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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 07:00

 autour de son livre
Journal de taule,
éditions L'Harmattan,
décembre 2011.
La Machine à lire
mardi 26 novembre 2012.

 

En entrant dans la librairie La Machine à lire, je suis surprise par le nombre de personnes assises venant écouter le récit de cet ex-détenu. Je ne pensais pas que ce sujet délicat aurait pu attirer tant de monde. La rencontre est animée par Christian Jacquot dans le cadre de la semaine sur le thème : « Prisons, ce n'est pas la peine d'en rajouter » organisée par le Groupe national concertation prison (GNCP). J'ai également rencontré Christophe de la Condamine en petit comité à la médiathèque de Lormont le vendredi 7 décembre 2012. Nous étions quatre personnes et avons pu lui poser quelques questions. Il nous a livré diverses anecdotes de sa vie à l'intérieur de la prison mais aussi à l'extérieur.

 Christophe-de-la-Condamine-Journal-de-taule-1.jpg

 
Quelques mots sur l'écrivain

Christophe de la Condamine vient présenter son unique ouvrage afin de sensibiliser les gens à l'univers carcéral ainsi qu'à la réinsertion d'ex-détenus.

Cet homme de 48 ans a été incarcéré pour avoir commis le braquage du péage de Virsac en Gironde avec l'aide de deux complices dans la nuit du 11 au 12 novembre 2002. Il a été interpellé deux ans après les faits. Sa détention durera de 2004 à 2008, il sera jugé à deux reprises et séjournera dans quatre prisons et centres de détention différents (Saintes, Angoulême, Gradignan et Mauzac).

J'ai choisi ce livre car j'étais curieuse de découvrir l'univers carcéral à travers un récit de vie « émouvant ». La conférence prend la forme d'un véritable témoignage.

 

Pourquoi écrire un journal ?
 

  • Pour se protéger


Journal de taule est le récit d'une véritable personne qui est plongée de façon inattendue dans le milieu carcéral. Christophe de la Condamine a ressenti dès le début de son incarcération un besoin d'écrire, non pas pour le plaisir de raconter, mais d'abord pour se protéger. Pour lui, il était important de distancier le corps et l'esprit. Le journal est construit au jour le jour, avec une approche « journalistique ».

 

  • Un rapport étroit à l'écriture


 Depuis son enfance, l'auteur a un rapport étroit à l'écriture, qu'il nous avoue :

« Depuis mon enfance, j'ai toujours baigné dans la lecture, même si je n'ai pas mon bac. Puis l'envie d'écrire est venue. Une fois en prison, l'écriture a été une manière de me protéger. J'ai choisi d'écrire sur le mode journalistique. Pour m'obliger à prendre du recul. Journal de taule est une succession de flashs. Ce n'est pas de l'écriture romanesque. »

 

 Le rapport à l'écriture est donc un réflexe de sauvegarde, une prise de distance vis-à-vis du « Pays du Dedans ». Néanmoins, il nous raconte que l'accès à l'écriture n'a pas été sans difficulté. Il est en effet difficile de se procurer du papier car les détenus n'ont que très peu d'argent. C'est d'ailleurs un des problèmes récurrents de l'œuvre. Un détenu a environ 150 euros par mois, avec cela il peut s'acheter de la nourriture, du tabac ainsi que des enveloppes, des timbres et du papier pour écrire. De plus, il est également difficile de travailler en prison. Il nous explique qu'il a été bibliothécaire au début de sa détention à Saintes. Il n'était pas rémunéré mais cela lui changeait l'esprit et lui a permis de « casser la routine ».  Pour lui, la lecture fut l'une de ses échappatoires pour lutter contre la solitude. Il déclare à ce propos :

 

« J'ai toujours lu, mais la prison est le lieu où les mots, les mots des autres, sont devenus vitaux, qu'ils décrivent comment monter une mezzanine, soigner des rosiers, les malheurs de Marie-Antoinette, peu importe. À part s'évader pour de vrai, ils sont l'unique échappatoire et surtout la seule façon de s'isoler vraiment. Il n'y a pas de silence en prison. La solitude est toujours accompagnée, seuls les livres permettent d'oublier le bruit. Ils sont l'unique façon de rendre inaudible le fond sonore, que ce soit celui des hurlements de désespoir le soir – auxquels on ne s'habitue jamais –, le bruit des chariots, des télés ou radios qui transpercent les murs. J'ai éclusé toute la bibliothèque. En prison, je lisais un bouquin par jour. »

 

Il a écrit deux fois dans sa vie. Tout d'abord à 25 ans après un chagrin d'amour mais il n'a rien publié à ce sujet. Puis Journal de taule.

 

  • Pour combattre le temps qui passe

 
En prison, les détenus doivent faire face à un temps non pas linéaire mais circulaire. L'auteur a donc trouvé un moyen pour tenter d'échapper à ce dernier ainsi que d'échapper à l'attente : l'attente du jugement, des visites (femmes, mères, filles), des lettres.. Tout cela leur permet de structurer le temps et d'éviter de perdre le peu de repères qu'il leur reste. Le temps est fractionné, morcelé. Son récit retranscrit à l'identique ce qui se passe en prison il décrit réellement ce qu'il a vécu.

 

  • Pour tenter de faire comprendre la réalité carcérale


Plus qu'un journal, c'est un véritable témoignage que Christophe de la Condamine nous livre. Pour lui, il est nécessaire de parler de son vécu pour que chacun puisse se rendre compte de cette réalité. C'est l'une des raisons qui m'ont amenée à cette rencontre car c'est un sujet que je connaissais vaguement et un témoignage me semblait pertinent.

Christophe de la Condamine a obtenu son bac l'an dernier, il est à la recherche d'un travail et consacre du temps aux associations.

 

Le débat
 
Après la présentation du livre, la rencontre se poursuit par de nombreuses interventions du public (j'ai d'ailleurs été surprise par leur nombre, ce qui prouve peut-être que le sujet donnait à réfléchir).

Le médiateur anime la rencontre par plusieurs questions, sur l'oeuvre mais aussi des questions plus concrètes sur l'univers carcéral, les conditions des détenus (questions qui sont évoquées dans le livre). Nous abordons plusieurs domaines :

Le climat : c'est un climat de rapport de force, de méfiance, de parano qui s'installe dès l'entrée du condamné. De plus, les séries télévisées n'aident pas à améliorer l'image des prisons car on imagine un univers de violence qui reflète souvent la vérité.

Le rapport avec les surveillants : un sujet délicat à dévoiler mais que Christophe de la Condamine nous livre sans demi-mesure. Pour lui il y a trois catégories : les « gens bien » (en général il s'agit des plus anciens, les « vieux de la vieille » comme il les appelle). Ensuite il y a les « neutres » puis les « justiciers » qui font la loi au lieu de se contenter de l'appliquer en se vengeant des détenus par des punitions. Pour lui la sociologie des gardiens de prison n'a pas évolué, du moins pas pendant ses quatre années passées en détention.

Suivi du détenu : nous parlons ici d'un suivi professionnel et psychologique. Des services sociaux sont présents, il s'agit des Services pénitentiaires insertion probation (SPIP) bien qu'il soit difficile de faire un suivi correct. Pour notre homme, il existe un paradoxe avec la misère sociale, intellectuelle et financière que vit le détenu, c'est ce qu'il confesse dans son ouvrage.

La sortie : les détenus sont impatients de sortir. Il est important de s'y préparer car cela s'avère souvent plus compliqué que prévu, surtout pour ceux qui purgent de longues peines et qui sortent au bout de dix, quinze ans (évolution de la société, des technologies qui n'existaient pas, perte de la famille pour certains). Pour Christophe de la Condamine, le fait de ne pas être seul à la sortie peut sauver le détenu. Il déclare à ce propos : « [...] inutile de prétendre ressortir intact. » (p. 245)

 

Quelques chiffres

Christophe de la Condamine nous a donné quelques statistiques économiques et financières afin de rendre compte des réalités. Pour lui, et c'est un fait, les prisons sont surpeuplées d'individus qui ne devraient pas être là mais dans des centres spécialisés. Une journée en prison coûte 75 euros par jour et par individu. Une journée d'hospitalisation coûte le double, voire le triple. Cela donne à réfléchir. De plus, la formation en prison (l'aide à la réinsertion professionnelle) représente 4% du budget alors qu'elle fait partie des quatre missions de la prison qui sont : punir, amender, protéger la société et favoriser la réinsertion.

Christophe-de-la-Condamine-Journal-de-taule-2.jpg 

 

 

 

 

 

L'illustration de la couverture

Cette illustration représente le suicide, l'état d'esprit de l'auteur à un moment donné. La France a le record d'Europe du plus haut taux de suicide en prison et du plus faible taux d'évasion.  Ce qui tend à établir un lien de cause à effet entre ces deux éléments. Il s'agit là d'une interrogation intéressante à soulever.

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion
 
Cette rencontre m'a beaucoup plu et m'a permis d'y voir plus clair sur les conditions carcérales. La lecture du journal nous plonge dans l'ambiance pénitentiaire dès les premières lignes, nous avons vraiment l'impression d'y être et c'est ce qui fait la force de Journal de taule.
 
À l'occasion de la semaine « Prisons, ce n'est pas la peine d'en rajouter », Suzanne Le Manceau et Gilbert Hanna sont venus parler, au nom du comité de soutien girondin pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah et de la situation que vit ce dernier. Ce militant libanais de la cause palestinienne est incarcéré depuis 29 ans. Il a été arrêté en 1984 et condamné à perpétuité en 1987 pour les attentats de Paris de 1984-1985. Il en est à sa huitième demande de libération, qui a été acceptée par le Tribunal d'application des peines mais refusée par le Procureur.

Cette rencontre a continué d'animer le débat et a suscité diverses remarques. Elle s'est conclue par une phrase : « Tout détenu est un citoyen qui un jour retrouvera la liberté. Il faut l'accompagner sur le chemin pour retrouver cette liberté. »
 
 
M.S., A.S Bibliothèques, 2012-2013.

 

 


 

 


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Published by MS - dans EVENEMENTS
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bruno des baumettes 18/03/2013 13:35

J'ai été détenu aux Baumettes à Marseille au « deuxième nord » - une aile réservée aux détenus isolés : les pointeurs, les violeurs, les détraqués et autres personnes mises dans
cette aile parce qu'elles ne peuvent pas, pour des raisons de sécurité, voire de vie ou de mort, être mélangées avec les autres détenus de droit commun. C'est la première fois que je connaissais la
détention aux Baumettes...

J'ai tenu un journal que j'ai mis en ligne : brunodesbaumettes.overblog.com , afin de témoigner de la vie d'un détenu. Ce journal n'est ni une 'confession', ni une 'mise en accusation', c'est
seulement la transcription d'un quotidien, dans un quartier particulier d'une prison... particulière.

J'ai ouvert une page 'Paroles de taulards', pour ouvrir vers d'autres liens, de témoignages laissé&s par d'autres détenus ou ex-détenus.

Vous trouverez aussi tout un fourgon (cellulaire) d'info sur les prisons, et deux pages plus décalés : 'poèmes prisonniers' et 'rap au donjon'.

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