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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 07:00

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Raymond GURÊME
et Isabelle LIGNER
Interdit aux nomades
Calmann-Lévy, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond Gurême est né en 1925 ; d’origine manouche il a longtemps été nomade. Il est aujourd’hui sédentarisé à Saint-Germain-lès-Arpajon dans l’Essonne, à proximité du camp où il fut interné avec sa famille. À aujourd’hui 87 ans, il est le patriarche de 15 enfants et a plus de 150 descendants.

On peut voir à travers l’ouvrage que l’auteur a gardé des séquelles de ses années de guerre, tant physiquement que psychologiquement. Il continue toujours aujourd’hui de se battre pour la reconnaissance des traitements infligés aux nomades durant cette période. Il a réussi à fonder localement le collectif pour la commémoration de l’internement des tsiganes et gens du voyage au camp de Linas-Montlhéry où il fut lui-même interné.

Isabelle Ligner est une journaliste d’agence de presse qui couvre l’actualité des Roms et des gens du voyage.

La couverture du livre met l’accent sur le mot « interdit » qui est imprimé en orange et en plus gros caractères. Au milieu se trouve une vieille photo en noir et blanc de la famille Gurême, prise durant l’été 1937. Elle provient de la collection personnelle de l’auteur que l’on peut voir sur le cliché, accompagné de ses parents, ses frères et ses sœurs.

Cet ouvrage est un véritable témoignage historique et une autobiographie de Raymond Gurême. Il raconte un événement souvent oublié lorsqu’il est question de la Seconde Guerre mondiale, que ce soit lors de commémorations, dans les programmes scolaires ou les documentaires : l’internement des nomades dans des camps. Après un silence de plusieurs années et face à l’absence de reconnaissance de l’État français pour le sort réservé aux nomades durant la guerre, Raymond Gurême raconte son histoire.

Cette biographie s’appuie sur des souvenirs très précis de l’auteur et sur des documents officiels qu’il a pu collecter avec l’aide de l’association départementale des gens du voyage (ADGV) et de Marie-Christine Hubert, historienne qui a fait sa thèse sur l’internement des tsiganes en France.

L’ouvrage se compose de plusieurs grandes parties : son enfance, l’internement dans différents camps, la survie et sa vie de l’après-guerre à aujourd’hui. Ce sont les deux parties centrales qui sont les plus développées car elles dénoncent les traitements infligés aux nomades.

Le prologue raconte comment, soixante-dix ans après l’internement à Linas-Montlhéry, deux cents personnes ont suivi Raymond Gurême à pied pour refaire le trajet qu’il avait fait enfant avec sa famille, de sa roulotte au camp de détention.



Le récit

Durant les premiers chapitres, Raymond Gurême raconte son enfance. Il est le troisième enfant d’une fratrie qui en comptera huit, dans une famille nomade. Son père, Hubert Leroux, est marié à une autre femme avec qui la famille garde de bonnes relations ; le divorce ne faisant pas partie de leurs coutumes, il vit en concubinage avec la mère de Raymond, Mélanie Gurême. De ce fait, les enfants portent le nom de leur mère.

La famille vit du cirque et du cinéma muet itinérant. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont entraînés afin de devenir des artistes du spectacle. Raymond était destiné à devenir un nouvel acrobate :

 

« Mon destin s’est joué alors que je ne marchais pas encore. Mon père me prenait dans la paume de sa main et me faisait tournoyer au-dessus du vide, pour m’apprendre à garder l’équilibre » (p.17).

 

L’auteur parle du travail de son père : le cinéma muet, les marchés aux chevaux (véritable passion commune entre le père et fils), les parties de cartes au bar, des numéros de cirque… L’auteur fait ensuite plus brièvement le portrait de sa mère, une femme dure et pourtant généreuse. À cette présentation se mêle la description de leur mode de vie : les nuits sous la caravane ou à la belle étoile mais surtout le voyage. En effet, une grande partie est consacrée à l’accueil des villages car leur arrivée était très attendue, signe de divertissements. L’auteur précise que leur famille gagnait très bien sa vie pour l’époque.

La première grande partie de l’ouvrage est consacrée à l’internement de sa famille dans les camps de détention. L’auteur commence par l’arrivée des gendarmes le 4 octobre 1940 à six heures du matin. Ils sont venus les réveiller dans leur roulotte à Petit-Couronne et les ont emmenés avec d’autres familles au « camp de rassemblement des nomades de Darnétal ». Le matin même, une ordonnance allemande avait décrété « l’internement des tsiganes en zone occupée dans des camps placés sous la responsabilité de policiers français ». Ce dernier point, « sous la responsabilité des policiers français », est essentiel pour comprendre le comportement et la méfiance qu’inspire le gouvernement à la famille nomade. En effet, les violences à l’encontre des tsiganes proviennent exclusivement de Français et c’est ce qui révolte le plus la famille Gurême, car Hubert Leroux a participé à la Première Guerre mondiale. L’auteur décrit par la suite le trajet jusqu’au camp de Linas-Montlhéry. Les familles ont été entassées dans des wagons à bestiaux pendant toute une journée puis une longue marche ponctuée de coups de matraque a suivi. Par la suite, Raymond Gurême présente les différentes familles présentes sur le camp, la répartition dans les baraques, leur nouveau mode de vie forcé : l’appel du matin, le « gnouf », la coupe de cheveux des récalcitrants, le froid, la faim… Mais aussi les fraudes des geôliers tels que le régisseur qui gardait tous les tickets de rationnement pour les revendre au noir… Raymond Gurême va tenter de s’échapper deux fois du camp ; la seconde tentative ayant réussi, le 26 juillet 1941, il part chercher du travail dans des fermes en Bretagne et retourne plusieurs fois au camp fournir discrètement de la nourriture aux internés.

S’ensuit alors une seconde grande partie dans laquelle l’auteur raconte toutes les mésaventures qui lui sont arrivées par la suite : la capture par la police d’Angers, la maison de redressement de la Villa des Roses, l’orphelinat de Vannes d’où il s’est évadé à deux reprises, l’arrestation par les Allemands à Lorient… mais l’auteur parle aussi de son premier contact et de sa mission de résistant : le vol d’un camion de ravitaillement allemand en 1943. Cependant, c’est son incarcération à la prison d’Angers qui a la plus grande importance car c’est à ce moment que l’auteur a vraiment craint pour sa vie, qu’il se propose de travailler à la prison et qu’il est envoyé dans les camps de travail allemands. En effet, le 15 août 1943, Raymond Gurême travail pour la firme « Bereinigte Deutsche Metallwerke AG à Francfort-sur-le-main-Heddernheim, baraque B ». Là-bas il reçoit le matricule 3619 et est gardé par des SD, une des branches les plus dures des SS. Dans ce camp de discipline sont mis en œuvre les mêmes traitements que dans les autres : appel, coups, faim, froid, mort gratuite, travail difficile. Les détenus sont chargés d’aller dans les zones de bombardements pour récupérer les cadavres, des prisonniers en mouraient et d’autres, comme Raymond, étaient blessés mais pas soignés. En effet, depuis ce temps l’auteur a perdu la vue de son œil gauche. Vient ensuite l’heure d’une autre évasion. Celle-ci est possible grâce à deux cheminots français qui font échapper régulièrement des prisonniers en les cachant dans le charbon de la locomotive ; suite à quoi Raymond Gurême s’engage dans la résistance.

C’est dans la dernière partie, celle de l’après-guerre, que l’auteur abandonne le style de l’autobiographie pour mêler au récit de sa sa vie ses sentiments actuels de colère et de rancœur envers l’État français qui n’a jamais soutenu ni reconnu les nomades comme victimes réelles de l’internement et leur forte présence dans la résistance. Ces chapitres expliquent la peine de l’auteur lorsqu’il dut se séparer des siens, comment il parvint malgré tout à les retrouver en Belgique puis le retour en France. Raymond Gurême montre alors, à travers sa famille et son histoire, comment le peuple nomade a « dégringolé » socialement et économiquement. En effet, le cinéma ambulant n’est plus envisageable avec les nouvelles technologies, l’argent confisqué dans les camps n’a pas été rendu et les animaux du cirque ont disparu. Commence alors une vie de saisonnier agricole, son mariage avec Pauline et l’arrivée de ses 15 enfants. La nouvelle famille Gurême vit toujours sur les routes mais en 1968, de passage à Saint-Germain-Lès-Arpajon, Raymond trouve un terrain faisant face au camp de Linas-Montlhéry qui n’a cessé de « l’attirer comme un aimant ». L’auteur décrit la difficulté des nomades à vivre comme des sédentaires face à des habitants qui jugent, à la police et les conséquences pour sa descendance : difficultés de scolarisation, pour trouver du travail...

Pour finir, Raymond Gurême décrit les multiples démarches administratives que lui et d’autres nomades ont entreprises pour faire valoir leur statut de détenus puis de résistants durant la guerre.


Sujets majeurs

La colère contre l’État et l’absence de reconnaissance de celui-ci pour le peuple tsigane. Cette biographie permet de comprendre l’origine de la forte méfiance des nomades pour le gouvernement français. Tous les mauvais traitements dans les camps de détention, en prison sont l’œuvre de fonctionnaire français, c’est ce qui met profondément en colère les familles nomades. Comme le précise l’auteur, aucun Allemand n’était présent dans les camps pour donner des ordres ou surveiller les gendarmes français.

De plus, la fin de l’ouvrage souligne comment l’État a effacé de la mémoire collective l’épisode des tsiganes français durant la guerre. Leur internement n’est traité dans aucun programme et les tsiganes ont interdiction de déposer des stèles de commémoration devant les anciens camps.

Enfin, l’État n’a jamais cru nécessaire de reconnaître l’implication des nomades dans la résistance. À travers plusieurs textes et déclarations de politiques français, l’auteur démontre l’oubli volontaire dont ses camarades de voyage sont victimes.

Les coutumes nomades. Durant tout le récit, Raymond Gurême décrit des coutumes tsiganes, comme la chasse aux hérissons, le nachave (mariage nomade)… et donne des mots en différentes langues parlées par sa famille. Chaque mot, coutume est suivi d’une explication afin que le lecteur puisse comprendre.

Le devoir de mémoire. À travers son histoire, Raymond Gurême souhaite que tous se souviennent du sort réservé aux tsiganes français, au même titre que l’on se souvient des traitements infligés aux Juifs ou aux résistants. L’auteur veut que l’on se souvienne pour que les générations futures connaissent leur passé, en tirent des leçons et surtout pour effacer les préjugés qui sont apparus à l’égard des nomades.



L’écriture

L’évasion. Dans sa vie, Raymond Gurême s’est évadé dix fois, que ce soit de camp de détention ou de prison. Celles-ci sont tellement régulières dans sa vie qu’elles constituent le fil conducteur de son récit. Elles commencent avant la guerre lors de petits larcins de jeunesse et continuent après la guerre. L’auteur en fait par ailleurs le décompte.

Précision et vérité. L’auteur tend dans son ouvrage à la minutie et à l’honnêteté. Pour cela il s’appuie sur des documents officiels, des articles de journaux datés et autres supports. Cependant, comme il le précise lui-même, certains documents administratifs comme ceux du camp de travail allemand contiennent de fausses données. De plus, l’auteur s’appuie sur sa mémoire car, comme il l’affirme, il a beaucoup plus de souvenirs précis de la période d’avant-guerre et de la guerre que des années qui ont suivi. C’est pourquoi la dernière partie de son récit sur l’après-guerre est faite de réflexions, de sentiments et de faits généraux plus que de faits précis. Dans l’optique de rester dans le vrai, l’auteur précise lorsque la date est approximative ou s’il n’en est pas sûr.


L’ouvrage est parsemé de références à des documents et certains sont recopiés dans le récit afin de retranscrire exactement les sentiments de l’époque. Il y a en effet des lettres de son père adressées au préfet lors de leur internement dans les divers camps, des extraits de discours politiques…

 

Absence d’interaction avec le lecteur et chronologie. Il y a dans l’ouvrage une véritable sensation de glissement dans le temps. Les événements sont linéaires et s’enchaînent parfaitement, de telle façon que le lecteur a l’impression de suivre le cours du temps plutôt que de faire des sauts à des dates clés. Cela vient aussi du fait que l’auteur n’interpelle à aucun moment le lecteur, ni ne se parle à lui-même. Il donne l’impression d’enregistrer un film, sans interlocuteur.

 

 

 

En conclusion, ce livre est très facile à lire grâce à son style d’écriture accessible. C’est un véritable témoignage de guerre qui exprime un point de vue très peu connu et il permet de découvrir une autre culture que nous côtoyons régulièrement partout en France, celle des nomades.


Laurette, 2e année bib.-méd.

 

 


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commentaires

Fille De L'eau 15/04/2013 15:54

Ma maman manouche, avait 19ans et était enceinte de son premier enfant quand la guerre a commencé. Mon plus grand regret est de ne pas avoir noté tout ce qu'elle en a raconté...d'autres le font et
c'est superbe!

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