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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 07:00

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Régis JAUFFRET
Ce que c'est que l'amour
(textes extraits de Microfictions,
Gallimard, 2007)
Gallimard.
Folio 2€, 2009.

 

 

 

 

 

« Pour moi, la littérature non cruelle n’existe pas. La littérature est un espace de lucidité et de sincérité totales. »
Régis Jauffret.

 

 

 

Introduction.

Ce que c'est que l'amour de Régis Jauffret est un recueil de nouvelles puisées dans un ensemble plus important, Microfictions, pavé d'environ mille pages constituant selon Télérama « un bêtisier de la modernité ».

Une microfiction, selon Jauffret, « c’est une page et demie, pas plus, une petite histoire qui raconte beaucoup ».

En ce qui concerne cet auteur marseillais d'une cinquantaine d'années, on a souvent dit de lui qu'il était le « Bacon des cerveaux déguinglés », cette référence au peintre irlandais Francis Bacon, peintre de la violence et de la cruauté si l'on schématise, est plutôt pertinente et permet de comprendre que Jauffret est une sorte d'iconoclaste de la littérature des bons sentiments. J'en profite pour émettre une mise en garde et préciser que je ne centre pas mon étude sur la grossièreté des nouvelles.

Dans ses nouvelles, les narrateurs sont aussi personnages et portent un regard très lucide sur leurs situations c'est ce qui permet d'avoir une critique de notre société. Ainsi, Ce que c'est que l'amour n'échappe pas à la règle et aborde avec acuité et cruauté les relations amoureuses.



Ce que c'est que l'amour.

On peut s'attarder sur le titre qui se veut explicatif. On a presque l'impression d'être confronté à un essai. Dans notre cas cela serait un essai sur l'amour, sujet universel. Une attente se crée alors chez le lecteur qui se demande si ce petit folio ne contient pas des « vérités sur l'amour », en cela, je trouve que le titre choisi pour représenter le recueil est très vendeur.


Dans le genre de la nouvelle, l'unité d'intrigue est un élément essentiel puisque toute l'action se concentre en très peu de pages ; ici, il s'agit de l'effritement du lien qui unit deux personnes.

Presque tous les récits ont un début in medias res c'est-à-dire que l'on entre au milieu de l'action. Citons par exemple : « Nous somme mariés mais ce n'est pas une raison pour dire aux gens que je suis ta femme. »

Typographiquement, les trente-huit titres sont rangés par ordre alphabétique et dès que l'on change de récit, le sexe du narrateur change : femme/homme/couple. Cependant, à la fin de l'ouvrage il y a une rupture et la voix masculine écrase la voix féminine.



Le début des nouvelles et la tonalité

Chacune d'entre elles commencent par une phrase d'accroche qui nous permet de déterminer le sexe du narrateur ainsi que le sujet qui sera développé dans la nouvelle. Parmi les plus percutantes :

« Je ne couche avec toi que pour te faire plaisir » in « Ce que c'est que l'amour »

« Ma femme est une harpie. Je suis un monstre. » in « Des pagodes »

« Mon mari ne me trompe qu'une fois par semaine. » in « Peuple de connes cerveaux de glands. »


De tels débuts donnent le ton, il est plutôt malicieux, vicieux. Comme s'il y avait un certain plaisir à évoquer la destruction d'un couple ou les petits travers des hommes. Il faut dire que Jauffret déteste la mièvrerie, il préfère adopter une position lucide en ce qui concerne la vie au quotidien ; en ne se mentant pas à lui-même, il estime ne pas mentir à ses lecteurs.



Un point sur la ponctuation

Il n'y a aucune ponctuation pour mettre en valeur une émotion : pas de points d'exclamation ni de points d'interrogation. C'est un choix singulier surtout quand on aborde les conflits dans un couple ; l'auteur, par ce procédé d'annihilation des marqueurs, donne plus d'intensité au texte et laisse plus de liberté au lecteur, c'est un peu à nous de deviner où se trouve l'intensité du texte. Dans « Happy Birthday », une femme est en train d'expliquer à son mari calmement qu'elle le trompe :

«  ̶  La fidélité rampe comme une limace.

On dirait qu'elle trempe le lit des couples fatigués. Je te trompe par amour. Je veux que tes amis sachent à quel point tu es heureux de m'avoir pour femme. Ils connaissent les recoins de mon corps mieux que les pièces de notre maison. Chaque nuit, ils rêvent qu'ils sont à ta place, et qu'ils me serrent dans leurs bras comme si je leur appartenais.

̶ Tu te fous de moi.

̶ Mais oui. »

L'ensemble reste placide alors que l'on sent très bien une tension derrière l'intervention étouffée de l'homme.



Les narrateurs

Le narrateur c'est celui qui prend en charge le récit. Ici, les narrateurs sont autodiégétiques c'est-à-dire qu'ils racontent leur propre histoire. Par exemple dans « Des jeunes un peu timides », on trouve : «J'ai l'habitude de quitter mon mari en pleine nuit. Quand il dort. » p.45 ou encore : « Je suis professeur de lettres dans une école privée du centre de Paris. Les élèves sont très gais, ils rient beaucoup, et ils aiment la vie. Ils écoutent mes cours dans un silence absolu etc. » in « L'opiniâtre félicité des autres ».

 

 

 

L'obscénité / le vulgaire (ici vulgaire ne signifie pas ordinaire mais grossier)

« Caractère de ce qui offense la pudeur, les bienséances. Qui blesse la délicatesse par des représentations ou des manifestations grossières de la sexualité. »

L'auteur use de la vulgarité à outrance ainsi que de l'ironie afin de heurter son lecteur  ̶  mais le procédé s'essoufle vite et l'ironie n'est pas toujours un bon tremplin... Inutile d'entrer dans les détails, les mots parlent d'eux-mêmes :

« L'abondance et la puissance du jet de sperme ne doivent pas être traitées à la légère. Sachez qu'un mâle en bon état doit atteindre en éjaculant le centre d'une cible située à cinquante-trois centimètres du méat […] n'oubliez pas non plus qu'un éjaculat doit remplir une cuillère à soupe d'une contenance équivalente à celle que préconise Gérard Momais pour déguster le consommé glacé de truffes […] »

Ajoutons que l'écrivain lui-même glisse un clin d'oeil au lecteur en se traitant « d'écrivain fou et vulgaire comme l'amour ». Comme s'il justifiait son œuvre. Il a décidé de se montrer grossier parce que l'amour est grossier.



Portraits des hommes

Les hommes sont vus comme des êtres obsédés par leur sexualité et la plupart du temps Jauffret se plaît à maltraiter cette sexualité ; l'homme est souvent frustré et éconduit par la femme : « le sexe a toujours eu peu d'importance pour ma femme. Elle a fait coudre le sien. Elle espérait qu'il finirait pas se cicatriser et disparaître sans laisser de trace. »



Portraits des femmes

Les femmes sont sans scrupules, jalouses ou pétries de ressentiment. Elles passent aussi pour des objets : « Je me demandais vraiment pour qui il se prenait. Il se croyait propriétaire, comme si j'étais une chambre de bonne dont il se soit porté acquéreur en m'épousant. »



Un effet de contraste

Certes, j'ai mentionné la grossièreté, mais il reste quand même des passages plus sensibles.

La preuve en est avec « Lune basse » qui m'a permis d'observer « l'ossature » d'une des nouvelles — cette construction est presque systématique dans l'ensemble du recueil. En effet, il y a presque toujours :

            une mise en situation . ici : un couple qui est en train de se couche ;.

       ensuite, une intervention du narrateur-personnage qui énonce une phrase courte qui permet de donner le ton du texte. Ici, il s'agit d'un homme qui dit : « Je n'ai pas envie de t'aimer, pas ce soir. » ;

       une fois cette phrase d'accroche lancée, le texte se déroule et l'on entre dans les pensées du personnage : dans cette nouvelle on asssiste à une déclaration d'amour égoïste mais touchante.

1. Dans la première, le « je » du narrateur se confronte au « tu » (donc de l'être aimé)  : « je n'ai pas besoin de t'aimer pas ce soir. » Au point de créer un effacement du « je » .

Cet effacement devient presque paradoxal puisqu'il est dit au début : « j'ai besoin de t'oublier ». Le « je » devrait donc dominer. Or c'est l'être aimé qui devient écrasant par son omniprésence et ça se ressent par la multiplication des occurrences du pronom personnel « tu » .

2. Dans un second temps, le conflit qui paraît entre les deux êtres s'efface, la tendance s'inverse et le narrateur s'approprie l'être aimé en devenant l'autre. Cela se voit grammaticalement mais aussi par le sens des phrases : « je suis trop imprégné de toi » ; ou, encore plus parlant : « Avec les années, je suis devenu toi » = identification du « je » au « tu ».

 « Tu peux partir, je t'habiterai toujours je te vivrai comme une aventure ». En devenant l'autre en s'unissant à lui, une évasion est possible.

3. Dans un troisième temps, nous entrons dans une sorte de rêve éveillé du narrateur et plusieurs comparaisons s'enchaînent ; le personnage se noie peu à peu dans la femme aimée, il est comme absorbé par elle : « je mène ta vie, on dirait que je suis tombé en toi comme une goutte d'eau et, jamais personne ne me retrouvera. »

4. Le texte prend fin avec une intervention de l'autre personnage, la femme : « Je ne comprends rien à ce que tu dis. ». Sans doute par irritation, c'est l'une des raisons de l'emploi de l'impératif, elle interrompt le narrateur et brise son rêve : « arrête de parler, il y a déjà assez de bruit dans la rue. »

La chute de la nouvelle par son ironie provoque un sourire amer, il y a un jeu sur les mots :

 « Je voudrais te laisser tomber pour la nuit.

Va dormir au salon, ou éteins la lumière. »

Cela ressemble un peu à un dialogue de sourds. Les deux personnages se répondent sans en avoir l'air.

Comme le texte concerne un couple, il y a un échange avec l'autre qui est censé faire avancer le récit, mais dans cette nouvelle c'est un peu particulier parce que l'échange permet de clore la nouvelle : c'est la chute.

Finalement, le texte se construit sur l'incompréhension, la difficulté à communiquer au sein du couple et ce sujet est abordé par une écriture qui se veut à la fois douce et violente/froide. Nous sommes en quelque sorte heurtés avec douceur.



Mon avis

J'ai lu ce livre cet été de manière fragmentée. Au début je trouvais les traits d'humour de l'auteur plutôt sympathiques, il est vrai que c'est toujours drôle de pointer les niaiseries du quotidien d'un couple.

Je l'ai relu récemment et la sensation était différente, la vulgarité n'appelait plus le même sourire, elle a même laissé place à du dégoût, de la lassitude.

C'est très pragmatique, en très peu de mot, il y a beaucoup d'intensité. L'auteur nous présente une palette de l'amour en négatif si l'on veut, un amour à la fois possessif, égoiste, violent. Jauffret lui-même dit de son écriture qu'il s'agit d'une écriture sèche.

« L’amour, chez Jauffret, est violent. De même que son écriture, qu’il définit comme un « meurtre sans préméditation ». Ou pour le dire selon sa formule, c’est une écriture sèche. Si larmes il y a en le lisant, ce ne sont pas celles qui réconfortent l’âme comme un baume réparateur, comme une réaction cathartique, mais plutôt celles qui font mal et qui ont le goût salé et amer de la vérité. »  Mabooklist.wordpress.com

Libre à vous d'apprécier !

 

 

 

N.B. pour plus d'informations vous pouvez consulter les sites suivants :

< http://livres.fluctuat.net/regis-jauffret.html>

< http://mabooklist.wordpress.com/2010/10/17/regis-jauffret-quand-j%E2%80%99ecris-c%E2%80%99est-un-meurtre-sans-premeditation/>

< http://www.telerama.fr/livres/regis-jauffret-microfictions,16153.php>


Émilie, 1ère année Bib.

 

 

Régis JAUFFRET sur LITTEXPRESS

 

 

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Article d'Adrien sur Les Jeux de plage

 

 

 

 

 

 

 

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Articles d' Emmanuelle et de  Lucie sur Lacrimosa

 

 

 

 

 

 

Régis Jauffret Tibere et Marjorie

 

 

 

Article de Marjolaine sur Tibère et Marjorie

 

 

 

 

 

 

 

 


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