas choisi d’inventer n’importe quel personnage, il a choisi celui d’un peintre, qui plus est d’un peintre qui serait l’auteur d’ une œuvre majeure représentant des personnages clés de l’histoire de France. Dans Les Onze, l’auteur élabore la figure d’un créateur mystérieux érigé au statut de mythe en raison de son talent et de son grand œuvre. Dans un passage particulièrement intense narrant un épisode de l’enfance du peintre, la figure du créateur, de l’artiste apparaît pour la première fois. Dans ce passage, l’enfant François-Élie s’exclame à la vue d’ouvriers occupés à l’entretien d’un canal : « Ceux-là ne font rien, ils travaillent ».  On assiste ici au premier moment, à l’éveil, à l’émergence de l’artiste, moment dont Michon nous fait sentir l’importance et la singularité :

« […] l’artiste n’est-ce pas le créateur – celui qui veut croire de toutes ses forces et qui arrive à croire que l’acte par lequel on a prise sur le monde, l’acte digne de ce nom, a pour fondement et principe l’intellection pure, la magie en somme, la volonté magique d’un seul ? ».

Cette phrase, chargée de sens, renvoie à des considérations philosophiques sur la figure de l’artiste, sur son caractère unique et différent.

Michon consacre également un très long passage au moment de la commande de l’œuvre, moment central, tant dans le roman que dans l’histoire de Corentin, car il représente la genèse de l’œuvre maîtresse, de sa création, si bien que la scène revêt une dimension mythique.

En décrivant le peintre et le tableau, Michon nous dévoile le pouvoir, la puissance de la création et de l’œuvre qui permet de maintenir en vie les onze hommes qu’elle représente, par-delà les siècles. Dans l’œuvre de Michon, c’est le tableau qui assure aux membres du Comité de salut public la postérité et la reconnaissance. Elle permet au lecteur (au spectateur) de les voir : « Vous les voyez, Monsieur ? », « Regardez, Monsieur » répète souvent Michon, parlant du tableau de Corentin, comme si les onze hommes, puissamment évoqués, se trouvaient bel et bien sous nos yeux.

C’est aussi la puissance de la création qui permet à Michon de donner vie aux personnages qu’il imagine. Mais dans ce cas précis, c’est l’écriture et plus précisément la littérature, autre forme de création, qui donne toute son intensité à l’évocation. Car si l’art occupe une place importante dans Les Onze la littérature aussi y est très présente. Michon consacre ainsi un petit passage aux écrivains des Lumières et  la figure de l’auteur apparaît à travers le père du peintre François-Élie présenté comme un de ces auteurs du XVIIIe.

 De même, on voit apparaître sous la plume de Michon une facette méconnue des onze membres du Comité de salut public que l’on connaît surtout comme de redoutables hommes politiques. Dans un long passage, il les présente en effet comme les auteurs qu’ils furent aussi, citant l’œuvre de chacun : « Billaud qui fit Morgan, opéra, Polycrate, opéra », « Robespierre ; qui eut sa première célébrité pour des églogues à Bacchus, à Liber, à Pomone ».  Ici, c’est en parlant de la littérature et par la littérature que Michon fait apparaître une facette méconnue de ces hommes, « réajustant » la vision que l’on peut avoir d’eux.

Le roman est également parcouru de références littéraires que Michon utilise pour évoquer ses personnages, ce qui ne fait que leur donner plus de « substance » ; ainsi, parlant de la mère de Corentin, Suzanne, il fait référence à plusieurs grands auteurs de l’époque – « Cette fille comme sortie des pages de Casanova, de Sade, et de Bernardin ou Jean-Jacques » –, ou, exemple encore plus frappant, la constante comparaison de Collot à Macbeth nimbe le personnage de mystère et d’une aura de  terreur : « et Collot, donc, bon shakespearien, comme il le prouva abondamment lorsqu’il fit Macbeth dans la plaine des Brotteaux ».

C’est cette forte intertextualité couplée au talent littéraire de Michon qui fait du passage de la commande une scène très forte, si forte qu’elle semble presque inscrite dans notre inconscient collectif. De manière théâtrale, Corentin est réveillé en pleine nuit par des sans-culottes et emmené dans une église pillée sur la table de laquelle gisent des os, reliques de sainte déterrées qui finissent par être brûlées par les révolutionnaires. Cette scène extrêmement chargée de symboles (les reliques sacrés, l’église pillée, l’obscurité, le secret), qui évoque le topos littéraire de la scène de complot puisque c’est bien de conspiration et de secret qu’il s’agit, a d’ailleurs quelque chose de shakespearien : « Et Collot n’est pas dans Shakespeare, il est là. Il est pourtant un peu dans Shakespeare, nécessairement, parce que tout cela est nocturne , caravagesque ou shakespearien, crapuleux. »

De la même manière que le tableau de Corentin confère, par sa puissance évocatrice, un caractère immortel aux onze membres du comité qu’il représente et cristallise une période clé de l’histoire, le roman de Michon parvient à donner vie à des personnages pourtant fictifs. Ce faisant, Michon donne à voir la puissance de l’écriture, de la littérature.

Ainsi  il y a dans Les Onze un certain effet de mise en abyme puisqu’une œuvre magistrale (le roman de Michon) porte sur une autre œuvre (le tableau de Corentin) et que l’une se construit en parlant de l’autre. Deux œuvres qui portent le même nom, Les Onze, tableau fictif du tout aussi fictif Corentin, et Les Onze, roman bien réel du talentueux Pierre Michon. Corentin et Michon semblent se renvoyer leur reflet (d’autant qu’on trouve entre les deux hommes de légères similitudes comme les origines limousines de Michon qui voue aussi une passion à la peinture).

Les Onze parle de la création, et de la puissance créatrice et, ce faisant, elle parle de littérature, d’elle-même ce qui confère au roman une dimension métalittéraire.



C’est donc une œuvre extrêmement dense que nous livre en quelques pages Pierre Michon. Les nombreuses références qu’il mêle aux éléments issus de sa seule imagination lui permettent, couche après couche et petite touche par petite touche, de peindre sa propre toile en usant non pas de pigments mais de mots. Lorsqu’on referme Les Onze l’œuvre semble prendre tout son sens et l’on a l’impression d’avoir devant les yeux un immense tableau, un tableau de maîtreUne œuvre magistrale, donc, ou plutôt deux œuvres, puisque toutes deux sont nées de son imagination et de son talent.

Mais, comme Michon l’écrit lui-même dans les ultimes pages du roman : « chaque chose réelle existe plusieurs fois, autant de fois peut être qu’il existe d’individus sur cette terre ».

C’est pourquoi je vous invite à vous faire votre propre idée sur Les Onze.


Ludivine, AS bib.-méd.-pat.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives