Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 19:00
Ramon-Diaz-Eterovic.gif










Ramón D
Í
AZ-ETEROVIC
Les yeux du cœur

traduit de l’espagnol (Chili)
par Bertille Hausberg,
Métailié, 2007















Un polar qui combat l’oubli…


Contexte de l’œuvre





Chili carteQui connaît véritablement le Chili, cette longue et mince bande du continent latino-américain s’étendant sur près de 4300 kilomètres du Nord au Sud, coincée entre les Andes majestueuses à l’Est et l’infini Pacifique à l’Ouest ?

Ce pays du bout du monde aux paysages et climats bigarrés a vu naître des auteurs prestigieux dont les œuvres sont aujourd’hui de véritables joyaux de la littérature mondiale. Je pense notamment aux magnifiques vers de Gabriela Mistral et Pablo Neruda, tous deux récompensés par le prix Nobel de Littérature (respectivement en 1945 et 1971) et qui ont su, chacun à leur manière, rendre hommage au pays natal et sublimer les paysages andins…

Mais la littérature chilienne présente aussi une facette plus sombre ; elle est l’héritière et le reflet d’un passé douloureux, celui de la dictature du général Pinochet, arrivé illégalement au pouvoir le 11 septembre 1973. Les militaires, propulsés à la tête du pays et parvenus au faîte de leur puissance, se lancent dans une véritable traque aux opposants du régime et tentent d’imposer progressivement l’oubli sur les crimes commis. Des milliers de Chiliens, hommes ou femmes, emprisonnés, torturés et tués, vont littéralement disparaître de l’histoire. La loi du silence, véritable chape de plomb sur la nation, conduit, par ricochet, à l’impunité des criminels.

Aujourd’hui, le Chili tout entier, amnésique, orphelin de sa propre histoire, tente de se reconstruire. Une reconstruction du passé qui passe par la littérature. C’est dans cette perspective que Ramón Díaz Eterovic écrit sa série de romans noirs, dont seulement quatre titres sont disponibles à ce jour en français.



L’histoire du roman

La narration du roman Les yeux du cœur, comme dans les autres volumes de la série, est assumée par un personnage nommé Heredia. Véritable antihéros dur-à-cuire, alcoolique, désabusé et pessimiste, il exerce le métier de détective privé et tente inlassablement de mettre fin aux trafics et crimes divers qui règnent sur Santiago et son lacis de rues obscures.

Dans Les yeux du cœur, le détective Heredia reçoit une photographie de ses anciens camarades d’université sur laquelle trois visages sont cerclés de rouge. Deux d’entre eux sont déjà morts, le troisième est porté disparu. Pour le retrouver et faire éclater la vérité sur ces crimes, le détective devra replonger dans son propre passé, franchir la frontière poreuse entre le Bien et le Mal, rétablir un semblant de justice et faire apparaître les faillites d’une société amnésique, en décomposition. La mémoire historique imprègne ce polar comme le souligne lui-même le narrateur Heredia :


« J’aurais préféré oublier ces noms fantomatiques pour laisser le passé tel qu’il était : un résumé d’erreurs et d’horreurs. […] Mais ce n’était qu’une illusion. Le passé, mon passé et tout ce qui m’entourait, était gravé en moi comme une seconde empreinte digitale […]. »



Le style

Derrière la construction classique du roman noir – univers urbain chaotique et personnages manichéens et archétypaux du genre – se cache une véritable richesse littéraire et des particularités propres au style de Ramón Díaz Eterovic. L’enquête policière, ancrée dans la sphère géographique, politique et sociale du Chili, provoque un certain vertige chez le lecteur qui est à même de mesurer le poids des mots : le narrateur n’est pas un simple personnage de papier, mais bien plutôt le porte-parole et le témoin d’une histoire oubliée ou fallacieuse. Dès lors, ce roman de fiction, brisant la loi du silence, nous apporte un nouvel éclairage sur l’histoire du Chili.

L’intérêt du roman réside aussi dans la description de lieux et d’espaces qui donnent du sens à l’intrigue criminelle. Le narrateur semble ainsi condamné à vivre au cœur de la ville, véritable huis-clos labyrinthique d’où on ne s’échappe pas. L’atmosphère angoissante qui en résulte tient le lecteur en haleine du début à la fin du roman.

Par ailleurs, Heredia, féru de lecture, ne cesse de citer les propos d’auteurs ou de héros romanesques célèbres – José Saramago, Fernando Pessoa, don Quichotte, etc. Les références intertextuelles, plus ou moins explicites, ponctuent le roman et semblent donner vie au détective qui se nourrit de ses lectures pour résoudre l’énigme policière.

Les yeux du cœur est aussi un roman plein d’humour noir qui fait le délice de la lecture. Il est vrai que les conversations d’Heredia avec son chat qui « parle » – et nommé Simenon ! – sont irrésistibles et atténuent la noirceur de l’intrigue. Ainsi, l’animal anthropomorphe, gouverné par son estomac, ne cesse de critiquer son maître et d’exiger qu’on lui serve d’autres mets que l’éternelle pâtée Wiskas…




Pour prolonger la lecture des aventures du détective Heredia


Ramón Díaz Eterovic, Les Sept fils de Simenon, Métailié, 2001.
Ramón Díaz Eterovic, La Mort se lève tôt, Métailié, 2004.
Ramón Díaz Eterovic, La Couleur de la peau, Métailié, 2008.


Fabien Douet, A.S. Bib.

Partager cet article

Repost 0
Published by Fabien - dans polar - thriller
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives