Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 07:00

Reiser-Les-oreilles-rouges.jpg




 

 

 

 

 

 

 

 

REISER
Les Oreilles rouges
Albin Michel, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pudibonds, moralistes, vertueux et conformistes, passez votre chemin ! Quant aux autres, soyez les bienvenus dans « l'époque formidable » de Reiser ! Vous croyez connaître l'humour noir ? Si vous n'avez jamais lu Reiser, détrompez-vous...


reiser.jpgBiographie

Né en 1941 et mort en 1983 d'un cancer des os, Jean-Marc Reiser commence sa carrière de dessinateur en 1958 en publiant dans quelques revues (Blagues, La Gazette de Nectar) sous le pseudonyme de « J.M. Roussillon ». En 1960, il s'associe avec Cavanna, Georges Bernier (dit le Professeur Choron) et Fred, tous trois dessinateurs, pour fonder Hara-Kiri, hebdomadaire dont l'humour corosif fait palpiter le coeur des libertaires en tout genre. Il ne cesse pas pour autant de collaborer avec d'autres magazines ou quotidiens : Le Monde, le fameux Pilote, ou encore Action, dans Bal-Tragique-a-Colombey.pnglequel il publie aux côtés de Siné et Wolinski. En 1970, après une décennie de provocations hilarantes ou de mauvais goût – qui sont d'ailleurs souvent les mêmes – , Hara-Kiri est interdit pour avoir annoncé de manière irrévérencieuse la mort de de Gaulle. Le journal « bête et méchant » qui encourageait même son propre vol (« Si vous ne pouvez pas l'acheter, volez-le ! ») tourne ainsi la page et se ressuscite rapidement à travers Charlie hebdo. De Hara-Kiri reste aujourd'hui l'image d'un journal qui osait, glissant entre les doigts des différents courants politiques, et qui reste encore inégalable. Cette formule pourrait d'ailleurs s'appliquer à l'un de ses fondateurs (sinon à tous) : Reiser.


Les héros de Reiser : entre marginalité, trivialité et éclat de rire

Peu d'artistes s'affranchissent à ce point de tout ce qui est consensuel. Ouvrir un album de Reiser, c'est à la fois un plongeon dans l'actualité sociale, économique et politique qui lui était contemporaine, mais aussi le début d'une longue fascination... On rit, on tourne les pages fébrilement, tout en essayant de ne rien perdre de ses dessins expressifs et des personnages qui prennent vie en râlant.

Car se souvenir de Reiser, c'est forcément penser à Jeanine, à Gros Dégueulasse, à la famille Oboulot, aux femmes, aux bêtes, aux vacances... Toute une galerie de thèmes et de personnages hauts en couleur qu'on imagine bien hurler : « Société, tu m'auras pas ». Malgré leur vulgarité qui gêne, leurs pratiques ahurissantes et leur franc-parler explosif, tous leurs arguments dirigés à l'encontre du quotidien ennuyeux et bêtifiant sont étonamment recevables.

Les BD brèves et décapantes qui déclinent ainsi le quotidien cruel et poétique de Jeanine, femme libérée à l'extrême, et Gros Dégueulasse, aux attributs scatologiques mais à l'incroyable répartie, paraissent régulièrement dans Hara-Kiri Mensuel, puis Charlie Mensuel, jusqu'à la mort de Reiser. C'est également le cas d'un petit garçon dont la caractéristique principale est d'avoir une paire d'oreilles démesurées, conséquence des claques qu'il reçoit à tout-va : Les Oreilles rouges regroupe de façon posthume et dans l'ordre chronologique toutes les petites BD publiées entre 1972 et 1980 dans les deux mensuels de prédilection de Reiser.

Les-oreilles-rouges-copie-1.jpg

Les Oreilles rouges

Ce garçon âgé de 12 ans est le fil conducteur du recueil en noir et blanc, qui s'articule autour de plusieurs notions sensibles, même après mai 68 : l'éducation, la masturbation, les rapports enfants/parents, enfant/école, enfant/uniforme, l'apprentissage douloureux de la « normalité ». En filigrane s'esquisse une vision critique de la gifle, souvent l'échappatoire des parents exaspérés.


L'échec de la socialisation et l'apprentissage de la sexualité

Les schémas familiaux présentés dans le recueil étant tous différents, on peut donc considérer le personnage principal comme le symbole de l'enfant marginal, dont les oreilles rouges jouent un rôle d'emblème reconnaissable. Les autres enfants du recueil sont ainsi certainement obéissants et ennuyeux, à en juger par leurs oreilles quasi inexistantes.

À travers le déroulement des actions successives du héros, on remarque quelques thèmes privilégiés : le repas du soir, la promenade puis, traités aussi souvent les uns que les autres : les courses au supermarché, l'école, la chambre, les maisons des autres personnages et pour finir, le cimetière ! Tous sont des lieux ou des moments de socialisation et de rencontres, rencontres qui virent quasiment toutes à l'altercation, et signalent donc l'échec de cette socialisation. On retrouve le portrait cher à Reiser d'un héros marginal, qui vit sa relation aux autres comme une source de complications ou, dans le meilleur des cas, comme le prétexte de farces.

Au-delà de l'amorce de l'adolescence, passage difficile s'il en est, le héros est la cible d'une incompréhension permanente et en subit les conséquences plus ou moins fantaisistes : mort accidentelle des parents, suicide au moyen d'un manteau qui faisait de lui le bouc émissaire de l'école, mise à mort de son lapin à cause d'une mauvaise blague des parents, démembrement à la suite d'une gifle magistrale, etc.. La mise en scène tragi-comique et les trames dynamiques de Reiser gomment le malaise qui pourrait résulter du traitement de sujets plutôt risqués : comment cohabiter avec ses parents au moment où l'on cesse de les idéaliser ? Et surtout, comment comprendre la sexualité, celle de ses parents mais aussi la sienne, la curiosité pour son corps et celui de l'autre, sans oublier la découverte de son propre plaisir ?

Freud et Françoise Dolto étant passés par là, le rapport des enfants à la sexualité est aujourd'hui mieux perçu, ou du moins mieux compris. Mais il est toujours délicat d'aborder des sujets dont le tabou vient à peine d'être levé. Reiser met pourtant les pieds dans le plat dans les années 1970 et évoque sans aucun détour la masturbation. L'obsession des fantasmes est aussi évoquée : celui du nombril entr'aperçu de la maîtresse, et le fameux magazine pornographique, auquel la mère de famille voue une haine tenace. L'une des BD présente le héros surpris en train de se tripoter par sa mère, qui déchire à plusieurs reprises le magazine. Le garçon ressuscite à chaque fois son objet de fantasme, jusqu'à s'en passer et, de dépit, trouver son plaisir en se satisfaisant de la vision de son rouleau de scotch, subtil évocateur des délices passées...


L'autorité mise à mal

Pour pallier une autorité défaillante, ou absente, on constate à plusieurs reprises la menace du recours au gendarme. Mais ils ne sont pas les seuls personnages à porter l'uniforme : employés des pompes funèbres, gardien de zoo, personnel hospitalier, tailleur, sans oublier celui, informel, de la mère de famille ou de la maîtresse d'école... Tous se mêlent de l'éducation ou plutôt de la punition : les gifles sont le lot quotidien du jeune héros, sans que personne s'en inquiète. Quoi de plus normal en effet que de punir celui qui dessine ses parents nus, en toute innocence ? Après une bonne correction, voilà le garçon assagi qui dessine avec réalisme une scène guerrière... Tout rentre ainsi dans l'ordre !

L'ordre, c'est bien cela que fuit Reiser : l'ordre des choses est complètement bouleversé. Le père qui nous paraît le plus sympathique, c'est donc celui qui arbore la panoplie du parfait cambrioleur : pied-de-biche et masque. Et le voilà qui malmène son garçon pour mieux faire entrer ses préceptes :

« T'es pas à l'école du crime ici ! [dit le père en giflant son fils] T'es à l'école de l'intelligence [il lui pince le nez], du sang-froid [il lui tire l'oreille], et de l'imagination [il finit par lui tirer les cheveux] ! »

Un père toujours sévère, et lâche de surcroît, mais qui ne manque pas de charme, et incite son fils à cambrioler. Ensuite, la mise en scène de l'antagonisme entre un garçon qui vole au supermarché et sa mère honnête et furibarde, qui évoque la prison et même la guillotine, désespérée à l'idée d'avoir engendré un bandit, se termine sur une chute amorale : la vengeance du garçon qui place une tête de porc tranchée dans le caddie, et fait ainsi s’évanouir sa pauvre mère.

Mais bousculer l'ordre établi, cela transparaît également dans la pratique du dessin : Reiser appartient à cette génération d'auteurs de BD qui ont vécu l'émancipation des codes classiques, des formats fixes et des 48 pages incontournables. Dans les années 1970, la liberté des dessinateurs commence en effet à s'affirmer, avec des éditeurs avant-gardistes. Même si ses publications n'étaient pas regroupées, Reiser avait déjà un style bien défini et ses petites BD sortent du lot : les cases ne sont pas systématiques, elles sont tracées sommairement et sans règle, évidemment ! Leur taille n'est donc pas standardisée : elles tremblent selon le degré d'assurance du tracé et sont postérieures aux dessins, qui empiètent sur elles. Parfois, le sens de la lecture s'effectue de haut en bas, avec des flèches pour guider le lecteur et une marge tracée à la va-vite entre les deux colonnes. Quant aux dessins, c'est le mariage réussi du strict minimum et de l'expressivité. S'il manque toujours quelques traits d'assemblage entre tous les élements du visage, le nez et la bouche suffisent pour une communication optimale. D'ailleurs c'est essentiellement le dessin qui assure l'énonciation : que ce soient des récits enchâssés, des lamentations ou des réprimandes, toutes les interventions orales des personnages – excepté le dialogue entre le père cambrioleur et son apprenti – sont assurées par d'autres dessins délimités par une bulle.

Griffonnage exquis, traits fragiles mais puissants... Tout est suggéré, et quelle suggestion ! Le dessin lui-même est déjà prétexte au rire, et la trame qui les associe produit des étincelles. Reiser est inimitable. C'est la sensation qui s'impose naturellement lorsque l'on quitte ses personnages.


Quelques autres coups de coeur : Mon Papa, Gros Dégueulasse, Jeanine, Vive les femmes !, Les copines, On vit une époque formidable ! etc. Sans oublier Y'en aura pour tout le monde, illustrant en couleurs les blagues de Coluche. Tous publiés de façon posthume chez Albin Michel, et sachez que s'ils sont désormais introuvables en librairie, ils sont presque tous à la bibliothèque Mériadeck !


Marion, A.S. Bib.-Méd.

 

 

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Marion - dans bande dessinée
commenter cet article

commentaires

Marion 22/01/2011 16:42


Erratum : Si Le Nouvel Observateur a réédité les albums de Reiser en 2008, c'est au tour de Glénat de s'atteler à la tâche : Mon Papa, Vive les vacances ! et Vive les femmes! sont actuellement
disponibles.


Recherche

Archives