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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 07:00

Raymond Federman chut








Raymond FEDERMAN
Chut
éditions Léo Sheer
collection Laureli, 2008



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots à propos de l’auteur

Raymond Federman naît en 1928 à Montrouge, dans la région parisienne. Après la guerre, comme beaucoup de penseurs et écrivains, il émigre aux États-Unis où il passera le reste de sa vie. Peu connu en France, cet auteur prolifique, spécialiste de l’œuvre de Beckett, est pourtant très apprécié outre Atlantique d’où il rédige nombre de textes, aussi bien en anglais qu’en français.



Présentation de l’œuvre et contexte historique

Le roman s’ouvre sur un événement qui va bouleverser la vie du jeune Raymond Federman, et celle de plus de treize mille Juifs : la rafle du Vel d’Hiv. Le 16 juillet 1942, à 5h30, la police française fait irruption dans la maison familiale en vue d’arrêter toute la famille. Marguerite Federman a tout juste le temps de cacher son fils dans le cabinet de débarras et de lui murmurer « Chut ». Dès la première page, l’auteur nous livre la clé de ce simple mot qui donne son titre à l’œuvre, le dernier qu’il entendra de la bouche de sa mère. Cette injonction au silence sera son salut ; alors que ses deux sœurs et ses parents sont emmenés par les autorités, l’enfant parvient à leur échapper, et donc à survivre. Des années plus tard, grâce à ses recherches, il découvre que tous ont été déportés puis assassinés à Auschwitz.

À travers cette œuvre, l’auteur souhaite donc faire revivre sa famille en relatant les treize premières années de sa vie, et procéder ainsi à une sorte de résurrection par l’écrit. Il l’exprime en ces mots : « peut-être qu’en racontant un peu de mon enfance, je raconterai aussi un peu de leur histoire ».



Une apparente gravité

L’histoire s’ouvre sur un événement d’un gravité évidente, à la fois par son inscription dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi par les conséquences qui en découlent pour la famille Federman. Dès le début et à de nombreuses reprises au cours de l’œuvre, Raymond Federman soulève les sujets qui ont marqué cette époque douloureuse.

En effet, il traite notamment de la culpabilité du survivant à travers une succession d’interrogations, dont la plus emblématique est : « Pourquoi moi ? […] Oui, je me suis souvent demandé : pourquoi moi ? » Grâce au regard rétrospectif de l’auteur alors devenu adulte, il tente de proposer des solutions. Néanmoins, face au caractère inexplicable de la situation, il est contraint d’avouer son échec et de conclure : « Je me suis quand même demandé toute ma vie, sans jamais pouvoir trouver de réponse ». À ce questionnement personnel vient s’ajouter le récit d’anecdotes ou de scènes dont il a été le témoin.

Ainsi, Raymond Federman traite de l’Occupation et de la collaboration. Il nous raconte les bombardements, les alertes, la première fois qu’il voit un homme mort – et ce, alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Il nous parle aussi de l’Exode pendant lequel sa famille fuit Paris occupé par les Allemands pour Argentan, petite ville de Normandie dans laquelle les nazis sont déjà installés à leur arrivée. Il nous donne à voir le quotidien d’une famille pauvre dans les années Trente, « [l]a morve au nez, les poux, les punaises, les cafards, les souris ». Il nous fait vivre l’intolérance aussi, la haine, à travers l’obligation pour les Juifs de porter l’étoile jaune, la dénonciation de sa famille aux autorités par les voisins antisémites. Jamais il n’accuse ou ne se perd dans un récit larmoyant, il se contente de narrer les faits et le lecteur prend conscience de l’horreur des événements. Cela est notamment visible lorsqu’il parle des circonstances qui ont conduit sa famille à la mort : il accumule les dates, les numéros de matricule, et constate sobrement que d’après les documents historiques, ils ont tous été exterminés à Auschwitz.


Néanmoins, Raymond Federman reste avant tout un écrivain avant d’être un témoin, et il met en place une stratégie littéraire afin de faire de son œuvre un propos original sur la Seconde Guerre mondiale.



Un auteur qui joue avec le lecteur, voire qui se joue de lui

Même si l’auteur s’attache à décrire avec sérieux de multiples événements qui ont marqué l’Histoire, son récit n’en n’est pas moins dénué d’humour. Au cours de l’œuvre, il s’emploie à alterner les sujets graves et plus légers, composant ainsi une œuvre originale et dynamique. Pour ce faire, il accumule de courts récits sous forme de fragments. Cette forme, pour laquelle il opte, est bien évidemment liée à la nature même de son écrit car il n’est pas aisé de se souvenir de tout, et la mémoire est par définition fragmentaire. Cependant, il s’agit aussi largement d’une stratégie littéraire et stylistique qui donne au texte un caractère ludique.

Cela est visible dès le début où l’auteur met en place une scène chargée de sens et puissante émotionnellement. Or, rapidement, un nouveau personnage est introduit. Ses propos sont signalés en italique sur une page à part, et il s’exprime ainsi :

 

« Merde, Federman, qu’est-ce que c’est sérieux ce que tu es en train d’écrire ! Tes lecteurs vont trouver ça chiant. Ils vont te demander ce qu’il t’arrive. Si tu n’es pas en train de devenir sénile. »

 

Ce procédé est récurrent dans Chut, et plutôt que de parler de personnage il semble plus judicieux de parler de voix qui interviennent, qui racontent, qui remettent en question, et qui se mêlent. En effet, on assiste au croisement du regard de l’auteur devenu adulte, mais aussi de lui enfant, d’un auteur/narrateur qui réfléchit sur son travail, ou encore d’un questionneur. Raymond Federman introduit une polyphonie dans le récit qui lui permet de mettre en place une narration originale. Cette voix, qui remet en question ce qu’il est en train d’écrire et sa façon de le faire, apparaît comme un moyen pour prendre du recul par rapport à l’œuvre, ainsi que d’anticiper les critiques qui pourraient lui être faites. L’auteur souhaiter éviter le sentimentalisme, le mélodrame. En procédant ainsi, il fait aussi preuve d’une certaine humilité, de pudeur, et s’interroge de façon sous-jacente sur comment dire l’indicible, comment trouver le ton juste, s’il en est un, pour exprimer cette période.

C’est par l’humour et le jeu avec le lecteur que Raymond Federman y parvient. Il nous raconte ses rêves de devenir explorateur lorsqu’il était enfant, ses jeux avec ses sœurs, sa première baignade dans une piscine municipale où il oublie d’enlever ses chaussettes, la découverte de son corps. Parfois, il se joue même de nous et préfère le vraisemblable au vrai.

Au cours d’une anecdote par exemple, il raconte sa rencontre fortuite après la guerre avec un ancien camarade de classe qui a cessé de lui parler le jour où il a été contraint de porter l’étoile. Celui-ci l’invite à dîner et alors qu’il commence à manger, l’auteur se rend compte que les couverts utilisés sont en fait le cadeau de mariage de sa mère et portent ses initiales. On comprend qu’alors qu’elle était tuée, d’autres s’appropriaient ses biens les plus précieux. Sur ce, Raymond Federman se lève et quitte la pièce sans dire un mot. Cette scène, chargée en émotions et en tension, est instantanément remise en cause par ce « questionneur » qui se demande comment une famille décrite comme étant si pauvre pouvait posséder de tels objets. En définitive, on ne parvient jamais à distinguer le vrai du faux, les faits réels de l’invention sous la plume de l’écrivain. Et cela est valable pour ce qui est de la nature même de l’œuvre.



Autobiographie romancée ? Autofiction ? Roman : un genre difficile à définir

Il apparaît évident que le récit comporte un grande part autobiographique. L’auteur écrit à la première personne, il ne modifie pas les noms, et il introduit plusieurs références à des livres qu’il a déjà écrits comme Âme Eldorado, La Fourrure de ma tante Rachel ou encore Quitte ou double. Pourtant, une nouvelle fois, Raymond Federman joue avec les codes prédéfinis et s’amuse à troubler son lecteur :

 

« Faut bien que je dise la vérité, même si la vérité fait mal. D’accord les lecteur diront : C’est pas du roman que tu fais là Federman, c’est de l’autobiographie, ou, pire encore, de l’autofiction. Eh bien moi je leur dirai, vous vous gourez, c’est de la fiction pure que je vous raconte, parce que toute mon enfance , je l’ai complètement oubliée. Elle a été bloquée en moi. Donc tout ce que je vous dis, c’est inventé, c’est de la reconstruction. Et puisque tout ce qui est écrit est fictif, comme l’a dit Mallarmé, ce que je suis en train d’écrire, c’est de la fiction. »

 

Ce passage est éclairant quant au travail d’écriture de l’auteur qui fait avant tout une œuvre littéraire, plutôt qu’un témoignage historique visant à l’objectivité. Il cherche à faire naître une forme nouvelle, ou en tout cas refuse qu’on le classe dans un genre préexistant.



L’absence de linéarité dans le récit

L’auteur souhaite faire revivre sa famille à travers le récit de sa propre enfance. Pour cela, il utilise des fragments qu’il s’amuse à alterner, à entremêler, afin de bouleverser la chronologie de son histoire. On assiste sans cesse à des va-et-vient au cours du récit, à des digressions qui obligent même l’auteur à dresser une liste au milieu de son œuvre recensant toutes les anecdotes dont il a promis de parler. Il tiendra cette promesse avec plus ou moins de rigueur et de détails. La structure du récit est sans cesse en mouvement, et Raymond Federman n’hésite pas à introduire des poèmes, des lettres, des comptes rendus de coups de téléphone en plus des pages dédiées à cette autre voix. On peut noter une phrase significative de cette volonté de briser les règles classiques du texte autobiographique, et de l’humour propre à la narration de Federman :

 

« [J’]ai fait ce long détour descriptif justement pour arriver à ce cagibi qui n’a rien à voir avec le cabinet de débarras sur le palier dans lequel ma mère m’a caché ».

 

 

 

À propos de Chut, on peut dire clairement qu’il s’agit d’une œuvre non conventionnelle. Plus qu’une accumulation de fragments, Raymond Federman crée un véritable entremêlement : de voix, de tons, de temps, qui forme en définitive un tout cohérent. Cette œuvre peut être elle-même considérée comme un fragment qui vient s’ajouter aux livres déjà existants de l’auteur qui a souvent écrit autour de cet événement traumatique.

Même si d’autres écrivains comme Raymond Queneau ou encore bien avant lui Denis Diderot ont utilisé certains de ces procédés afin de mettre en œuvre des récits originaux : jeu avec le lecteur et la langue, narration innovante, bouleversement de la chronologie et accumulation de digressions, la réussite de ce livre tient dans la façon d’aborder ce thème. En effet, l’auteur parvient selon moi à ne pas tomber dans les travers qu’il redoute tels que le mélodrame ou le sentimentalisme, et encore moins le manichéisme. Il adopte un ton personnel fondé sur une stratégie littéraire complexe et qui permet de transcrire avec justesse un drame collectif de l’Histoire, à travers le récit d’une histoire individuelle.



À signaler : une émission spéciale de la Grande Librairie consacrée à la littérature d’après guerre avec notamment Claude Lanzmann et Magda Hollander Lafon, disponible sur le site www.france5.fr .


P. L., AS bibliothèques-médiathèques 2012-2013



Raymond FEDERMAN sur LITTEXPRESS

 

Raymond Federman La voix dans le débarras

 

 

Articles de Camille et de Benjamin sur La Voix dans le débarras.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond Federman chut

 

 

 

 

 Article d'Emmanuelle sur Chut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 













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