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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 07:00

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Poppy Z. BRITE
Le Corps Exquis

Traduit de l'américain

par Jean-Daniel Brèque
J'ai Lu, 1996





  

 

 

 

 

 

 

 

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Née en 1967 à La Nouvelle Orléans, Poppy Z Brite a publié de nombreuses nouvelles et deux romans d’obédience fantastique dont Sang d’encre qui lui a valu le British Fantasy Award en 1994. Le Corps exquis est son troisième roman. Influencée par des auteurs aussi divers que Peter Straub, Kennedy O’Toole, Stephen King, Henry Miller ou William Burroughs, la première partie de son œuvre s’inscrit dans la mouvance littéraire splatterpunk qui s’est employée à renouveler le fantastique et l'horreur en s'inspirant de l'esprit nihiliste et réaliste du punk pour détourner les clichés du genre. Depuis les années 2000, elle délaisse le genre pour se tourner vers une littérature plus réaliste où ses intrigues teintées d’humour noir gravitent désormais autour de la cuisine de la Nouvelle-Orléans et de ses nombreux restaurants. La Belle rouge, paru en 2009, est son dernier roman en date.


 « Le Corps exquis est un roman ambitieux, une troublante histoire d’amours. C’est probablement une des œuvres phares de ce que les Anglo-Saxons ont accompli en littérature : donner des lettres de noblesse à leur culture underground. »  Virginie Despentes


« Poppy Brite est une sorcière de l’écriture : elle mélange dans son chaudron moderne des ingrédients dont l’assemblage, aujourd’hui, illustre notre fin de siècle par le biais de la métaphore violente. »  Marie Darrieussecq


Ces phrases récupérées par J’ai Lu pour la quatrième de couverture du livre ont bien plus qu’une dimension prescriptive pour qui connaît le parcours aux allures de via crucis du Corps exquis… L’histoire commence en 1995 lorsque Poppy Z Brite, alors auteur de deux romans fantastiques acclamés par la critique dans lesquels elle avait revisité avec brio les mythes du genre (le vampirisme pour Âmes perdues en 1992 et la maison hantée en 1993 avec Sang d’encre), soumet à son éditeur de l’époque, Delacorte, un manuscrit dressant le portrait de deux serial killers homosexuels, cannibales et nécrophiles dont les destins se croisent pour vivre une histoire d’amour inédite, sanglante, dérangeante. Offrant par là même une réflexion sur l’amour, le désir, la mort, la douleur, la violence, la solitude ou encore la souffrance physique et psychique dans une société puritaine à la dérive, Poppy Brite donne à l’horreur une autre signification, et c’est la manière ordinaire de vivre de certains qui s’inscrit dans des perspectives monstrueuses. À ces monstres imaginaires auxquels elle avait rendu un bel hommage dans ses ouvrages précédents se substituent le meurtre, les goûts hors nature et la réalisation des pires fantasmes qui produisent leurs monstres naturels, des monstres jugés trop extrêmes puisque Delacorte refuse de publier le manuscrit. Ironie du sort, c’est Simon&Schuster, l’éditeur de Bret Easton Ellis qui lui avait refusé cinq ans auparavant son American Psycho qui se jettera à l’eau en 1996 malgré les pressions exercées par les ligues familiales et les censeurs.

En France, c’est Jean-Daniel Brèque (l’un des traducteurs de Stephen King) qui «
traduit ce livre -- [qu'il avait ] lu et adoré dès sa sortie en langue anglaise -- [...] après avoir signé un contrat de traduction avec J'ai lu » (voir commentaire). La traduction rencontre les mêmes problèmes qu’aux Etats-Unis, et grâce à l’appui d’écrivains comme Marie Darrieussecq ou Virginie Despentes, l’éditeur de poche J’ai Lu accepte enfin de publier Le Corps exquis dans la collection Nouvelle Génération en 1999, affublant d’ailleurs l’ouvrage d’une première de couverture d’assez mauvais goût...

Beaucoup d’adjectifs ont été employés pour décrire ce livre : macabre, choquant, révulsif, malsain, et s’il est vrai que Le Corps exquis n’est pas à mettre entre toutes les mains tant les descriptions sont violentes et pourraient heurter les âmes les plus sensibles, ce n’est jamais dans une optique d’exhibitionnisme ou de surenchère gratuite. Tout comme Virginie Despentes, Breat Eston Ellis, Chuck Palahnuik, Clive Barker, Irvin Welsh ou encore Murakami Ryû pour ne citer qu’eux, Poppy Brite fait partie de cette génération d’auteurs mettant en scène avec une plume redoutable mais non dénuée de poésie les tabous et les travers de nos sociétés, les comportements déviants comme solution extrême à la solitude, à l’isolement, les marginaux involontaires largués par le culte de la réussite dans un univers urbain aux allures de corps humain beau et souffreteux à la fois ; bref, une société déboussolée encore larvée dans des tabous qu’elle n’assume plus mais qui n’est plus satisfaite par les plaisirs ordinaires auxquels elle a pu goûter en abondance et qui cherche de plus en plus à repousser la limite de ses appétits. Toute cette génération d’auteurs froidement accueillie en France de prime abord par la plupart des critiques a pourtant revitalisé le paysage littéraire en offrant des livres lucides, transgressifs et audacieux, mue par la volonté d’ancrer la multiplicité de ses voix dans une réalité et des références culturelles propres. Le Corps exquis s’inscrit dans l’état d’esprit de cette jeune scène alors en pleine ébullition, une scène qui a su démontrer sans prétention aucune que contre-culture n’était pas synonyme d’inculture.


Immisçons-nous donc sans plus tarder dans les entrailles du Corps exquis pour autopsier l’écriture et la poésie de Miss Brite qui pour l’occasion trempe sa plume dans du formol et nous livre une œuvre passionnante aux effluves déroutants.


L'intrigue s'articule autour d'un quatuor masculin gay. Comme à son habitude, Poppy Brite commence par dépeindre individuellement chacun de ces personnages en plongeant dans leur passé, leurs pensées et leur psyché pour ensuite tisser un roman en toile d’araignée où leurs destins vont entrer en collision, reprenant ainsi à son compte le procédé d’écriture de la plupart des romans de Stephen King.

Depuis cinq ans, Andrew Compton, personnage central également narrateur, est enfermé dans l’aile A de la prison londonienne de Painswick, le secteur réservé aux tueurs sanguinaires. Et pour cause, entre 1977 et 1988, il a mutilé, torturé et assassiné vingt-trois jeunes hommes, conservant leur cadavre pour se livrer à des actes de nécrophilie. Mais Compton est bien décidé à ne pas en rester là :


« Comment avais-je pu commettre vingt-trois meurtres ? Qu’est-ce qu’y m’y avait poussé ? J’ai tenté d’explorer avec des mots les profondeurs de mon âme. J’ai disséqué mon enfance et ma famille (étouffantes mais pas vraiment traumatisantes), mon itinéraire sexuel (avorté), ma carrière dans diverses branches de la fonction publique (aucun signe distinctif, excepté de nombreux renvois pour insolence et insubordination). […] Je n’ai jamais été enclin au moralisme, rien ne peut excuser le meurtre aveugle. Mais j’ai fini par comprendre que je n’avais pas besoin d’excuses. Je n’avais besoin que d’une raison, et la terrible joie que m’apportait cet acte était à mes yeux une raison suffisante. Je voulais retourner à mon art, accomplir le destin qui était de toute évidence le mien. Je voulais passer le reste de ma vie à faire ce qui me plaisait, et je n’avais aucun doute sur mes plaisirs. Mes mains étaient impatientes de retrouver le couteau, la chaleur du sang frais, le marbre lisse d’une peau morte depuis trois jours. J’avais décidé d’exercer ma liberté de choix. »  p. 14

Et c’est en parvenant à stopper les battements de son cœur grâce à une technique empruntée aux fakirs hindous qu’il s’évade de Painswick. Dans une scène teintée d’humour noir, c’est la douleur provoquée par le scalpel incisant son présumé cadavre pendant l’autopsie qui le ramène à la vie, sous le regard médusé des deux médecins légistes qui eux n’auront nul besoin de simuler leur mort ! Compton se retrouve en cavale, et c’est loin des griffes de Sa Majesté qu’il décide de poursuivre son œuvre. Le hasard le fera atterrir de l’autre côté de l’Atlantique à La Nouvelle-Orléans…

C’est justement dans cette belle ville de Louisiane que vit Jay Byrne, richissime héritier d’un empire industriel chimique qui partage la même passion dévorante qu’Andrew Compton pour les touristes de passage, junkies et autres vagabonds. Et c’est peu dire, car à la différence de L’Hôte éternel de Londres, comme l’ont surnommé les médias, Jay Byrne ne se contente pas de torturer et de tuer ses victimes pour abuser de leurs cadavres, ceux-ci constituant en fait la base de son alimentation qu’il accommode de sorte à satisfaire son palais de fin gourmet. Lorsque ces deux êtres hors-norme se rencontrent, chacun ne voit en l’autre qu’une proie potentielle avant de s’apercevoir rapidement qu’ils chassent tous les deux sur le même terrain. Leur découverte mutuelle marque le début d’une histoire d’amour inédite pour eux puisque ni l’un ni l’autre n’avaient eu de rapport sexuel avec un être vivant ou survivant à l’acte. Et c’est là tout le talent de Poppy Brite : avec une précision chirurgicale, elle plonge dans les psychés déviantes de ces bourreaux et parvient à les humaniser  aux yeux du lecteur sans pour autant chercher à les exonérer de leurs actes, bien au contraire. L’auteure touche ici à l’un des plus grands tabous de nos sociétés, à savoir tuer pour son pur plaisir en l’absence totale de moralité et sans qu’aucune cause pathologique ou traumatique tout du moins apparente n’existe. L’exhibitionnisme gratuit n’a pas sa place dans le livre, mais Poppy Brite n’esquive pas pour autant le détail de leurs actes et surtout leurs mécanismes de pensée, et ce sont justement ces motivations qui, en filigrane, donnent une parcelle d’humanité à ces deux personnages déviants : la peur de la solitude, et par là même, la quête obsessionnelle d’amour et de plaisir. Ainsi, les atrocités commises sont pour eux des actes d’amour, et pour Jay Byrne, le cannibalisme est la seule façon d’éviter l’abandon de l’Autre :


 « Ses invités devenaient ses amis une fois morts, mais c'étaient là des amis sans surprise : ils lui appartiendraient pour toujours car ils ne pourraient jamais le quitter. Un être-vivant pouvait décider de tirer sa révérence. Une telle absence de loyauté est hors de portée des têtes momifiées et des os récurés. Tous les garçons de Jay finissaient par faire partie de lui. Ils restaient avec lui pour l'éternité, la chair de sa chair, ses amours intérieures. » p. 134

Andrew Compton et Jay Byrn découvrent donc la vie à deux, le partage, l’amour et la confiance en l’autre sans pour autant délaisser leur art, bien au contraire. Andrew Compton est bien décidé à transgresser l’ultime tabou, à savoir partager un repas de chair humaine avec son amant, et c’est Tran, jeune gay d’origine vietnamienne qui est au menu, mais la tournure des événements va modifier la carte, et c’est une viande aux saveurs plus cajuns que le palais d' Andrew découvrira…

 Comme pour Andrew Compton et Jay Byrne, la vie de Tran et de Luke, son ancien amant devenu séropositif, est longuement détaillée avant la confrontation finale. Ces deux autres personnages permettent à l’auteure d’introduire une autre dimension dans l’œuvre. En effet, lorsque le père de Tran découvre son homosexualité, celui-ci le rejette et l’apparente à un pervers, un malade potentiellement dangereux pour ses frères. Quant à Luke, écrivain rebelle terrassé par les nombreux symptômes du VIH, il anime une radio pirate s’appliquant à critiquer les réactions des Américains vis-à-vis de la Peste gay. Poppy Z. Brite dénonce ici le contexte d’homophobie lié à la propagation du Sida sévissant aux Etats-Unis au début des années 1990, l’amalgame fait entre tendance sexuelle, perversion et maladie, et la méconnaissance du virus qui a amené l’Amérique puritaine bien pensante à le considérer comme un juste fléau divin s’abattant sur des êtres déviants, raison pour laquelle Le Corps exquis a rencontré tant de problèmes en plus de sa violence et de son amoralité.


Dans Le Corps exquis, l'amour est profond, sincère, mais ne parvient jamais à sauver les hommes de leur folie. Le livre est imprégné d’une sensualité boueuse - celle des eaux calmes du bayou et des marais – qui vous souffle en plein visage. Avec Poppy Brite, l'horreur prend une tout autre dimension, servie par son style  lyrique et anatomique baignant dans une poésie noire et sulfureuse ici à son apogée :

 

« J'ai tué la plupart de mes 23 garçons à l'arme blanche. [...] J'appréciais la beauté qui parait alors leur corps, les étincelants rubans de sang courant sur leur peau de velours, leurs muscles qui s'ouvraient en frémissant comme du beurre doux. (...) Le parfum de la mort ne me déplaisait pas. Il m'évoquait des fleurs coupées ayant trop longtemps séjourné dans une eau stagnante, une senteur lourde et maladive qui colle aux cloisons nasales et s'insinue au fond de la gorge à chaque souffle. » p.8

L’auteur nous sert un gumbo d’émotions, de sensations, ou se mêlent jazz Dixieland et culture gothique, horreur et délectation, moiteur du Bayou et sécheresse des zones industrielles désaffectées environnant la ville, cette ville qu’elle n’a pas son pareil pour décrire, la transformant en un énième personnage de ses intrigues, apportant la Nouvelle-Orléans et son quartier du Vieux Carré directement au lecteur, qui, poussé dans ses derniers retranchements, n’a pourtant qu’une envie : se replonger dans ce magnifique cauchemar pour savourer encore une fois la plume vénéneuse de Poppy Brite.


Julie Légère, AS édition-librairie.

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commentaires

Jean-Daniel Brèque 27/09/2010 19:26


"En France, c’est Jean-Daniel Brèque (l’un des traducteurs de Stephen King) qui décide de traduire spontanément le roman avant même que tout rachat de droits n’ait été envisagé."
C'est faux. Je n'ai traduit ce livre -- que j'avais lu et adoré dès sa sortie en langue anglaise -- qu'après avoir signé un contrat de traduction avec J'ai lu.
JDB


littexpress 05/11/2010 21:57



Pardon pour le retard mis à corriger l'erreur. C'est chose faite.



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