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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 07:00
Raymond Queneau Le Vol d Icare









Raymond QUENEAU
Le Vol d'Icare
, 1968
Folio, 1994


 

 
















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Raymond Queneau a eu le temps d'être : étudiant en philosophie, surréaliste ami d'André Breton, surréaliste ennemi d'André Breton, chercheur sur les fous littéraires, initiateur d'une Encyclopédie des sciences inexactes (jamais publiée), membre de la Société mathématique de France, écrivain, élu à l’académie Goncourt, Transcendant Satrape au Collège de pataphysique, lecteur et traducteur chez Gallimard puis directeur de la rédaction de l’Encyclopédie de la Pléiade, psychanalisé, collaborateur et fondateur de diverses revues et co-fondateur de l’Oulipo.




Hubert Lubert, écrivain, constate un jour que le personnage principal du roman qu'il est en train d'écrire, Icare, a disparu. Icare, considérant son «domicile graphique» ennuyeux au possible, a décidé de s'échapper du manuscrit. Le voilà en train de découvrir le monde réel...

Raymond Queneau joue de l'homophone siglique en lui faisant rencontrer une prostituée appelée LN, «d'origine cruciverbiste».

Hubert Lubert, persuadé qu'un de ses confrères lui a dérobé son personnage, engage Morcol, «le spécialiste des filatures subtiles», à qui il demande : «retrouvez-moi mon Icare vite». Le détective part alors sur une fausse piste, cherchant un dénommé Nick Harwitt.

Raymond Queneau s'amuse avec les genres littéraires, qu'il n'hésite pas à brouiller : Le Vol d'Icare possède certains des attributs du genre théâtral, comme la présentation visuelle et typographique du texte, les didascalies, mais le découpage en chapitres et non en scènes et actes ainsi que quelques passages avec des dialogues introduits par des tirets en font un livre hybride, mi-pièce mi-roman.

Hubert Lubert n'est pas dans une situation si insolite puisque ses amis écrivains Jacques, Jean et Surget voient aussi leurs personnages disparaître, ce qui fait du Vol d'Icare un clin d'øil au dramaturge Luigi Pirandello et à son célèbre Six personnages en quête d'auteur.

Raymond Queneau situe son histoire à Paris à la fin du XIXe siècle. De nombreuses références aux courants littéraires et artistiques de l'époque sont faites. L'impressionnisme, la poésie décadente, la poésie symboliste, Anatole France, la Contesse de Ségur, Alexandre Dumas sont en effet évoqués.

Les sciences humaines et sociales contemporaines naissantes sont aussi présentes dans le récit : Frédéric le Play est cité. Surtout, la figure du psychanalyste apparaît de manière récurrente sous les traits d'un médecin harcelant en vain les personnages pour qu'ils s'étendent sur un divan et se livrent à des divagations, à des associations d'esprit.

Hubert Lubert et ses collègues, s'ils écrivent des livres fades, évoluent dans un univers rocambolesque : leurs aventures dans Paris pour retrouver leurs personnages sont pleines de rebondissements, d'imbroglios et de surprises ; ils n'hésitent pas, par exemple, à se déguiser pour se faire des farces, et leurs aventures sont dignes de celles de personnages de romans de chevalerie ou de cape et d'épée.

Raymond Queneau trouve différents prétextes pour utiliser des néologismes de sa fabrication : «triel» à l'occasion de combats entre écrivains au bois de Boulogne, «verslibrisme» pour désigner l'un des enseignements que doit recevoir Icare et «épéïser» dans cette belle formule poético-climatique : «le soleil réussit enfin à épéïser le lourd manteau de nuages qui l'obnubilait.» Il joue aussi à détourner des expressions, et parle ainsi de «vivre d'espoir et de tisane».

Hubert Lubert ne se doute pas qu'Icare est devenu féru d'absinthe et de mécanique ni qu'il se fait entretenir par LN, devenue couturière et commerçante de culottes cyclistes féminines. Après avoir récupéré puis perdu à nouveau son personnage principal, découragé, il abandonne son roman et décide d'en commencer un autre. C'est à ce moment qu'Icare, confronté aux implacables difficultés du monde réel, fait le choix de retourner dans le fictif, mais l'auteur refuse de le reprendre... Il va alors faire du cerf-volant au bord de la Seine et comme son mythique homonyme, s'envole... C'est à ce moment qu'Hubert Lubert, refermant son manuscrit sur Icare, déclare : «tout se passa comme prévu ; mon roman est terminé»...

Raymond Queneau clôt ainsi cette histoire de mise en abyme de l'écriture et de la fiction qui est un des bouquins les plus chouettes que j'aie lus.

A.K. AS BIB



Raymond QUENEAU sur LITTEXPRESS


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Article de Joséphine sur En passant.








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