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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 07:00

autour de son ouvrage La Capitana

traduction François Gaudry

 Métailié, août 2012
La Machine à lire

jeudi 8 novembre 2012
Elsa-Osorio-La-Capitana-copie-1.gif


L'ambiance chaleureuse de la librairie est particulièrement propice à la rencontre... Au cœur de  la Machine à lire, nous sommes installés sur une quinzaine de chaises pliantes, attentifs au récit d'Elsa Osorio dont le charmant accent nous fait voyager.


Elsa OsorioElsa Osorio, site Métailié

 

L'auteure argentine est venue présenter son dernier roman à un petit groupe de privilégiés. J'avoue que je me sens un peu désorientée : le public est principalement composé de fans de la première heure tous venus avec une pile de livres sous le bras à faire dédicacer. Je ne suis venue qu'avec La Capitana, que je viens de terminer et qui sera présenté ce soir.

Pourquoi avoir choisi ce livre, cette rencontre ? Un roman qui retrace le vie d'une femme, anarchiste, argentine, ayant combattu pendant la guerre d'Espagne, écrit par une femme, argentine (mais pas anarchiste) également... Il en fallait moins que cela pour me convaincre.

 

 

Micaela Feldman Etchebéhère (1902–1992) est donc un personnage réel dont la vie incroyablement riche se prête à merveille au jeu de la fiction. De l'Argentine à l'Espagne, en passant par la France et l'Allemagne, on suit ses péripéties avec passion, entre la guerre, le militantisme et l'amour. Fille d'immigrés russes juifs, très jeune militante des milieux communistes et anarchistes, admiratrice de Louise Michel, « Mika » aura un incroyable destin, une vie inouïe...



La « rencontre » entre Elsa et Mika : pourquoi écrire sur ce personnage ?

La rencontre entre la romancière et « son » personnage est avant tout le fruit d'une rencontre entre deux écrivains. Elsa Osorio (E. O.) rencontre Juan José Hernández à la fin d'un dîner il y a de cela pas mal d'années. Hernández, écrivain de la revue Sur (qui a aussi publié Borges), lui parle avec passion de Mika et insiste pour lui préciser qu'elle « existe, elle est vraie » et n'est pas un personnage sorti de son imagination. Hernández a en effet rencontré Micaela Feldman à Périgny où elle a vécu. À partir de ce moment E. O. s'intéresse à son histoire et commence à écrire sur son engagement pendant la guerre d'Espagne. À ce moment, M. Feldman est encore en vie. Seulement E. O. abandonne ce projet quand elle est confrontée à la question complexe de la place du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista) dans la Guerre (les soviétiques qui ont « soutenu » le parti Républicain ont mené une politique d'élimination des anarchistes et des marxistes non staliniens). La romancière continue tout de même à collectionner avec passion tous les documents qu'elle peut trouver au sujet de «Mika » et de Hipólito Etchebéhère, son compagnon. Un jour où E. O. est à Paris, elle se remet à écrire quand, presque par hasard, elle se trouve dans la maison que Mika a habitée trente ans plus tôt. Puis Hernández, l'ami écrivain, meurt et c'est aussi un roman qui lui rend hommage. À partir de ce moment il lui faudra encore beaucoup de temps pour achever d'écrire cette histoire. Entre temps M. Feldman Etchebéhère est décédée et E. O. n'a jamais eu l'occasion de la « rencontrer » (physiquement).



La distorsion du temps et de l'espace : pourquoi ce parti-pris ?

E. O. utilise des partis-pris qui pourraient déconcerter : c'est le cas de la distorsion du temps et de l'espace par exemple (chaque chapitre commence par un nom de ville et une date) comme les différents niveaux de narration (voix de l'auteure, de Mika, questionnement intérieur, etc.). Ce système apparemment déroutant est justifié par E. O. : « Pour moi il y a un ordre, mon ordre ». « Il y a toujours plusieurs narrateurs dans mes livres », nous explique-t-elle. « Mélanger les voix, ne pas avoir un seul point de vue » lui permet d' « être le personnage ». Le récit principal est celui de la Guerre, entrecroisé avec celui de la naissance de Mika jusqu'au début de la guerre d'Espagne en 1936. Ces deux récits se rejoignent à la fin. S'ajoutent à cela des épisodes ponctuels de la vieillesse, des anecdotes, des rencontres qui font sens dans la vie du personnage. L'ensemble du roman est construit autour d'un questionnement, qui pourrait être celui de la voix intérieure de Micalea, autour d'une interrogation que l'on pourrait résumer à «Pourquoi es-tu devenue Capitaine? ». Le dernier chapitre est comme une réponse à cette question. E. O. insiste : « On me dit toujours qu'il y a des sauts dans le temps mais il y a un ordre. Quand un personnage raconte l'histoire de sa vie, il ne va pas de la naissance à la mort, ici il va de la guerre à la vie. »



Mika vue par Elsa Osorio : portrait d'une femme d'action en 1936
Mi-guerra-de-Espana.jpg
Qui est finalement cette femme pour l'auteure ? Comment explique t-elle cette force de caractère et l'affection qu'elle provoque chez les soldats qu'elle commande ? Selon E. O., et elle s'appuie en cela sur les nombreux carnets et l'autobiographie (Mi Guerra de España) écrits par M. Feldman, elle savait que pour être obéie, en tant que femme en 1936, elle devait être « une femme spéciale ». « Les miliciens, avec tout ce qu'ils « savent » sur les femmes, ne savent pas quoi faire avec Mika. Elle sait donner des ordres, même si elle n'est pas préparée à la guerre. Elle s'occupe des miliciens comme si c'étaient des enfants. » E. O. insiste aussi sur le fait que son héroïne soit passée du statut d'intellectuelle à celui de combattante : « Il y a beaucoup de choses qu'elle doit changer. Je crois qu'elle gagne sa place ». En effet, quand arrivent les Brigades Internationales, les femmes combattantes sont sommées de rejoindre l'arrière-garde. Les miliciens commandés par Micaela Feldman font le choix qu'elle reste leur capitaine.



Républicains et soviétiques : « l'expulsion de la guerre »

Au moment où les avions russes commencent à apparaître dans le ciel espagnol, une partie des miliciens est mise sur la touche par les autorités soviétiques représentées par la Guépéou. Le POUM auquel appartient Micaela est une des organisations accusées de « trahison » envers le communisme stalinien. E. O. fait dire à son personnage : « On m'a expulsée de la guerre ». Elle reprenait là les propos de Mi Guerra de España : «  Je me demandais qui l'avait chassée. Ce n'était pas l'ennemi, mais dans le même front. J'ai découvert plus tard qu'elle avait été prisonnière (dans son propre « camp »). Pour cet épisode, E. O. invente des personnages fictifs et les fait évoluer avec des personnages historiques (comme Andreu Nin) : « Je passais de l'Histoire à la littérature tout le temps ». La fiction ne nie pas l'Histoire, au contraire.



Hipólito et Mika, « révolutionnaires professionnels »

Il faut aussi évoquer le personnage d'Hipólito Etchebéhère. Lui n'a pas exactement la même manière d'envisager les choses, il est prêt à l'action depuis longtemps. Seule sa maladie (il est tuberculeux) pourrait constituer un obstacle à son engagement. Seulement Mika articule sa vie autour de lui pour le protéger. Pour le préserver elle l'embarque dans cette aventure en Patagonie, où ils vont prendre la mesure des massacres des indiens. C'est un passage étonnant et important dans l'histoire puisqu'il est le point de départ du voyage pour l'Allemagne. « Dune façon différente, tous les deux sont des révolutionnaires professionnels » analyse E. O.. Engagés très jeunes, « ils ont vécu en totale cohérence avec ce qu'ils pensaient » et « ils ont vécu la grande aventure intellectuelle, révolutionnaire, du XXe siècle : Patagonie, Paris, Allemagne, Espagne ». Micaela Feldman se serait définie ainsi 'lors d'un reportage télévisé : « Je suis communiste mais pas du PC (elle y est restée moins d'un an lors de sa jeunesse argentine), mais je suis surtout anarchiste ». E. O. émet l'hypothèse selon laquelle le fait qu'elle n'appartienne à aucune organisation (elle rejoint le POUM au début des combats) ni parti politique, «  et en plus une femme », pourrait expliquer qu'elle ne soit pas connue, presque oubliée de l'Histoire. « C 'est curieux, je suis un écrivain de fiction et c'est un autre écrivain de fiction qui m'a raconté cette histoire », ajoute la romancière, « Quand j'ai écrit cette histoire, on m'a dit « vous êtes trotskyste », mais je crois qu'au delà de cette question, il y a seulement des vies qui valent la peine d'être racontées, comme cette grande histoire d'amour liée au militantisme ».


Michaela-et-les-militants-du-POUM.jpg Michaela et les militants du POUM

image navecorsara.it



Jan Well, le personnage « trouble »

Jan Well est un personnage que l'on rencontre en Allemagne, puis en Espagne sous un autre nom. C'est un espion russe chargé de diviser et de faire éclater les groupes marxistes dissidents. Le malheur s'abat sur Micaela Feldman à chaque fois qu'elle le voit. Ce personnage est basé sur quelqu'un qui a existé mais est fictif. Ce protagoniste permet d'expliquer ce qui s'est passé en Allemagne puis plus tard en Espagne : « Les staliniens étaient là pour que les groupes trotskystes ne passent pas ». Elsa Osorio ajoute très justement : « Ce personnage inventé me libère d'un poids historique très lourd. C'est un personnage qui permet de raconter les choses ». L'intérêt de Jan Well est qu'il avait le même rêve que Mika mais d'une manière différente. La tension entre les deux personnages permet de raconter ce qu'elle n'a pas voulu raconter : son emprisonnement par les républicains.

« Mais quand on voit sa vie, on sait que pour elle le plus important c'est l'ennemi principal. Pour Mika, toutes les organisations doivent marcher ensemble contre le fascisme. C'est un période où ils vivent et s'engagent, ce sont de véritables militants internationalistes. À partir de cette histoire, j'ai aussi découvert celle de ses amis, comme Kurt Landau, j'aimerai écrire sur eux... ».



Un personnage « clé » : Guy Prévan

Ces personnages sont « réels » et ce sont eux qui possédaient les nombreux papiers de Mika. Guy Prévan est un poète trotskyste : « Au début il m'a caché qu'il avait tous ces documents, il a raconté les choses petit à petit ». Le reste des documents se trouve en Argentine dans une bibliothèque spécialisée de gauche dont l'accès est difficile, mais grâce à Guy Prévan, E. O. peut en consulter une bonne partie et poursuivre son enquête. « Finalement le personnage de ce journaliste convient à mon roman. Que se passe-t-il quand elle vieillit ? »



La rencontre avec Juan Carlos Cáceres et Guillermo Nuñez : Micaela, femme sans âge

E. O. a rencontré Guillermo Nuñez, un musicien qui faisait partie du même groupe que Cáceres, un musicien très connu, qui vivait à Périgny comme M. F. Nuñez a également donné à E. O. des lettres d'Hipólito et des documents de Mika. « Mais surtout, il m'a montré comment elle a pu être importante. Quand il parlait de Mika, il en parlait comme d'une femme sans âge. ». Effectivement, la relation avec les gens n'est pas une question d'âge mais de conviction. « C'est Guillermo qui a un bâton, qui aurait appartenu à Trotsky puis à Rosmer, puis Mika et enfin Guillermo. Chacun a sa version sur ce bâton, c'est une légende ».



Lecture polyglotte et traduction

Elsa Osorio et Claude Chambard nous ont ensuite fait le plaisir d'une lecture, en français et en espagnol, d'un passage particulièrement fort lors de l'attaque de Moncloa en novembre 1936.

Cette lecture polyglotte est encore l'occasion d 'évoquer le multilinguisme des protagonistes de La Capitana. Tous vivaient dans plusieurs langues (espagnol, français, allemand, russe) et apprenaient très vite au gré des circonstances : « C'étaient de vrais internationalistes ».

Cette problématique de la langue permet à François Gaudry de prendre la parole. Présent dans l'assistance, le traducteur de La Capitana a su conclure avec des mots justes cette belle soirée : « Ce roman a le grand mérite de restituer d'un point de vue singulier ce qu'a été le tourbillon tragique de l'Histoire du XXe siècle ».



Bibliographie

Osorio, Elsa. La Capitana. Paris : Métailié, 2012


Du même auteur, traduit en français :

Osorio, Elsa. Luz ou le temps sauvage. Paris : Métailié, 2000

Osorio, Elsa. Tango. Paris : Métailié, 2007

Osorio, Elsa. Sept nuits d'insomnie. Paris : Métailié, 2011


Œuvre de référence :

Etchebéhère, Micaela. Ma guerre d'Espagne à moi. Paris : Denoël, 1975


Fanny G., AS Bibliothèques 2012-2013.

 


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Published by Fanny - dans EVENEMENTS
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commentaires

Claude 24/11/2012 01:20

Merci pour toutes ces informations. Pouvez-vous rectifier mon prénom merci : Claude Chambard & non Jacques.

littexpress 24/11/2012 09:16



C'est chose faite.



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