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Raymond CARVER
Les Trois Roses jaunes
Œuvres complètes, Volume V
Éditions de l'Olivier, 2011
Traduit de l'anglais par François Lasquin
Première édition : aux Etats Unis, 1988
en France, 1989, Payot.
Éléments biographiques
La vie de Carver n'a jamais été bien éloignée de celle des personnages qu'il dépeint dans ses nouvelles : issu de la classe ouvrière, marié très
jeune, il a enchaîné les petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille avant d'écrire. L'alcoolisme et le tabagisme furent ses compagnons de route presque toute sa vie. Même s'il réussit
à quitter le premier, ce qu'il qualifia lui-même comme « la plus grande victoire de sa vie ». Il mourut en 1988 des suites d'un cancer des poumons, deux mois après son second mariage avec la
poétesse Tess Gallagher.
C'est sans doute cette vie ordinaire d'Américain moyen qui inspira ses nouvelles pour lesquelles il est connu et reconnu puisque, peu de temps avant
sa mort, il venait d'intégrer l'académie américaine des lettres et des arts.
Le recueil
Publiées aux États-Unis dans le recueil Where I'm calling from, les sept nouvelles présentes dans ce livre furent les dernières qu'il vit
éditées de son vivant. L'édition française tire son titre de la dernière nouvelle du volume.
Résumés
« Cartons » : Un fils ne comprend pas le comportement de sa mère : passant son temps à déménager, n'arrivant pas à se contenter d'un endroit,
elle vit donc toujours dans les cartons.
« Débranchés » : Dans la nuit, le téléphone sonne, à trois heures du matin, réveillant un couple. Ll'interlocutrice demande à parler à un
inconnu, un certain Bud. La seule solution pour calmer les ardeurs de cette femme est de débrancher le téléphone. Mais le sommeil s'est enfui, et le couple se met alors à parler sans vraiment
s'écouter.
« Intimité » : Un auteur divorcé retourne voir son ex-femme à la faveur d'une obligation professionnelle ; celle-ci lui fait un monologue de
reproches sur l'exposition de son intimité, son humiliation, ne s'expliquant pas le besoin qu'il avait de revenir la torturer.
« Menudo » (insignifiant, menu en espagnol) : Un homme qui trompe sa femme, Vicky, avec sa voisine Amanda, s'aperçoit de ses moyens
insignifiants et de son indécision chronique pour les aider, et se demande s'il n'a pas juste gâché la vie de ces deux femmes.
« L'éléphant » : un homme de la classe moyenne, seul, se retrouve comme un éléphant qu'on dégraisse, à devoir prêter de l'argent à toute sa
famille, jusqu'à ne plus pouvoir subvenir à ses propres besoins.
« Le bout des doigts » : Un homme se fait quitter par sa femme, celle-ci le lui annonce par une lettre. Mais il n'effleure cette déclaration
que du bout des doigts, ne lisant pas même la lettre en entier.
« Les trois roses jaunes » : Tchekhov est sur son lit de mort. Tchekhov est mort. Mais ce chasseur d'hôtel s'en fiche pas mal, lui ; ce qui lui
importe, c'est comment faire pour ramasser ce bouchon de champagne tombé par terre, sans faire tomber ce vase, contenant trois roses jaunes.
Thématiques et style
Toutes ces nouvelles traitent de problèmes de relations humaines, des maux d'une partie de la société américaine, des enjeux de vie de cette classe
médiocre et pourtant nécessaire au bon fonctionnement de tout équilibre sociétal moderne.
On peut tout d'abord constater que, quoi que fassent les personnages de ces nouvelles, ils ne se comprennent que peu ou mal, n'arrivant pas à
appréhender la réalité de l'autre, chaque vision restant bornée. Les personnages, même s'ils vivent une vie commune, ne font que vivre l'un à côté de l'autre, sans vraiment réussir à marcher d'un
même pas. Problème majeur, voire existentiel de tout être en société d'où découlent de nombreux autres impacts sur les vies décrites par Carver.
Le divorce, traité sous différentes formes, revient dans ce recueil, tantôt traité de front, dans « Le bout des doigts », où une femme prend
conscience qu'il ne reste que cela comme solution pour rompre le silence et l'inactivité malsaine de son couple, tantôt de façon plus allusive, comme par exemple, dans « L'Éléphant », où
l'ex-femme du narrateur n'existe que pour réclamer une pension, ou bien dans « Débranchés » où l'ancienne épouse est décrite comme folle et cause du débranchement quotidien du téléphone. Mais il
est intéressant de constater que les personnages ont souvent échoué dans une relation de couple, tout comme Carver a lui-même échoué. Néanmoins, on pourrait croire que le divorce pourrait aboutir
à un renouveau, un changement positif, mais il s'avère plutôt que les personnages, soit répètent les mêmes erreurs, soit finissent isolés. À croire, en lisant ces récits, qu'un échec ne vient
jamais seul et que perpétuellement l'homme est cantonné aux mêmes comportements.
Cause ou conséquence du divorce, l'adultère est lui aussi abordé du point de vue de l'homme déboussolé par la découverte de la supercherie dans «
Menudo » ; il se sent impuissant face à la situation, indécis quant à ce qu'il doit faire. Carver donne donc à réfléchir à la fois sur les raisons de l'adultère, son impact sur les vies, son
pouvoir de dislocation des couples et ses conséquences, montrant du même coup la lâcheté banale et humaine d'un homme qui ne sait quoi faire pour se sortir d'un pétrin qu'il s'est lui-même
créé.
De façon plus sous-jacente, on peut voir que l'alcoolisme et le tabagisme sont présents tout au long des récits, disséminés, sans doute en raison du
lien qu'avait lui-même Carver à ces deux addictions qui ont ravagé les classes populaires américaines durant cette période.
Pour traiter de ces différents thèmes, l'auteur emploie une écriture incisive, d'une simplicité d'abord déconcertante mais finalement tout à fait en
adéquation avec la banalité des vies évoquées, leurs comportements médiocres, et leurs existences sans épopée ; en somme, un morne quotidien. Cette simplicité d'écriture force le lecteur à
s'interroger, à se forger lui-même une opinion face aux sujets évoqués. Ce style est d'autant plus déstabilisant que les récits se complètent parfois de fins absurdes qui pourraient faire office
de chute si elles n'étaient pas totalement déconnectées du reste de la nouvelle. Par ces conclusions tenant presque du non-sens, Carver se démarque du schéma traditionnel de la nouvelle à chute,
ce qui lui permet en un sens de s'émanciper et de remettre en cause ces schémas artificiels que la littérature a longtemps véhiculés.
Commentaires complémentaires
Je pense que ce recueil – ou tout autre de Raymond Carver – est une référence incontournable pour quiconque s'intéresse à l'écriture contemporaine,
pour comprendre des évolutions, certaines écritures directement inspirées du « style Carver » (qui dans les premières éditions n'était d'ailleurs pas totalement le sien, puisque son éditeur avait
grandement modifié ses textes), et un nouveau style dans la nouvelle. Néanmoins, il me paraît aussi évident que cet auteur ne répondrait pas aux attentes d'un lecteur qui souhaiterait se divertir
tout simplement, et ne pas sortir de son livre avec une image totalement névrosée du monde ; il faut avoir envie de réfléchir, de s'interroger, admettre qu'il y a une part d'incompréhensible dans
ce livre, et un pessimisme ironique assez criant. Dans ce cas, la lecture de ce recueil est fort enrichissante.
Céline R., 1ére année Éd-Lib.
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