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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 07:00

 

Raymond-Federman-La-voix-dans-le-debarras.gif

 

 

 

 

 

 

 

Raymond FEDERMAN
La voix dans le débarras
The Voice in the Closet
 édition bilingue

Les impressions nouvelles,
Collection Traverses, 2002,
Réédition 2008

 

 

 

 

 

« Dans le théâtre de cette discorde intime se joue et se développe  –  parfois sur le mode ironique  – le tourment de l’être aux prises avec lui-même, lequel chez tout un chacun est facteur et attestation de vie ».
Louis-René des Forêts, Pas à pas jusqu’au dernier

 

 

 

 

 

 

Raymond-Federman-01.jpgL’auteur


À travers l’écriture de La voix dans le débarras, Raymond Federman entreprend la réalisation d’une œuvre autobiographique dans laquelle il s’attache à décrire un élément majeur de sa vie. Cet événement est l’enfermement dans un cagibi de débarras qu’il subit étant enfant afin de ne pas être pris dans la rafle dont est victime sa famille. Une expérience véritablement traumatisante dont l’écriture constitue pour l’auteur un mécanisme libérateur, un moyen de décharge. Pour ce faire, Federman use d’une forme contraignante, et d’un style atypique qui auront de nettes répercussions sur  la réception de cette œuvre.

Lors de l’écriture en anglais de ce récit, il a choisi de s’imposer une contrainte lourde, réaliser des carrés de mots, des blocs de texte, une contrainte qu’il conservera lors de sa traduction en français. Son intention était de recréer l’enfermement dans une espace exigu, de créer un effet de claustrophobie.

À cela, s’ajoute le choix de n’utiliser aucune ponctuation de manière à constituer une seule et même phrase, ce qui renforce l’effet de claustrophobie et révèle les sensations de l’enfant Federman, son état de stress, de suffocation.

Cette absence de ponctuation semble donner une liberté supplémentaire à l’auteur, jouer sur la cohérence de son propos. Parfois les mots semblent se succéder de manière incohérente, d’autres fois des phrases apparaissent, ceci permettant à l’auteur de traduire l’état émotionnel dans lequel se trouve l’enfant ou l’auteur.

 

Bien que l’œuvre soit autobiographique, ces deux personnes sont clairement dissociées, un symptôme fréquent chez les victimes d’un traumatisme. La personne de Federman est divisée entre l’enfant et l’adulte qu’il est devenu, les deux s’observent, se jugent, se livrent. 

La voix dans le débarras naît de cette dissociation, son écriture permettant à l’auteur de créer un dialogue entre ces deux personnes liées mais différentes, de faire enfin  entendre la voix de celui qui s’est tu dans ce débarras. Ainsi, l’écriture devient une libération, une décharge.

Le terme décharge prend ici un sens psychanalytique, son utilisation n’est pas le fruit du hasard puisque nous retrouvons dans ce livre, comme dans l’ensemble de l’œuvre de Federman, le thème de la scatologie auquel s’ajoutent ceux de la Shoah et de la sexualité, d’autres thèmes violents qui donnent plus de force aux écrits de l’auteur.




Le style

Ces contraintes ne sont pas innocentes, chacune d’elles permettent à Federman d’écrire l’indicible, l’indescriptible ; à l’inverse, il n’y parvient parfois que grâce à l’utilisation de néologismes. À la fois  cause et conséquence, mal et remède, la dissociation de sa personnalité l’aidera à écrire sur sa vie passée ou l’en empêchera, sur ce qu’il fut mais n’est plus tout à fait. L’auteur parle de « Moi divisé », de « dédoublement » et de « voix plurielle ».

« un frauduleux récit présent-passé qui ne peut même à peine approximer la condition de mon manque de voix » ;

« son étalon sélectrique me découille dans un vide verbeux à plein souffle prétend même me libérer de l’absence de ma propre présence ».

Cette dissociation se retrouve aussi à travers une tentative avortée de rapprochement, de réconciliation passé-présent. L’auteur use pour ce faire du néologisme « moinous ». Dire simplement moi lui est impossible, dire nous semble invraisemblable. Tout au long du livre, le narrateur, le Federman enfant, reproche au Federman auteur de ne pas pouvoir se substituer à lui et ainsi d’écrire sa réalité, il dénonce la perte d’authenticité qu’entraîne l’écriture, la jugeant trop calculée et mesurée, ne permettant pas de faire ressortir l’affect, la dimension psychologique :
 
« lui entre-temps dans son livret d’écolier exercices griffone ses calculs explications oui ses exagérations tout son charabia évasion efface toute famille la raye entre parenthèse en petits x-x-x-x typographiques ça symbolise mieux comme ça dit-il annule l’histoire tandis que je soufre ma survivance imaginaire ».

L’enfant, lui, est enfermé dans le débarras, avec sa peur du noir et ses questions sur le devenir de sa famille suite à leur arrestation. L’auteur en revanche par sa distance sait ce qui leur est advenu et de ce fait, ne peut traduire fidèlement le ressenti de l’enfant :

« petit bonhomme en secret espoir demande encore si père et mère en devenance sœurs aussi mais demander est importunité et ici celui qui importune ne reçoit pas de réponse ».

Cependant, l’enfant sait qu’il ne peut être dit qu’à travers l’écrivain :

« serai-je capable d’émerger tout seul », «  s’il mourrait un matin comme ça tout à coup parmi les milliers de phrases inachevées au milieu d’une page resterais-je suspendu à mon sang-encre sèche voix sans vie à l’intérieur d’un grand cri étouffé sans histoire à raconter ma peur mon commencement remis à plus tard supprimé à jamais par l’absence de féderman ».

Le narrateur est la voix enfermée dans le débarras qui résonne toujours en Federman. Elle se fait entendre dans ce texte pour constater l’échec de l’entreprise de l’auteur mais elle permet en même temps au Federman adulte de se dire. L’écriture est sa solution finale, nécessaire pour se raconter, se révéler.



Autobiographie ou autofiction ?

Federman rejette les termes autobiographie et autofiction. Il préfère parler de critifiction ou de surfiction.

La critifiction serait « une forme de récit qui renferme sa propre théorie et même sa propre critique », la surfiction, « l’activité créatrice qui révèle le côté fictif de la vie ».
L’écrivain étant différent de l’enfant, il ne peut que faire un récit fictif de son expérience, de sa vie, en ce sens cette œuvre rejoint la surfiction. Mais cette œuvre est aussi très proche de l’essai, elle constitue une véritable réflexion sur un genre littéraire que l’auteur juge vaniteux et voué à l’échec, en cela,elle rejoint sa définition de critifiction. La forme que prend le récit est le moyen de faire le constat de cet échec.Le temps qui sépare le moi présent du moi passé en fait des étrangers.

À mon sens, si W et le souvenir d’enfance de Perec est une œuvre novatrice, celle-ci me semble révolutionnaire.  Federman nous livre un texte riche et complexe qui, tout en ayant un caractère autobiographique,constitue une véritable réflexion sur soi et l’écriture de soi.


Benjamin Fricard, 2e année Édition-Librairie 2010/2011


 

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